Visages de militants

23/04/2012 à 11h35

« Ce n’est pas l’échec de Mélenchon. C’est l’échec de la France »

Imanol Corcostegui | Rue89 Rue89
Sébastien Leban | Photojournaliste

Tous ont une histoire, un âge, un parcours politique différents. Mais dans le fond, depuis qu’ils soutiennent Jean-Luc Mélenchon, tous ressentent la même chose : l’enthousiasme croissant au fil des semaines ; l’euphorie – chose rare – au moment de glisser un bulletin dans l’urne ; l’espoir brutalement déçu de constater un score pas si haut que ça (11,1%). Et le sentiment de ne pas comprendre, pire, de ne pas connaître, le pays dans lequel ils vivent.

Nous les avons rencontrés dimanche soir à Paris, place Stalingrad, là où leur candidat a prononcé son discours après l’annonce des résultats du premier tour.

1

« Le monde entier voit que l’âme française est morte »

Hervé, 41 ans


Hervé, place Stalingrad, à Paris le 22 avril (Sébastien Leban/Rue89)

Une heure après l’annonce des scores, Hervé, professeur en paysagisme de 41 ans, avait les yeux très abattus et la barbe triste ;

« Putain, 20% [17,9% selon les résultats définitifs, ndlr] de fachos. Ça fait chier, ça fait beaucoup de peine. Ce n’est pas l’échec de Mélenchon, c’est l’échec de la France. J’en ai ras-le-bol. »

Il a presque envie de quitter la France, lâche-t-il de dépit, rejoindre l’Amérique du Sud, lui qui rêve de l’Internationale.

« Le monde entier nous regarde et voit ça. Avant, la France, c’était quelque chose, un modèle avec de l’art, de la culture, des idées. L’âme française est morte. C’était bien Mélenchon : il a réussi à faire croire que la France existait encore. »

Il va rester ici quand même, « [se] forcer » à mettre un bulletin Hollande au deuxième tour et voter pour le Front de Gauche aux législatives. Là, comme il a un peu d’argent et pas d’enfants, il parle d’acheter des terres pour les distribuer à ceux qui en ont besoin. Il a l’air bouleversé.

2

« J’ai eu l’eau au bord des cils »

Brigitte, 64 ans


Brigitte, place Stalingrad à Paris, le 22 avril (Sébastien Leban/Rue89)

Lorsqu’elle a entendu les résultats, Brigitte a eu « l’eau au bord des cils ». A cause du score du Front national, d’abord. Pour des raisons plus réjouissantes ensuite : « ce formidable espoir au cœur » né de la campagne de son candidat.

« Je ne suis pas déçue par notre score. Je n’oublie pas qu’il y a un an, on nous donnait 3%. Tout ce qui est au-dessus de 3%, on le prend comme un formidable cadeau. »

Cette ancienne prof de 64 ans, militante venue de Lorraine, sourit en parlant du texto que sa petite-fille de 16 ans lui a envoyé en fin d’après-midi :

« Elle me dit qu’elle pense beaucoup à moi, qu’elle a écouté Jean-Luc Mélenchon à la télé et qu’elle l’a trouvé formidable. Ça me redonne la pêche. Je me bats aussi pour elle, pour lui offrir un monde meilleur. »

Satisfaite de ces dernières semaines, elle qui est là depuis le début de la campagne, dit penser à ceux aux côtés desquels elle va continuer la lutte dans les jours qui viennent : « les gars de Florange, les filles et les gars de Fralib ».

« On avait un beau programme qui s’appelait “L’humain d’abord” et qui sera toujours d’actualité aux législatives. »

3

Le radical fataliste

Félix, 20 ans


Jeanne et Félix, place Stalingrad à Paris, le 22 avril (Sébastien Leban/Rue89)

On a rencontré Félix bien avant l’annonce des résultats. Pas très bavard, la tenue parfaite du militant Front de Gauche, drapeau à la main et écharpe rouge autour du cou. A 20 ans, cet apprenti dans l’hôtellerie participait à sa première élection présidentielle. Il est un radical fataliste.

Mélenchon au second tour, il avait l’air d’y croire. Un score autour de 10% ? Pas un échec, assurait-il sur le moment :

« Le personnage est charismatique et concret, ce qui me manquait dans les candidatures d’extrême gauche. Un beau mouvement s’est créé et durera des années. Il faudra continuer à se mobiliser pendant les législatives. »

4

De Sarkozy à Mélenchon

Nathan et David, 25 ans


Nathan et David, place Stalingrad à Paris, le 22 avril (Sébastien Leban/Rue89)

Nathan et David, qui sont venus direct de l’entraînement de foot une heure avant l’apparition de Mélenchon, ont un profil étonnant. Ces deux experts-comptables stagiaires de 25 ans ont voté Sarkozy lors de la dernière présidentielle. David :

« Je me suis trompé. J’ai cru à son charisme, je pensais qu’il était un rassembleur. De toute façon, moi, je vote pour une personne plus que pour des idées. »

Du coup, c’est Mélenchon qui les a séduits cette année :

« Depuis dix ans que je suis la politique, je n’ai jamais vu un si bon orateur. Il apporte une formidable fraîcheur. »

Eux deux, contrairement à tout l’appareil du Front de Gauche, n’hésitaient pas à parler d’échec lorsque les premières estimations plaçaient Mélenchon à la traîne de Le Pen.

« On espérait 15%, un score qui aurait permis de se faire une place dans un éventuel gouvernement Hollande. Là, on est vraiment déçus. »

5

« Les gens qui ne votent pas ou qui votent Le Pen, on ne les connaît pas »

Marion et Charlotte, 26 et 23 ans


Charlotte, place Stalingrad à Paris, le 22 avril (Sébastien Leban/Rue89)

Dans les yeux de Charlotte et Marion, de l’incompréhension plus que du dépit. Charlotte, 23 ans, étudiante en cinéma :

« Je suis dégoûtée par le score de Marine Le Pen. C’est vraiment la honte. Autour de nous, on avait plein de gens, même de droite, séduits par Mélenchon. On pensait vraiment qu’il pouvait être le troisième homme. »

Le score du FN, elles ne l’expliquent pas, ne le comprennent pas. Marion, 26 ans, intermittente du spectacle :

« Même l’abstention, on dit que c’est un bon score. Mais les 20% là, ils font quoi ? Après, on est à Paris, on ne sait pas tout... Les gens qui votent Le Pen ou qui ne votent pas, on ne les connaît pas. »

Charlotte :

« Les seules personnes que je connais qui votent Le Pen, c’est dans le village de mes grands-parents. »

Comme les cadres du Front de Gauche, elles pensent que leur parti a été bien seul à lutter contre le FN et que le quinquennat de Sarkozy a banalisé le discours d’extrême droite. Maintenant, il va falloir voter Hollande. Marion :

« Ce matin [dimanche, ndlr], j’étais vraiment euphorique quand j’ai voté Mélenchon. Là, bah, faut qu’il passe Hollande, mais il n’y a pas de sourire. Ce n’est pas une vraie gauche. »

Assommées, elles sourient :

« On reste motivées pour la suite quand même. »


Marion, place Stalingrad à Paris, le 22 avril (Sébastien Leban/Rue89)

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  • Bracam
    Bracam
    Doute et Redoute
    • Posté à 00h59 le 24/04/2012
    • 181649
      Doute et Redoute

    Nous ne nous battions pas pour un candidat déïfié, mais pour une société, pour un programme salutaire face à un monde que, de droite à gauche, nombre de gens disent condamné. D’ailleurs, nous ne nous battions pas, et surtout pas contre la moitié du pays, mais pour ce pays ; nous ne nous battions pas, nous espérions construire un futur qui redonne sa place à l’humanité. Ce programme avait pour autre base vitale notre environnement. Il comportait d’extraordinaires engagements fondamentaux en vue de rétablir l’équité entre les hommes et envers la planète. Nous n’avons plus de temps à disposition pour laisser libre cours au génie individuel ultra-libéral, supposé tirer l’humanité du péril qui la menace dans la décennie qui vient.

    Nous espérions partager une autre vision de la société et du monde, basée sur le partage et une certaine générosité, un sens des responsabilités personnelles qui nous aurait sans doute coûté un peu à chacun, un engagement de fraternité si indispensable que vous savez parfaitement que ces manques mèneront à la guerre. Nous étions 90% de gagnants potentiels.

    Jamais je n’avais éprouvé un pareil intérêt pour la politique, que je détestais foncièrement, et je retrouve ce sentiment là où je l’avais quitté il y a trois mois. C’est une immense défaite, dit dans les termes des « vainqueurs ». Mais moi, je ne sais qu’une chose : nous sommes intimement, et tragiquement le plus souvent, liés par notre condition humaine. Que ce soit avec notre assentiment ou contre notre gré si souvent. Cette campagne présidentielle portait un projet, un seul fait d’un humanisme renaissant dont la France a été porteuse, qui devait irradier en Europe. Voilà pourquoi j’étais partie prenante.

    Nous devrions n’avoir pas d’autre choix que de nous respecter et de rechercher le bien commun. Mais pour cela, il faut établir un programme de société reconnu par le plus grand nombre. A défaut, le mépris qui, traversant toutes les couches de la société, brûle la pensée de tant de gens qui s’expriment dans les forums, et que de merveilleux humanistes ne suffisent jamais à calmer, reprend toute sa violence. Et je me demande comment y résister. Résistance ? Combien étions-nous en fait ?

    Je déteste le mal qui est fait aux autres, le mépris que vomissent tant de gens ici-bas. Vu ainsi, la cause semble bien trop lourde à porter : pour qui le ferions-nous ?

    • A déménagé le 29-08-2012
      A déménagé le 29-08-2012 répond à Bracam
      non connue
      • Posté à 08h38 le 24/04/2012
      • Internaute 169676
        non connue

      Ton texte est ’parfait’ mais, quand je regarde le comportement de l’homme de la rue (des grandes villes), les égoïsmes et les actes d’ incivisme conséquents, l’agressivité parfois... (pour un simple regard, une remarque ou en conduite automobile...)
      Il y a un sacré chemin à parcourir et toute une éducation à reprendre à la base... Ce n’est pas pour tout de suite, à moins d’y mettre tous les Media d’arrache-pied (peut-être) sur le mode infantilisant, hélas !

  • vamonos_ja
    • Posté à 01h18 le 24/04/2012
    • Internaute 136536

    Lol. Dire que certains d’entre nous ont pris au sérieux les sondages de la DCRI qui plaçaient Mélanchon entre 19 et 24%, tout en accusant les instituts traditionnels d’être vendus au grand capital en sous estimant le score de Méluche.....

    • Bracam
      Bracam répond à vamonos_ja
      Doute et Redoute
      • Posté à 02h06 le 24/04/2012
      • 181649
        Doute et Redoute

      Oh oui, étrange histoire que ces « sondages ». Intox ? Quoi d’autre ? En tout cas la théorie du complot de chiffres secrets dont ils auraient caché l’existence était parfaite...

  • pierre_s
    pierre_s
    étudiant en histoire
    • Posté à 12h59 le 24/04/2012
    • Internaute 122028
      étudiant en histoire

    Ce n’est pas l’échec de la France, c’est l’échec du système électoral comme levier au changement. Maintenant, seule la rue parlera.

  • Jean-Claude RENOUX
    • Posté à 16h57 le 24/04/2012
    • 185242
      retraite

    rappel historique :

    Le 24 avril 1941, le maréchal Pétain, instaure officiellement le 1er Mai comme « la fête du Travail et de la Concorde sociale ». À l’initiative de René Belin, ancien dirigeant de l’aile anticommuniste de la CGT (Confédération générale du travail) devenu secrétaire d’État au travail dans le gouvernement de François Darlan, le jour devient férié, chômé et payé. La radio ne manque pas de souligner que le 1er mai coïncide aussi avec la fête du saint patron du maréchal, saint Philippe. L’églantine rouge, associée à la gauche, est remplacée par le muguet.
    Sarkozy marche sur les pas de Pétain !

  • ASchweizer-
    ASchweizer-
    Clone Bendit
    • Posté à 17h14 le 24/04/2012
    • 181820
      Clone Bendit

    Elles sont marrantes, Marion et Charlotte... C’est effectivement vraiment la honte au niveau du vote ouvrierpour Mélenchon.

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