A Flammerécourt et Brachay, à l’est, les cafés ont disparu et les voisins se sont mis à se détester. Un climat fertile pour le FN, qui y réalise des scores historiques.
Le chien s’appelle Bouly. C’est un petit animal hystérique au poil ras et camel qui aboie dès qu’on s’approche du pavillon de ses maîtres. La famille R. compte sur lui pour repousser le danger.
S’il persiste, une arme à feu prendra le relais, c’est ce qu’indique la pancarte accrochée à l’entrée du garage sur laquelle un pistolet est dessiné (« Oubliez le chien, c’est moi qui monte la garde »). Mieux vaut donc ne pas dépasser les grilles d’en bas, décorée de deux aigles en plâtre blanc, jumeaux et désagréables.
Flammerécourt, où règne Bouly, est une petite commune de l’est de la France, en Haute-Marne. A 3 km, sa voisine, Brachay. Le FN réalise là-bas des scores historiques. Alors qu’à deux pas, à Blécourt, les habitants votent de façon plus traditionnelle. La différence s’explique, en partie, par l’intensité des rapports de voisinage, comme l’expliquent les chercheurs Hervé Le Bras et Emmanuel Todd dans un livre (voir encadré, plus bas).
- A Flammerécourt, les habitants sont repliés chez eux
- A Brachay, « tout le monde est raciste »
- A Blécourt, la vie douce comme un papillon ?
A Flammerécourt, les habitants ne se parlent pas. Ils disent seulement « bonjour » et « bonsoir ». Les panneaux « attention aux chiens », accrochés partout, dissuadent d’aller plus loin, de sonner pour demander du sel.
La famille G., qui habite le petit manoir en face des R., est invisible. Le matin, le soir, le lendemain, les rideaux et les volets ne bougent jamais. Les propriétaires sont profs au lycée de Joinville. La voisine d’en face ne voit jamais leurs enfants sortir de l’enceinte de la propriété.
Au milieu du village, la maison de Claude, 53 ans, qui parle dans l’entrebâillement de sa porte. C’est un flic à la retraite : 35 ans à Paris, avant de revenir dans sa maison d’enfance, celle de ses parents. Il porte un marcel kaki, de la couleur de ses yeux, et s’inquiète de la disparition de son chat noir.
La femme de Claude n’est pas loin d’être sa seule interlocutrice. Il ne connaît plus personne ici à part « certains vieux et le maire de Brachay, un copain d’enfance ». Ceux qui l’entourent, dans les maisons d’en face et d’à côté, l’agacent : deux familles de gens du voyage qui « envahissent le village », « fracturent les portes des granges et volent un peu de tout ».
Claude trouve que François Hollande est un « bon à rien ». Il adore Jean-Marie Le Pen, pour lequel il a voté en 2007, mais il trouve sa fille trop arrogante. Il faudrait quand même, selon lui, laisser le FN gouverner cinq ou six mois « pour voir ».
Michel ne parle plus aux voisins depuis le coup des pétards
Plus loin, Michel, 74 ans, vit dans une maison drôle et désordonnée, où, dans la cour, des chaussettes traînent dans des bassines d’eau. Il se coiffe avec une brosse pour chevaux, parce qu’il a le crâne sensible comme sa mère, et que les peignes piquent. Il possède des poules et une tortue de 35 ans.
Il pourrait être un doux grand-père.
L’ennui lui mord la nuque chaque jour. Avant, Michel s’occupait de vaches et de céréales. Un jour, les vertèbres de son dos ont décidé qu’elles avaient assez donné. « Je ne peux plus toucher une tronçonneuse. J’aimais tellement être dehors », dit-il, l’air vraiment accablé.
La solitude aussi. Michel ne s’est jamais marié, « trop de travail » et « ça coûte cher », dit-il en se marrant. Sa chienne Estelle, fox-terrier à grands poils, qui l’accompagnait partout à bord de son quad est morte à 12 ans. Il l’aimait. Il n’a pas osé reprendre un chien, parce qu’il ne lui reste lui-même plus grand-chose à vivre, qu’on s’attache trop, qu’il laisserait l’animal orphelin.
Et puis, Michel ne parle plus à ses voisins d’en face (il leur fait un petit signe de la tête quand il est obligé). Il y a cinq ou six ans, un soir, ils ont fait peur à sa chienne en jouant avec des pétards.
« Je suis sorti et je leur ai demandé d’arrêter et là le voisin m’a répondu que j’avais qu’à déguerpir. Mais je suis dans ma maison ! Celle où je suis née ! C’est pas toi, un étranger, qui va me dire de déguerpir. »
Une autre fois, un des enfants a voulu mettre des tables et des chaises en plastique dans sa cour, pour lui faire une farce. Michel a sorti « sa corne de brume », « celle qu’on utilise dans les stades », et lui a fait très peur. Il rigole en racontant l’anecdote, mais depuis la mère de l’ado ne le regarde plus.
Quand il parle, son regard s’en va observer les voitures qui passent sur la route. Michel a peur de tout. Il détesterait voyager, de peur de se faire tuer dans les transports. « Qui c’est qui n’a pas peur après tout ce qu’on voit aux infos ? » Si un jour, il se fait cambrioler :
« J’ai le fusil. J’ai fait la guerre d’Algérie. Peut-être qu’ils m’auront, mais si j’entends quelqu’un, je tire. »
Il vote « partout » : FN en ce moment, mais il a déjà voté « écolo ». Il pense que les immigrés brûlent, très souvent, des voitures à Joinville, ville la plus proche où on fait ses courses. « Les voitures sont cachées, mais on l’entend par le bouche-à-oreille. » Il dit, ironique, « Mohamed-le-Français » pour le tueur de Toulouse.
Pour des gens du voyage, Fillon est candidat
Les deux chercheurs Hervé Le Bras et Emmanuel Todd expliquent, dans leur livre « L’Invention de la France » (ed. Gallimard), que la modernité (qualité de la circulation croissante, télévision) a « pulvérisé » les liens sociaux dans les coins de la France, où les gens vivaient « en habitat groupé » (Nord et Est). « Le voisin jusque-là trop présent est devenu un étranger. » Le vote FN se traduit par « l’angoisse produite par la déstabilisation des liens sociaux ».
Dans l’Ouest et le Centre, où les gens vivaient « en habitat dispersé », au contraire, cette modernité a rapproché les gens.
Michel et Claude, ces deux hommes isolés, racontent qu’il y a des années, ici, « l’entente était formidable ».
Dans le village, il y avait un café, où on pouvait aller chercher des cigarettes et jouer à la belote le week-end. Michel dit aussi que les gens allaient les uns chez les autres « pour faire des gaufres ».
Le café a disparu. Désormais, selon eux, il y a trop de gens du voyage et « d’étrangers », ces jeunes couples qui vivent leurs vies de leur côté.
Sur la route devant chez Claude, on croise un couple d’une trentaine d’années, qui vit dans une caravane. Pas des Roms, ni des Yéniches, des « purs Français », disent-ils. Ils ne votent pas, mais ils sont réceptifs aux idées du FN. Ils ne parlent pas aux voisins, vivent avec presque rien (vente de sabots Crocs sur les marchés) et pensent tous les deux que Fillon est candidat à la présidentielle.
« Sarkozy veut nous mettre dans des camps de concentration. Il ferait mieux d’embêter les Arabes. »
En allant vers Brachay, l’autre ville qui vote FN, on passe devant la mairie. Sur la façade d’entrée, les affiches ne parlent que de sécurité. La mairie propose une « opération tranquille en vacances ». Sur la feuille, une petite maison est dessinée, entourée d’un verrou et d’un cadenas aux proportions insensées.
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Chroniqueur Grolandais
Chroniqueur Grolandais
A la lecture de cette article on a l’impression d’être dans un film américain décrivant le bayou, le sud des USA où les citoyens sont repliés sur eux mêmes, armés et hostiles à tout individu qu’ils ne connaissent pas. On se dit que c’est marginal, qu’il n’y a que dans la Haute-Marne profonde que l’on trouve ce genre de citoyens. Et puis à la lecture des résultats d’élections cantonales ou européennes de chez moi, je m’aperçois que dans des villages de quelques centaines d’habitants où la violence, l’insécurité ou il n’y a pas de « noirs » ou d« arabes », le FN fait des scores de 25%.
Comme le dit très bien l’article, le milieu rural vieillit et la disparition des services publics, des épiceries et des cafés rendent les relations entre les habitants difficiles. La télévision est souvent la seule vision du monde qu’ils ont et Pernault et ses fabricants de sabots leur boussole. Il suffit d’un fait divers monstrueux pour qu’ils se réfugient dans le fantasme de la xénophobie et du racisme.




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