Inquiétudes

06/05/2012 à 20h44

A Saint-Tropez : « Pitié, que les riches restent riches ! »

Nolwenn Le Blevennec | Journaliste Rue89
Audrey Cerdan | Photographe Rue89

(De Saint-Tropez) Au-dessus du clocher jaune moutarde de la ville, des villas avec piscine et de la maison de Brigitte Bardot, doit planer un nuage de dégoût. François Hollande est élu. Comment la France va-t-elle survivre avec un tel imposteur à sa tête ?

A Saint-Tropez, le candidat PS est détesté. Au premier tour de la présidentielle, Nicolas Sarkozy a réuni près de 60% des voix. Nous y étions en fin de semaine.

Les plus riches, ceux des yachts et des résidences secondaires, se sentent menacés par la gauche et ses lubies fiscales. Les autres, petits patrons et salariés qui habitent ici à l’année, la détestent parce qu’elle mine le moral de leur clientèle blindée. La haine du PS est chez eux encore plus totale, sans ironie.


Des touristes admirent les yachts sur le port de Saint-Tropez (Audrey Cerdan/Rue89)

Des lèvres comme des bosses

« Je préfère les bateaux en bois à ceux qui sont tout en plastique », commente un jeune garçon, samedi, sur le port. Plastique, c’est le mot qui vient à l’esprit quand on traverse le centre-ville. « C’est un microcosme », répondent avec indulgence ceux qui aiment l’endroit.

Ici, les femmes âgées se prennent pour Gisèle Bundchen en pleine série mode. Vestes en cuir noir, foulard dans les cheveux et boucles d’oreille folklo. Elles mentent sur leur âge. Les lèvres et les pommettes font des bosses.

L’ultrariche est vénéré. Les touristes de passage, ceux qui viennent pour la journée avec des sandwichs, le prennent en photo quand il passe en peignoir sur le pont de son yacht.

L’ultrariche, c’est par exemple ce jeune homme d’environ 25 ans qui parle sérieusement des avantages d’un « putting green artificiel » [terrain de golf, ndlr], en buvant un café en terrasse. Ou François, 59 ans, hôtelier qui planque sa Rolex sous sa manche quand on s’apprête à le prendre en photo.

Hilare, François appelle Hollande « la grenouille » ou « Flanby ». La victoire de la gauche, ça va lui faire quoi ?

« Ça file des boutons. C’est inquiétant un type qui n’aime pas l’argent pour ceux qui en ont. On ne sait pas ce qu’il est capable de faire. Il va piquer de l’argent aux riches, en dépenser dans tous les sens pour faire du social. Alors que la priorité est de remettre tout le monde au travail. Et puis vous allez voir, les marchés vont mal réagir, les taux d’intérêt vont augmenter. »

En s’en allant, François, ravi de son jean bleu foncé Zara à 35 euros, nous dit : « Ça, c’est du social intelligent ! On peut s’habiller pour rien. »


Les souliers de François (Audrey Cerdan/Rue89)

Marcher derrière un riche, c’est mieux

L’ultrariche, c’est aussi Bertrand, chef d’une grosse entreprise lilloise, qui dit connaître quelques protagonistes de l’affaire du Carlton, dont un est à Saint-Tropez en ce moment (« Toute cette affaire est très exagérée »).

Il pense que la fiscalité de François Hollande va décourager les investisseurs. Sans eux, tout s’enraye. Il énonce, pour illustrer son propos, un proverbe indien :

« Se mettre derrière un riche, c’est mieux, il y a toujours quelque chose qui peut tomber de ses poches. »

Plus loin, deux adolescents, résidents belges, sortent d’une boutique Lacoste. Julie, jolie blonde de 17 ans, ne peut pas citer une mesure du Président sortant, mais elle dit : « Sarko, c’est notre idole. Hollande est un rouge. » Son petit frère explique en criant : « C’est parce que nous, on est super capitalistes. »

Et puis Saint-Tropez côté riche, aisé, c’est enfin ces quatre trentenaires issus de la bourgeoisie lyonnaise, qui se promènent en tongs et bermudas.

Ils travaillent dans la communication, la publicité, la vente d’armes et le secteur dentaire. Ils en ont parlé la veille au soir, ils se considèrent comme la « classe moyenne » (avec des salaires qui tournent autour de 3 000 euros par mois).


Quatre trentenaires lyonnais sur le port de Saint-Tropez (Audrey Cerdan/Rue89)

Devant notre regard interloqué, ils changent pour « classe moyenne plus ». Puis, ils admettent venir d’un milieu privilégié « où l’on transmet les bonnes valeurs qui vont bien » et « où l’on fait des bonnes études ».

Jean-Baptiste, 30 ans, trouve que François Hollande est « flat » [plat, ndlr] et manque de charisme. De sa victoire (probable ce samedi), il dit :

« Lundi, les gens vont partir. Je connais des dentistes qui ont déjà trouvé des parades. Entre la Savoie et la Haute-Savoie, près de Lyon, ça dérape vite, c’est facile de se délocaliser. »

Ce qui inquiète Justine, c’est le flux

Mais il ne faut surtout pas réduire la population tropézienne à cela. Jean-Michel Couve, qui a été maire UMP de la ville pendant 21 ans et qui fait campagne pour Nicolas Sarkozy, nous reçoit dans son local de la place des Lices. Il explique :

« La population tropézienne, ce n’est pas du tout le bling-bling, les starlettes et les people. Ce n’est pas le Saint-Trop’ des magazines. Ce sont des propriétaires de commerces, des pêcheurs, de retraités et des jeunes salariés. »

Mais cela ne change rien, toute cette population vote aussi pour l’UMP. Les Tropéziens pensent que les intérêts des riches sont les leurs, et il ne faut pas toucher un cheveu de ceux qui consomment.

Justine, 29 ans, tient un petit magasin de lunettes qu’elle a acheté en s’endettant sur sept ans (elle a du mal à se verser un salaire). La chef d’entreprise, qui ne connaît personne qui vote à gauche, a peur des cinq prochaines années. Elle parle des charges et des impôts qui vont encore augmenter.

Mais surtout, ce qui l’inquiète, « c’est le flux ». Le flux ? « Oui, le flux de monde », dit-elle. Justine croit savoir que des dizaines d’opérations immobilières sont gelées :

« Je le sais, parce que j’ai des copains autoentrepreneurs qui bossent dans l’immobilier. C’est le calme plat, les gens patientent. Si Hollande passe, des opérations ne vont pas se faire. Les riches vont avoir peur d’être taxés. Moi, j’ai besoin que les gens n’hésitent pas une seconde à venir et acheter. »

Justine a des cheveux noirs très beaux et un petit chien blanc connu dans tout Saint-Tropez. Elle a grandi à Neuilly-sur-Seine et adore Nicolas Sarkozy, dont elle a fait la campagne sur Facebook :

« Il a fait une des plus belles carrières politiques imaginables. Et il a fait de ma ville d’enfance un endroit magnifique. Tout le monde adorait y vivre. »

A propos des « affaires », elle répond :

« Sur Karachi, rien n’est prouvé. Quant à Bettencourt, quel homme, quel parti politique n’a pas bénéficié des hautes sphères ? »


La main de Gérard, jouant aux boules sur la place des Lices, à Saint-Tropez (Audrey Cerdan/Rue89)

Sur la place des Lices, Gérard, un assureur retraité, joueur de boules, gourmette en or et polo à col relevé, nous dit, légèrement agressif :

« Si on taxe les riches, vont-ils continuer à mener ce train de vie qui nous rapporte autant ? Hollande veut faire la Russie. »

Sa famille est propriétaire de deux stands de glace dans la ville. Son petit-fils, Jérémy, qui travaille dans l’entreprise avant de la reprendre, nous dit qu’il aura la gueule de bois, lundi, si la gauche passe. « Hollande, c’est la facilité. »

« Hollande, c’est pas bon pour le pognon »

Et puis enfin, à côté des patrons, il y a les salariés de Saint-Tropez. Dernier maillon de la chaîne, ils raisonnent pourtant de la même façon que ceux d’en haut. La vie sous Hollande les terrifie. A la terrasse du Senequier, bar mythique de Saint-Tropez, un des serveurs s’exclame :

« Hollande, c’est pas bon pour le pognon. On a des gros clients comme les Bolloré. Il faut que l’oseille continue de couler. Pitié, faites que les riches restent riches ! »

Il se fait entre 1 000 et 1 500 euros de pourboire par mois.

Plus loin, une vendeuse de maillots de bain nous explique qu’il est impossible d’être à son compte dans un monde où les mêmes produits sont vendus partout, de Miami à Moscou. Mais elle n’est pas du genre à se révolter :

« J’ai toujours voté à droite. On verra bien, mais je pense qu’avec Hollande, la France coulera. Faire des embauches dans la fonction publique, c’est grave, alors qu’il y en a tellement qui glandent rien. »

En face, une responsable de boutique, Marion, 42 ans, déteste aussi François Hollande. Elle nous dit qu’elle trouve que la formation des profs est catastrophique. Hausse les épaules quand on lui dit que c’est Nicolas Sarkozy qui l’a abîmée.

« Il ne peut pas avoir toutes les solutions. »

Elle trouve que les mesures économiques de Hollande sont dangereuses. Et parle de sa peur de perdre des clients qui dépensent beaucoup (elle a une grosse prime sur le montant total des ventes).

Les classes moyennes disparaissent

Enfin, Chantal, manageuse d’un restaurant de 55 ans, se dit aussi catastrophée par la victoire de la gauche :

« Je remercie les puissants de nous faire vivre. La ville est fabriquée comme ça, autour de l’argent. On est dans un système et on fait avec. »

Puis elle nous explique que la ville a beaucoup changé, ces dernières années. Les classes moyennes ont disparu de Saint-Tropez. « Les bateaux sont de plus en plus gros. »


Jean-Michel Couve dans son bureau à Saint-Tropez (Audrey Cerdan/Rue89)

Plus tard, dans la journée, Jean-Michel Couve, figure politique historique de la ville, dessine deux triangles inversés en forme de sablier pour illustrer le phénomène de disparition des « gens du milieu ».

Ce grand admirateur de Philippe Séguin nous explique qu’il travaille depuis des années afin de construire un tourisme différent, moins nanti, et réparti sur toute l’année. On lui dit que si ça marche, le Tropézien, ayant son destin moins lié à celui des propriétaires de villas, votera peut-être alors autrement, moins à droite. Jean-Michel Couve ne le pense pas.

  • 55147 visites
  • 119 réactions
Vous devez être connecté pour commenter : or Inscription
  • C@ssoulet
    C@ssoulet répond à VasquezPepitoMr
    glandeur
    • Posté à 21h42 le 06/05/2012
    • Internaute 62746
      glandeur

    Les temps ont changé. Les russes ont déjà envahi Saint Trop. En Ferrari.

    Rouge...

  • redux
    • Posté à 22h32 le 06/05/2012
    • 184283

    moi je comprends certains d entre eux, pas les nababs qui se pavanent sur leurs yacht, mais les entrepreneurs et commercants ,déja harcelés de taxes,reglements et impots( augmentation de 36 milliards de taxes pour les entreprises ces 3 dernières années)
    Et au lieu de taxer a mort les successions on veut matraquer a 75 les tres hauts revenus, c est tout l inverse de ce qu il faudrait faire pour passer d un pays de rentier a un pays d entrepreneurs.
    Avoir un instauré un climat anti riches est une betise sans nom,ca fabrique des jaloux sociaux et un climat egalitariste de défiance et de haine,et sans investisseurs qui portera la croissance vers le haut ? les 6 millions de fonctionnaires ?

  • Sethtes
    Sethtes répond à redux
    Mega Culpa
    • Posté à 00h18 le 07/05/2012
    • Internaute 86642
      Mega Culpa

    1 personne avec 100 000 euros investit moins économiquement dans la vie de la société que 10 personnes avec 10 000 euros. Pourtant c’est la même somme totale... et pourtant, si vous donnez les moyens à plus de personnes, ils investissent plus dans différents domaines de la vie quotidienne et du travail. Alors qu’un riche laisse mijoter son argent, en grande partie (par exemple dans l’immobilier).

    C’est simple, logique. Les riches, on n’en a réellement pas besoin pour avoir une société qui est dynamique économiquement. Il va falloir commencer à le comprendre ça et arrêter avec le discours débile de la « nécessité du riche ».

  • Pi.K
    Pi.K
    Vilain Parisien
    • Posté à 00h37 le 07/05/2012
    • Internaute 105016
      Vilain Parisien

    Ce que disent ces Tropéziens est vraiment bête.

    (1) Ils baisent, lèchent, adorent dévotement la main de leurs maîtres. Plutôt être dominé et avoir les miettes, que chercher à n’être pas dominé et jouir d’une situation matérielle non moins confortable ? Même pour le social-démocrate mou du genou que je peux être à l’occasion, c’est à se taper le cul par terre sur l’air de la Cucaracha.

    (2) Ils sont paranoïaques à la façon dont la droite peut être paranoïaque.

    (3) Ils sont bien fichus de faire advenir tous seuls comme des grands le terrrrrrible malheur qu’ils aimeraient éviter. Prophétie auto-réalisatrice grosse comme un immeuble haussmannien — à côté, les histoires de chameau et de chas d’aiguille ont l’air de contes pour enfants. Qu’on leur dise d’arrêter de flipper : si leurs affaires flanchent, ce sera LEUR faute, la faute à leur trouille de gamins de six ans, pas celle de Hollande.

    Je préfère la bourgeoisie de l’est (pas l’ouest, surtout pas) parisien, ils sont, euh, plus sympas (quoique je n’aie globalement pas trouvé les Tropéziens spécialement antipathiques en dehors du culte qu’ils vouent à leurs maîtres — oui, j’ai passé un morceau de vacances à Saint-Tropez, je sais, ça la fout mal).

  • mister-r
    • Posté à 01h36 le 07/05/2012
    • Internaute 134160

    « En s’en allant, François, ravi de son jean bleu foncé Zara à 35 euros, nous dit : “ Ça, c’est du social intelligent ! On peut s’habiller pour rien. ” »
    Chacun sa réalité, quoi !

  • Vicfer II
    • Posté à 10h12 le 07/05/2012
    • Internaute 149594

    J’espère qu’on ne pas voir trop d’articles dans ce goût là. Si la presse de gauche se met à stigmatiser des catégories de la population, elle ne vaudra pas mieux que ceux qui nous ont gouverné pendant 5 ans.

Verbes thématiques