Pétain n’a pas attendu 2012 pour revenir dans le paysage
Le supposé retour de Pétain entre les deux tours de l’élection présidentielle masque un fait plus grave : sa réintroduction dans le champ politique depuis des années.
Nicolas Sarkozy a gagné 2007 en proposant « rupture » et « nouvelle page de l’Histoire ». Promesse tenue. Là où Jacques Chirac affronte en 1995 les fautes de l’Etat sous Vichy – « Ne rien occulter des heures sombres de notre Histoire, c’est tout simplement défendre une idée de l’homme, de sa liberté et de sa dignité, lutter contre les forces obscures, sans cesse à l’œuvre » –, il amorce un glissement essentiel :
« Ici, on n’aime pas la repentance, cette mode exécrable qui veut faire expier aux fils les fautes supposées de leurs pères. Ici on n’aime pas la repentance qui est un dénigrement systématique de la France et de son Histoire. Je déteste cette repentance qui est une forme de la détestation de soi parce que l’on n’a qu’un pays. Le détester c’est se détester soi-même. » (Discours de Metz, 17 avril 2007.)
Une injonction paradoxale
Se repentir (« ressentir le regret d’une faute et le désir de ne plus la commettre, de réparer ») et reconnaître les fautes de la France reviendrait donc à ne pas l’aimer. Or en même temps, Nicolas Sarkozy multiplie les hommages à la résistance (Guy Môquet, les Glières, etc). Il amorce donc un de ses modes de gouvernance essentiels, l’injonction paradoxale :
- les résistants sont un modèle (or ils sont morts en s’opposant à l’Etat à raison des fautes qu’il commet) ;
- estimer que la France a commis des fautes revient à la détester. Le lecteur appréciera.
La « rupture » annoncée va, de fait, revaloriser la droite nostalgique de l’Etat autoritaire, xénophobe et phallocrate de Vichy. L’actuel président du conseil général des Hauts-de-Seine Patrick Devedjan le dit en avril 2007 :
« La droite est sortie honteuse de la guerre. [...] Il [Nicolas Sarkozy, ndlr] a sorti nos valeurs de la réclusion, il redonne sa dignité à la droite [...]. »
Pourtant la droite résistante, essentielle, n’a pas à sortir honteuse… non pas de la guerre d’ailleurs, mais de la Collaboration en général et à la Shoah en particulier.
Nicolas Sarkozy va donc redonner sa dignité à la droite tendance pétainiste. Et gouverner en conséquence. A travers « l’identité nationale », le retour des « bons Français », « faux Français » – « être Français se mérite »–, à travers le fichier central d’identité, le serment d’allégeance, le délit de solidarité, les statistiques ethniques, la xénophobie d’Etat, la génétique, les rafles et arrestations dans les écoles, contrôle au faciès, Roms, convocation piège en préfecture.
Mais aussi des lois et décrets : responsabilité pénale collective, rétention de sûreté, retroactivité de la loi, légitimation de la délation, création de milices citoyennes.
Le CNR, son modèle... qu’il démantèle
Non sans oublier son rapport au Conseil national de la résistance (CNR), autre paradoxe majeur. Nicolas Sarkozy dit en faire son modèle. Mais accélère le démantèlement de ses objectifs : « garantie d’un niveau de salaire », « plan complet de Sécurité sociale », « indépendance de la presse à l’égard de l’Etat, des puissances d’argent », « éviction des grandes féodalités économiques et financières de la direction de l’économie ».
Il s’en défaussera en novembre 2011 :
« C’est la fraude qui mine les fondements de cette République sociale. »
Or, le CNR est surtout un pacte politique, des gaullistes de droite aux communistes, autour des fondamentaux républicains. Le résistant Robert Chambeiron à ANACR.com, site de l’Association des anciens combattants de la Résistance, en mai 2007 :
« Pas question de voir revenir sur le devant de la scène les hommes et les forces de la Collaboration, qui ont pillé le pays et brisé les institutions républicaines. »
Il faut aujourd’hui se demander si ce n’est pas ce compromis historique autour d’un idéal républicain qui est attaqué. Comment entendre sinon ce rejet de la « repentance [...] qui veut faire expier aux fils les fautes supposées de leurs pères » ?
Cette droite nous a déjà coûté très cher
Quelles fautes, et pourquoi supposées ? Une fois reçu le message « les fautes de vos pères sont effacées (supposées) au point de devenir irréelles », une fois la condamnation levée par le chef de l’Etat, comment ne pas favoriser le retour aux fantasmes de la vieille idéologie ? La langue produit une norme, a un effet dans le réel.
Quand le député UMP des Bouches-du-Rhône Guy Teissier, président de la Commission de la défense nationale, autorité légitime, qualifie Eva Joly d’« anti-France », il (re)valide l’expression pétainiste. Il s’y sent autorisé.
Qu’une partie de la droite chérisse l’idée d’un retour au paternalisme autoritaire où, uni derrière le père de la nation, un bon peuple accepterait sa précarité sociale et le sacrifice de sa liberté critique, au nom d’une sécurité ( ?) et d’un entre-soi furieusement chauvin, ne fait aucun doute. Cette droite a toujours existé. Elle a déjà coûté très cher à notre nation.
Seule une politique reprenant courageusement comme guides la liberté, l’égalité et la fraternité pourra éviter que la partie la plus fragile et craintive de la population ne retourne entre ses bras... « comme en 40 ».
- Sur rue89.com« Vrai travail » and co. Au secours, Pétain revient !
- Sur over-blog.orgVichy saison 2 ?
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Etudiant
Etudiant
Quelques contradictions dans cet article... Insérer « communistes » et « gaullistes » au sein d’un idéal « républicain » est déjà largement paradoxal : les communistes et les gaullistes ont été les plus farouches de l’été de la St Martin qu’était la IVe République par rapport à l’idéal républicain. D’ailleurs, qu’est ce que l’idéal républicain ? C’est un idéal qui, rappelons-le, atteignit sa forme à peu près définitive à la veille de la guerre de 14 : anti-césariste, anti pouvoir personnel et donc parlementaire, anticlérical et donc positiviste, pour la défense des droits de l’homme hérités de la Révolution, qui doivent surpasser la raison d’Etat. L’idéal Républicain, c’est Jaurès, c’est Zola, c’est Clémenceau.
Donc non, le programme du CNR n’est pas « républicain » au sens stricte du terme. Il est l’héritier des préoccupations sociales liées aux forces politiques puissantes qui ressortent à la libération : le communisme certes, mais aussi les forces catholiques du MRP, l’influence gaulliste (qui ne s’est JAMAIS revendiquée comme étant républicain aux premières heures de la Résistante : il a fallu que la République s’impose comme choix de gouvernement pour que le Général daigne l’intégrer dans son programme) et la SFIO. Les radicaux, qui eux pour le coup sont les vrais républicains pur souches, sont sortis détruits de la guerre, mais on su conserver leur influence et la IVe République est le fruit de leur volonté et de celle des plus modérés des partis, la SFIO et le MRP.
L’idéal républicain ne peut donc être associé aux héritiers du gaullisme actuels, pas plus au PS qui jusqu’à son accession au pouvoir n’a jamais renié son héritage marxiste, rappelons-le. Ce n’est qu’à partir des années 90 qu’on peut parler d’une résurgence de l’idéal républicain, en forme de réponse aussi à la montée du Front National. Néanmoins, à mon sens, ce n’est qu’un choix politique de la droite héritière du gaullisme qu’incarnait Jacques Chirac. La logique des idées auraient voulu qu’il y ait dès l’origine une certaine concordance dans les idéaux du front national et du gaullisme : celui-ci est l’héritier du césarisme et des ligues des années 30, qui préconisaient le retour du pouvoir exécutif. Mais entre les gaullistes et l’extrême droite, il y a toujours eu « une croix de Lorraine », non pas en soi la figure du Général de Gaulle qui était bien plus à droite qu’on voudrait le croire, mais l’acte de Résistance même.
Donc, quand vous dites « qu’une partie de la droite chérisse l’idée d’un retour au paternalisme autoritaire »... ce n’est pas là une nouveauté : la Ve République elle même incarne ce « désir de père » qui caractérise si bien la droite française, et peut être même la France dans son ensemble. Qu’on ne se trompe pas : la Ve République, si elle est la volonté, le fruit du Général de Gaulle, elle n’est pas pour autant incompatible avec l’extrême droite, car elle cautionne le pouvoir personnel, le monarque-président. C’est pourquoi le Front National n’a jamais fait autre chose que de briguer l’élection présidentielle, et c’est pour ça qu’ils ont toujours eu des scores minables aux législatives.
Donc à mon sens : non, ce n’est pas le discours de Sarkozy qui a remis au goût du jour les idées d’extrême droite. Notre nation a toujours été le terreau des extrémismes, on a jamais aimé les solutions en demi teinte. L’extrême droite a toujours été là : elle a du se cacher dans la honte et l’indignité dans les premières années après 45, elle a souvent trouvé un vecteur autre dans le gaullisme (le RPF a en son temps rassemblé très large, même parmi les Croix-de-Feu et autres héritiers du PSF et du PPF), et elle s’est restructurée à la fin des années 70 : la forme de la Ve République a donné à hommes de droites une forme de gouvernement rêvée. Au final, il ne s’agit que d’un « retour à la normale » pour une France qui n’a jamais caché ses dissensions extrêmes, mais cette fois au sein d’une forme de « république » qui donne au Front National les moyens de gouverner : c’est la Ve qui porte en elle les germes de la droite nationaliste.




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