tribune 25/01/2012 à 20h10

« Le Petit Journal », une machine à distraire, pas à informer

Luc Chatel | Journaliste


Capture d’écran de Yann Barthès dans « Le Petit Journal » de Canal +

Il a l’air sympa Yann Barthès : toujours poli, souriant, bien habillé. Cool et stylé. Comme son émission, « Le Petit Journal », qui affole les audiences de Canal+.

A l’heure du JT, il traque les travers de stars du showbiz, des médias et de la politique dans un esprit potache : vêtements, gestes, déclarations... tout y passe.

Malheur à qui ose bousculer la nouvelle idole

La presse encense son « impertinence » (Le Monde, Libération, L’Express, Les Inrockuptibles...) et les politiques le redoutent. Malheur à celui qui ose bousculer la nouvelle idole.

C’est ce qui est arrivé à Jean-Luc Mélenchon. Sans doute fatigué d’être leur cible récurrente, il a refusé à l’équipe du « Petit Journal » l’accès à une rencontre avec des chômeurs, à Metz, le 18 janvier, alors qu’elle était ouverte aux journalistes.

Le lendemain, Yann Barthès en a fait un sujet dans lequel il a dénoncé un « boycott ». Sur le site de Canal+, il en appelle à la « liberté de la presse ».

« Le Petit Journal » fait-il du journalisme ?

Une question se pose toutefois : « Le Petit Journal » fait-il du journalisme ? En fait, non. Il s’agit d’une succession de sketches dont la vocation est de faire rire. Sur le site de Canal+, il est présenté dans la case « divertissement » et non « info-docs ».

Imagine-t-on Stéphane Guillon ou Laurent Gerra s’énerver parce qu’on leur aurait refusé l’accès à une conférence de presse à l’Elysée ? Au mieux, la réaction de Yann Barthès est déplacée ; au pire, c’est de l’imposture.

Puisqu’il veut être pris au sérieux, accordons lui un instant cette faveur et considérons qu’il fait, comme il semble le prétendre, une émission de décryptage des stratégies de communication (de fait, on ne sait rien de ce qu’il pense puisque ce défenseur de la liberté de la presse refuse toutes les demandes d’entretien de ses « confrères », sauf pour livrer une ou deux pensées du genre « malgré l’Irak, Tony Blair garde la classe » (Les Inrockuptibles, 03/01/2010).

En quelques minutes, on peut rire de tout

Voyons quel domaine il étudie, avec quelle méthode et pour quelles conclusions. Le domaine est plutôt vaste : la mode, les médias, la politique, les pipoles. En quelques minutes on peut rire à la fois de la tenue d’un invité de la Fashion week, d’un entretien de Claire Chazal à Paris Match, de la coiffure du président nord-coréen et des chaussettes du ministre de la Culture.

La méthode, elle, est assez simple : elle consiste à placer les personnes visées sous la surveillance de caméras et de micros et à réaliser des sujets très courts à partir de montages et de truquages, diffusés sous les rires et les applaudissements du public.

Traque vidéo, montage, truquage, acclamation du présentateur : les méthodes du « Petit Journal », sous le vernis du rire, relèvent d’une mécanique inquisitoriale qui ne laisse aucune chance à celui qu’elle prend pour cible.

La communication prise par le seul bout de l’émetteur

Sur le fond, que penser de ce programme ? D’une part, il confond tous les sujets, sans hiérarchie, et met sur le même plan le futile et le sérieux : Lady Gaga et le Premier ministre, une fête locale en Alsace et la guerre en Libye. Dix secondes pour chacun, on s’esclaffe, on applaudit et on enchaîne.

D’autre part, il ne prend la communication que par un bout, l’émetteur, en ignorant le récepteur et le contenu du message. Les chômeurs, les agriculteurs, les étrangers évoqués dans les discours politiques soi-disant « décryptés » sont les grands absents du « Petit Journal ».

Savoir que Nicolas Sarkozy recycle ses discours, c’est comique à montrer, mais cela ne nous apprend rien d’important. « Même dans le rire, le réel a désormais moins de place que sa représentation », écrivent Miguel Benasayag et Florence Aubenas dans « La Fabrication de l’information » (La Découverte).

On ricane mais on ne comprend rien

Devant l’écran, on ricane et on grogne, mais on ne comprend rien. On se dit que tout se vaut, que « tous pourris », qu’on n’y peut rien et que c’est l’heure d’aller manger...

« Je suis la manivelle des pauvres, je leur remonte le moral », disait Coluche. Yann Barthès devrait peut-être y réfléchir : le rire qu’il suscite est-il la manivelle qui remonte le moral ou la masse qui l’enfonce un peu plus ?

PS : une précision pour écarter toute suspicion de « mélenchonisme » : lorsque j’étais rédacteur en chef de Témoignage Chrétien, « Le Petit Journal » avait filmé, en janvier 2011, une altercation entre une journaliste de ma rédaction et Jean-Luc Mélenchon, que j’avais alors critiqué.

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  • Numerosix
    Numerosix
    Prisonnier dans le village (...)
    • Posté à 20h46 le 25/01/2012
    • Internaute 14499
      Prisonnier dans le village (...)

    Le problème dans ce pays , c’est que le cirepompisme de la plupart des journalistes dit sérieux est tellement flagrant que ce sont certains comiques qui finissent par être les seuls a faire le boulot de critique et qu’ils finissent par prendre la grosse tête alors que ce n’est pas leurs rôle et qu’ils ne sont pas formés pour ça . Et du coup ça dérive.

    Parce qu’on est bien obligés pour prendre juste deux exemples de constater que pendant longtemps les horreurs du capitalisme financier n’ont été dénoncées a la télé que par les guignols de l’info et les mensonges d’éléments de langages sarkozystes uniquement par Yann Barthes ..

  • Tristoff
    Tristoff
    Apprenti chômeur
    • Posté à 21h30 le 25/01/2012
    • Internaute 47681
      Apprenti chômeur

    Le petit journal montre parfois des choses extrêmement grave, ils ont le mérite de mettre en valeur des contradictions et des mensonges (lorsque par exemple ils comparent des communiqué d’un meme politique complètement contradictoire à quelques mois d’écart seulement). Néanmoins ils n’ont jamais eu le courage d’assumer cette prise de position qui dépasse la gauche et la droite alors que leur exposition est maximale !

    Finalement ils participent au développement de la double pensée d’aujourd’hui qui consiste à dire tout et son contraire : dans 1984, on réécrit les livres et les journaux lorsque la situation change, ici bas, nous oublions le passé pas parce qu’il est réécrit mais bien parce qu’il est noyé dans le bruit de l’information. La vérité devient l’actualité et nous l’acceptons : Yann Barthès nous y habitue en nous le rappelant et en faisant penser que ceci est drôle (bien malgré lui je crois)

    Sans compter les modifications de la réalité pour les besoins comiques de l’émission

  • david.l
    david.l
    Sauteur de falaises
    • Posté à 21h45 le 25/01/2012
    • 176397
      Sauteur de falaises

    Si le Petit Journal ne fait que de l’humour, alors pourquoi gène t’il autant chez les politiques ?

  • Sissi des bois
    Sissi des bois répond à kevangel
    ...
    • Posté à 22h11 le 25/01/2012
    • Internaute 53905
      ...

    Le problème c’est que les reportages sont souvent aussi des sketches.
    Quand la journaliste du petit journal passe une heure assise dans une conférence de presse sans poser aucune question puis film sa course dans l’escalier après le candidat qui s’en va une fois la conférence terminée en faisant croire qu’il ne veut pas répondre ce n’est pas un reportage au sens strict du terme (ça ne rapporte rien sinon ce que le montage veut démontrer).

    Par contre je vous rejoins sur le coup de la carte de presse, c’est très délicat d’accuser quelqu’un de ne pas faire le journaliste et de menacer de lui retirer sa carte. Ce serait le début d’une censure assez intolérable.

  • Pepite61
    Pepite61
    Monteur Vidéo
    • Posté à 22h28 le 25/01/2012
    • 180006
      Monteur Vidéo

    « Savoir que Nicolas Sarkozy recycle ses discours » me semble une information capitale, qui montre le manque de sérieux de notre « cher » président.
    De plus, on apprend plus d’information sur les politiques dans le Petit journal que dans n’importe quel autre journal télévisé qui rabâche sans cesse les mêmes « informations ».
    Pour ma part les journaux télévisés sont plus là pour nous désinformer. Le petit journal mérite donc ça carte de presse. Merci Yann.

  • Tom'tom
    Tom'tom
    Youpi
    • Posté à 22h30 le 25/01/2012
    • 178475
      Youpi

    2 remarques :

    - Si le Petit Journal n’est pas du journalisme, dans ce cas le Canard Enchaîné non plus ; leurs articles sont bien sûr plus fouillés, et parlent de sujets plus graves que les reportages du Petit Journal, mais l’idée est la même : mieux vaux en rire qu’en pleurer... Pourtant qui penserait une seule seconde à refuser leur carte de presse aux journalistes du Canard ?

    - Dans la même veine, ne serait-ce pas un crime de refuser la carte de presse au Petit Journal alors que Jean Pierre Pernaut a la sienne ? Et c’est pareil pour 80% des « journalistes » de la TNT... Morandini si tu m’entends ! Je pense que le débat, si débat il doit y avoir, devrait plutôt se situer à ce niveau !

    Sinon pourquoi avoir posté cet article dans la rubrique « Présidentielle » ?

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