Famille, voisins, région : comment votent les Français
Coauteur de « L’Invention de la France », le démographe Hervé Le Bras décrypte les ressorts du vote, notamment celui de la « France malade » qui vote FN.

Capture d’écran du documentaire « Farrebique » de Georges Rouquier (1947) sur une famille de paysans de l’Aveyron
C’était un temps où la droite française n’avait pas inventé le problème de « l’identité nationale ». On pouvait encore réfléchir à ce qui fonde la France sans se retrouver cerné par « l’islamophobie laïco-chrétienne » qui, selon l’expression des auteurs de « L’Invention de la France », caractérise le vide métaphysique du moment Sarkozy.
Il y a trente ans, le livre des deux démographes Hervé Le Bras et Emmanuel Todd a ouvert des chemins inexplorés dans la compréhension du « génie national ». Leur atlas anthropologique et politique a permis de comprendre pourquoi dans certains coins on votait à droite, qu’on soit ouvrier ou patron, et pourquoi dans d’autres, on votait à gauche, qu’on soit ouvrier ou patron.
On vote en accord avec « le tempérament » de sa région
Et qu’à cette expression politique, se juxtaposaient parfaitement des cartes sur les taux de naissances illégitimes, de divorce, d’âge au mariage et de taux de suicide.
En 2012, leurs travaux restent d’actualité, sauf pour comprendre le vote FN, objet d’un nouveau chapitre dans la réédition.
Le Bras et Todd ont démontré qu’on ne votait pas seulement en fonction de son statut économique et social, pas seulement par adhésion personnelle à un programme ou à un leader, mais d’abord en accord avec le « tempérament » de sa région de naissance, ou de celle où on s’est installé.
Pourquoi en Mayenne, en 2010, le taux de fécondité est de 2,5% (le plus fort d’Europe) alors que 200 km plus bas, en Haute-Vienne, dans un contexte socio-économique proche, le taux de fécondité n’est que de 1,7% ? Le premier département est certes catholique, bien ancré à droite, le second est un vieux bastion de la gauche. Mais c’est surtout qu’en Haute-Vienne, on transmettait la ferme ou la maison à l’aîné, et que la limitation des naissances a accompagné cette économie de petits propriétaires... de gauche.
La sensibilité politique dépend du mode d’affectivité familiale
« L’Invention de la France » raconte comment les grands mouvements politiques – radicalisme, conservatisme, socialisme, catholicisme, communisme – se sont inscrits dans un système de parenté particulier. Les travaux des deux démographes ont depuis fait école dans le monde.
Entre une France anthropologiquement germanique « autoritaire » (Alsace-Lorraine), une autre anglo-saxonne égalitaire et nucléaire (Bretagne-Normandie) ou un Sud-Ouest qui conserve toujours sa structure de famille complexe/élargie/solidaire, chacun des « pays » de France représente en fait une culture, un système cohérent de mœurs, au sens anthropologique du terme.
« C’est-à-dire », redéfinissent les auteurs, « une façon de vivre et de mourir, un ensemble de règles définissant les rapports humains fondamentaux, entre parents et enfants, entre hommes et femmes, entre amis et voisins. »
Une France saine et une France malade
La France, qui combine unité administrative forte et diversité anthropologique, est une exception dans le monde. La citoyenneté n’y est pas le reflet juridique d’un système de mœurs particulier mais plutôt l’effet « d’une volonté des individus et des provinces de vivre ensemble ».
Les auteurs affirment que les instigateurs du débat sur l’identité nationale « sont aveugles à la subtilité et à la vérité du génie national qui combine unité de projet et gestion pragmatique de diversité ». Ils pensent que la structure anthropologique de la France ne lui permet pas la xénophobie. Inch Allah...
Aujourd’hui, ce qui menace la société française, et qui explique pourquoi la droite française est devenue sarkozyste, tiendrait selon eux, au vide idéologique et religieux provoqué par l’effondrement du catholicisme et du communisme.
C’est la matière d’un nouveau chapitre qui justifie la réédition de l’ouvrage. Le Bras et Todd parlent d’une France saine, celle qui ne vote pas FN, et d’une France malade... celle qui vote FN.
- Suicide et transformation de la famille
- La France autoritaire et catholique
- France saine vs France malade
Rue89 : Pourquoi partez-vous de la cartographie du suicide en France pour expliquer comment la famille génère une attitude politique ?
Hervé Le Bras : On ne peut pas faire un lien direct entre tel type de structure familial et tel vote politique. En revanche, on peut penser qu’un certain nombre d’opinions politiques sont déclenchées par la transformation de l’organisation familiale au sens large. Il y a d’une part, la structure anthropologique et d’autre part, son évolution. Les deux jouent.
Au fond, le modèle qui nous sert d’exemple, c’est une vieille controverse entre Durkheim et Halbwachs sur les cartes régionales du suicide et leur interprétation. Durkheim cherchait à comprendre la société par la pathologie du lien social, le suicide étant pour lui l’expression d’une crise du lien social. Il pense que les endroits où la famille est devenue une petite famille, une famille « instable », les individus sont plus poussés au suicide. Et il l’établit bien : les taux de suicides sont plus élevés dans les régions où il n’y pas de liens familiaux forts. C’est statique comme analyse.
Halbwachs a rajouté quelque chose qui est peut-être plus intéressant. Il va avoir l’idée que c’est parce qu’on a connu une situation où la famille était importante et qu’on se retrouve brusquement dans une situation où il y a moins de famille, moins de solidarité, que l’individu est poussé au suicide. On est dans un manque de ce qu’on avait appris de ses parents, dans un entre-deux qui ne s’est pas encore stabilisé.
Les deux interprétations sont possibles. La carte la plus ancienne remonte à 1824 et jusqu’à 1905, la carte reste la même, une zone autour de Paris, et une petite descente vers l’Aquitaine, Lyon et la côte méditerranéenne. Après la Première Guerre mondiale, ça se met à bouger, et l’explication par la rupture est opérante : la carte des suicide couvre alors le Nord-Ouest, les Charentes et s’arrête aux confins du Massif central.
A la fin du XIXe siècle, la France en crise – au sens anthropologique – c’est celle des personnes qui gagnent les villes. C’est le type de suicide que repère Durkheim, celui des personnes qui se retrouvent en dehors de la la société, majoritairement rurale, solidaire et structurante. Après, les villes se sont stabilisées, et c’est le monde rural, le petit monde rural qui devient bizarre avec des petites familles nucléaires : c’est, typiquement, le petit paysan breton qui ne trouve pas à se marier.
Cette idée, on l’a poussée plus loin et on s’est demandé si ces deux formes d’influence de la famille – faible (ou forte), et sa transformation –, avaient une influence sur le vote politique. Par exemple, l’opinion de gauche était plus partagée dans des régions où la famille avait de l’importance, ce qu’on appelle les familles complexes, élargies où plusieurs couples cohabitent.
Dans les parties où cette structure familiale s’est transformée assez rapidement (rivage méditerranéen, Limousin, centre de la France), l’opinion de gauche a franchi un cran et est devenue communiste. Le PC ne correspond pas à un type de famille mais à la désintégration d’un type de famille.
C’est quoi une famille de gauche ?
Quoi, je ne sais pas....La famille de gauche, pour vous répondre platement, on la trouve dans les régions qui votent à gauche. On le voit très clairement les années gaullistes et post-gaullistes : toutes les régions non catholiques, du sud de la Loire, là où on trouve la famille de type complexe, multiple, étalée. Ça correspond à des régions non-autoritaires. On peut dire que là où la famille est entourante, va bien, est protectrice, socialisante, on vote à gauche.
Ah bon, la famille n’est pas une valeur historiquement de droite ?
La droite est tellement étroitement associée aux régions catholiques qu’en réalité, quand on parle de défense de la famille, c’est la défense de la famille catholique dont il s’agissait, jusqu’à une époque très récente. La variable catholique entraîne la variable de l’autoritarisme : il y a des régions catholiques et autoritaires où la famille est forte (comme au Pays basque) et d’autres où la famille est faible (comme en Bretagne).
Mais depuis la sortie de notre livre il y a trente ans, les choses ont changé car la droite s’est étoffée, elle a gagné une grande partie du bassin parisien. Une région comme la Champagne, une région déchristianisée, votait à gauche et est passée à droite : on sait qu’il y a une plus grande instabilité de la famille nucléaire.
Comment expliquer qu’en dépit de l’effondrement du catholicisme dans la population, les représentants politiques de droite comme certains de gauche aient encore des positions si conservatrices sur la famille, le couple, l’homosexualité ?
Je vais répondre par deux échecs de nos recherches pour essayer de surmonter la difficulté d’une réponse à une telle question. On a eu deux espoirs en faisant nos recherches cartographiques, complétement déçus. On a dépouillé le registre de la Révolution pour voir s’il y avait le vote régional des députés qui ont voté la mort de Louis XVI. Rien. Idem pour les votes pour la loi Veil sur l’IVG.
Ça n’a aucun sens. Il y a un divorce des élites dirigeantes et du peuple. Les logiques d’appareils politiques dans leurs argumentations ne correspondent à ce que vivent les gens.
« L'invention de la France, Atlas anthropoloqique et politique » . Hervé Le bras et Emmanuel Todd.
Ed. Gallimard nrf essais - 514 p. - 25€.
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On ne dormira jamais
On ne dormira jamais
On gagnerait beaucoup, en effet, à considérer la xénophobie pour ce qu’elle est, autrement dit une maladie plus encore qu’un mal, à traiter, à soigner -avec énergie- plus encore qu’à condamner. L’approche d’Hervé le Bras et d’Emmanuel Todd est sur ce point comme sur beaucoup d’autres tout à fait intéressante. Quant à ceux qui favorisent le développement de cette maladie, sur le terrain politique j’entends, eux oui sont éminemment condamnables.




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