Tribune 06/05/2012 à 15h50

2012 : RIP gaullisme et communisme


Bien sûr, une élection présidentielle se décide en deux tours et il est incontestable que le second est le tour déterminant. Pour autant, le tour le plus riche d’enseignement sur le paysage politique demeure le premier, ne serait-ce que parce qu’il permet un choix plus large alors que le second ne vise bien souvent qu’à éliminer celui dont on ne veut pas.

Je me suis livré à un exercice qui n’était d’abord dû qu’à la curiosité, mais qui s’est révélé très instructif : comparer les résultats aux premiers tours des élections présidentielles depuis 1974.


Le premier tour des présidentielles (1974-2012)

Evidemment, le mode de classement des votes que j’ai adopté est discutable : à titre d’exemple, concernant la gauche, les écologistes Dumont et Lalonde (eh oui, Lalonde...) pouvaient, en 1974 et 1981, légitimement être comptés dans l’extrême gauche dans la mesure où, à cette époque, l’écologie politique se situait plutôt à gauche et hors de la gauche de gouvernement alors représentée par le PS, le PCF, les radicaux de gauche ou le PSU.

Toujours au sujet des écologistes, mais en 1988 cette fois, il est sans doute discutable de comptabiliser les électeurs de Waechter à gauche, dans la mesure même où Waechter s’efforçait de dissocier les Verts de la gauche. Mais, Waechter n’ayant été qu’une parenthèse dans l’histoire électorale de l’écologie politique, j’ai préféré m’en tenir à une constante assez établie tout de même.

De même, on peut s’attarder sur le positionnement du PCF. Jusqu’à 2012 et la candidature de Mélenchon, il paraît assez logique de classer le PCF dans la gauche de gouvernement et non pas à l’extrême gauche. En revanche, en 2012 et malgré la réalité du programme du Front de Gauche (j’y reviendrai), j’ai classé le Front de Gauche (dont fait partie le PCF) en dehors de la gauche gouvernementale, m’en tenant aux déclarations de son candidat.

Une fois posées ces questions de méthode (encore une fois, évidemment discutables), l’examen des résultats depuis près de quarante ans devient très surprenant et beaucoup plus stable que je ne m’y attendais.

1

L’arithmétique électorale

Passons rapidement sur 1974 et 1981, alors que l’extrême droite n’existait électoralement pas : 0,75% en 1974 et pas de candidat en 1981. Arrivent 1988 et un coup de tonnerre de 14,38% de Le Pen.

Pour autant, le total des voix des droites reste à 50,88%. Autrement dit, même s’il résulte d’un transfert complexe de suffrages, le résultat du FN se fait essentiellement aux dépens de la droite parlementaire qui perd l’équivalent de ce que gagne le FN.

Une bascule en 1995

La bascule semble se faire en 1995, et on peut supposer que la chute de l’empire soviétique en 1989 n’y est pas tout à fait pour rien.


La droite et l’extrême droite domine à partir de 1995 

En 1995, le FN réunit 15% des voix, c’est-à-dire qu’il se stabilise dans le paysage électoral, mais la droite remonte près de 8 points, passant de 36,50% à 44,16%, amenant le résultat électoral des droites à 59,16%. C’est la raison pour laquelle je pense qu’il y a là une bascule, parce que c’est en 1995 que la droite dans son ensemble réunit nettement plus de la moitié des électeurs.

En 2002, l’année du fameux 21 Avril, quand l’extrême droite obtient son meilleur résultat (Le Pen et Mégret font 19,2%), le total des droites est de 57,13%, légèrement en retrait par rapport à 1995 mais tout de même très au-dessus des 50%.

L’arrivée de Sarkozy sur la scène électorale produit des résultats contrastés : de 63,57% pour les droites en 2007 (plus haut niveau depuis 1974) à 56% en 2012 (plus bas depuis 1995, mais toujours très au-delà de 50%).

Le résultat le plus frappant, finalement, c’est qu’en 2012 Sarkozy, Bayrou et Dupont-Aignan, candidats de la droite parlementaire, auront ramené leur camp vers ses plus basses eaux électorales :

  • 36,50% en 1988 ;
  • 37,93% en 2002 ;
  • 38,10% en 2012.

La droite parlementaire au premier tour (sans le FN)

Le FN un peu moins fort qu’en 2002

Un mot sur le niveau particulièrement élevé du Front national à l’élection de 2012 : de très nombreux commentateurs ont fait observer qu’avec près de 6,5 millions de suffrages, Le Pen avait réussi une performance électorale remarquable. Je n’en suis pas aussi certain : j’y vois plutôt la confirmation d’une conviction que j’ai depuis longtemps, à savoir que, si par quelque miracle, tous les abstentionnistes votaient, le résultat qu’on obtiendrait serait probablement très proche du résultat global. Ni plus ni moins.

La réalité crue, c’est que la proportion d’électeurs ayant choisi l’extrême droite s’est (très légèrement) rétractée par rapport à 2002, sauf à considérer que Sarkozy est l’un des représentants de l’extrême droite : je ne suis pas loin de le penser, mais il s’agit dès lors d’une analyse idéologique, plus d’une analyse de l’arithmétique des résultats.


L’extrême droite depuis 1974 au premier tour

Comme de juste, les résultats de la droite dans son ensemble sont symétriques de ceux de la gauche dans son ensemble.

Quand la droite est très haut, comme en 2007, la gauche est très bas : rien que de très logique. Je trouve tout de même remarquable qu’en 2002, année de la déroute qu’on sait, le niveau électoral des gauches (42,87%) était sensiblement le même qu’en 2012 (43,75%), lui-même pas très éloigné de celui qui a précédé la victoire de Mitterrand en 1988 (45,34%).


Total de la gauche au premier tour depuis 1974 

Peut-être peut-on considérer que le salut électoral de la gauche réside dans sa diversité, pourvu que cette diversité repose sur de réelles divergences politiques, ce qui serait intéressant à creuser.

2

L’évolution politique

Au-delà des seuls constats arithmétiques, un second fait me paraît remarquable : c’est la liquidation de deux grandes mythologies politiques de l’après-guerre :

  • l’une à droite (le gaullisme) ;
  • l’autre à gauche (le communisme).

Sarkozy post-gaulliste

Pour ce qui concerne le gaullisme, si l’on a dit de Chirac qu’il était un néo-gaulliste, Sarkozy me paraît plutôt mériter le qualificatif de post-gaulliste, et pas seulement parce qu’il se vautre avec délices dans la fange idéologique de l’extrême droite.

D’une certaine manière, Sarkozy incarne le retour d’une partie de la droite française à l’impensé pétainiste : c’est-à-dire qu’il n’est pas pétainiste stricto sensu, mais que sa droite décomplexée revient à un corpus de valeurs que, de proche en proche, la droite avait laissé tomber depuis 1945.

C’est d’ailleurs bien en cela qu’on peut supposer que l’avenir immédiat, y compris électoral, de la droite passe par le Front National.

Entre la liquidation du programme du CNR, les multiples et graves entorses à la laïcité, la division méthodique de la population française en catégories, le retour de la France dans le commandement intégré de l’Otan comme symptôme de l’alignement sur la puissance du moment, le choix est vaste, et encore me suis-je limité à ce qui me vient immédiatement à l’esprit.

Avec le quinquennat de Sarkozy, c’est la fin de cette droite-là, en tout cas de sa prééminence incontestée au sein de la droite. Il est probable que l’après-Sarkozy verra la droite se scinder en deux branches :

  • l’une ressortissant de la droite autoritaire (et pas forcément de l’extrême droite historique) ;
  • l’autre se référant à la droite libérale.

En quelque sorte, la boucle aura été bouclée et le gaullisme risque de rester comme une anomalie de l’histoire de la droite française.

La fin de l’héritage stalino-brenévien

Quant à la liquidation du communisme, il s’agit d’abord de s’entendre sur les mots : ce qui a, selon moi, été liquidé à l’occasion de l’élection présidentielle de 2012, c’est l’héritage stalino-brejnévien du PCF. Après la chute du mur de Berlin, il aura fallu le désastreux résultat du PCF en 2007 (1,93%) pour que le PCF, qui jusqu’alors se survivait tant bien que mal, comprenne l’urgence pour lui de se renouveler.

C’est passé par le Front de Gauche dont il est encore beaucoup trop tôt pour dire si le résultat n’a été qu’un feu de paille ou l’amorce de quelque chose de plus durable.

Ce qui est certain, c’est que Mélenchon aura su fédérer une aspiration communisante (faute de mieux) sur la base d’un programme qui serait plutôt social-démocrate à la mode rouge, c’est-à-dire d’une social-démocratie historique, redistributive et portant la justice sociale comme un objectif prioritaire.

Les électeurs d’extrême-gauche en 2002 (10,44%) n’étaient pas tous, et il s’en faut de beaucoup, des adhérents aux projets respectifs de LO, la LCR ou du POI. Un dixième du corps électoral qui aspire au grand soir, ça aurait dû se voir dans les rues si tel avait été le cas.

La redistribution des cartes n’est pas celle qu’on imagine

L’avenir du Front de Gauche passe par les législatives, bien sûr, mais aussi par l’épreuve que constituera, tôt ou tard, la succession de Mélenchon : quelles que soient ses qualités de porte-parole, il aura 65 ans en 2017, et 70 ans en 2022. Le succès de Mélenchon, pour une large part personnel, portera-t-il d’autres succès ? Personne n’en sait rien aujourd’hui. Ce on on peut prendre acte, c’est qu’il existe la place à gauche du PS pour une gauche gouvernementale, forte et enfin débarrassée de l’héritage de l’URSS.

En tout état de cause, ce qui me semble apparaître à l’occasion de l’élection de 2012, c’est bien une redistribution des cartes... mais pas forcément celle qui paraît tellement évidente qu’elle en vient à cacher les lignes de force de l’évolution politique de la France.

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  • Crepitus
    Crepitus
    Retraité
    • Posté à 16h35 le 06/05/2012
    • Internaute 85789
      Retraité

    Je suis assez en accord avec votre analyse. Par exemple, si j’ai voté Mélenchon au premier tour, ce n’était pas dans l’espoir qu’il soit au second, non, plus logiquement, du moins je le pense, j’ai cru qu’un vote important allant vers une gauche moins libérale pourrait jouer sur la politique à venir dans le cas d’une victoire de Hollande. Ceci étant dit, il ne faut pas oublier le troisième tour des présidentielles, les législatives. Peut-être seront-elles plus importantes que la présidentielle.

  • AutistReading
    AutistReading
    Au snack elle prend pas de kebab
    • Posté à 17h52 le 06/05/2012
    • 184876
      Au snack elle prend pas de kebab

    Encore un titre de chiotte de la rédaction.

    Quant à l’extrême-gauche, celle qui se situe encore sur le terrain de la lutte des classes, j’aimerais bien savoir ce qu’elle a d’extrême.

    D’où Thierry Reboud sort-il une espérance de grand soir dans le projet du POI ?

  • Tin TIMP
    Tin TIMP
    La méduse du radeau
    • Posté à 18h20 le 06/05/2012
    • 175744
      La méduse du radeau

    La première partie du titre n’est pas totalement conne. Outre la dérive droitiste de l’UMP, je crois qu’on a bien senti que l’heure n’était plus au gaullisme. Mais ça soulève des questions :
    1. C’est moderne mais est-ce une victoire ?
    2. Sommes-nous mieux lotis avec l’UMPFN ?

    Par contre, le fait que personne ne se présente sous la bannière communiste n’indique en rien que le communisme est mort. Juste qu’une partie de l’électorat a été habilement spoliée grâce à de petits arrangements pré-électoraux.
    Je ne pense rien de bon de Mélenchon en tant que personne mais il est probable qu’il aurait fait le même score si son truc s’était appelé parti de gauche-parti communiste.

    • A déménagé le 22-01-2013
      A déménagé le 22-01-2013 répond à Tin TIMP
      non connue
      • Posté à 19h06 le 06/05/2012
      • Internaute 127750
        non connue

      C’est quoi le gaullisme ? la droite honnête ?
      La droite actuelle se pare aussi volontiers de cette qualification passe partout
      qu’elle est prompte à traiter de « gauchiste » et de placer à « l’extrème-gauche » tout ce qui n’est pas social-démocrate que déjà elle tolère à peine, de la même manière que tout ce qui était à sa gauche était « socialo-COMMUNISTE » et surtout pas « comuno-SOCIALISTE » Le poids des mots le choc des propos ils ne s’en lassent pas.

  • Jardidi
    • Posté à 17h15 le 07/05/2012
    • Internaute 39516

    J’aurai(sse) préféré que vous parliez de droite patriote et de droite de l’argent. « Libéral et autoritaire » ne sont-ils pas un peu flous pour la période actuelle ? Le FN est, sans doute de plus en plus, élu par les pauvres et l’UMP devient le parti des riches choisis par les vieux. Ce dernier a participé à l’instauration d’une dictature européenne avec le parti socialiste et d’une économie est de plus en plus rentière, toujours avec le PS, alors pourquoi libérale ?
    Quant-à (Bertrand ?) la gauche, elle a un espace depuis l’affaiblissement du PC. Cette gauche si imbue d’elle-même n’a pu émerger que derrière un lideur charismatique, d’une façon tout-à-fait traditionnelle pour le Bassin parisien. Basiquement traditionnelle, on se prend pour la lumière du monde alors qu’en réalité on répète des faiblesses ou des impasses historiques.

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