Gandrange : le chanteur anti-Sarko a perdu la foi
L’ex-ouvrier Christian De Mitri avait écrit des chansons pour protester contre la fermeture du site ArcelorMittal de Gandrange. Rue89 l’a retrouvé.
(De Moselle) Le 26 octobre 2009, Rue89 publiait une curieuse vidéo. Un cri de colère, sous forme de hard-rock, en réaction à la fermeture du site d’ArcelorMittal à Gandrange.
C’est un hommage aux sidérurgistes qui « ont alimenté la grande machine de feu / frôlant à chaque instant la mort de peu / pour respecter les cadences infernales ».
C’est aussi un réquisitoire contre Nicolas Sarkozy et Lakshmi Mittal. Au micro : Christian De Mitri, un ancien ouvrier sidérurgiste.
Il a conscience que son titre n’est pas un chef d’œuvre ; mais à l’époque, il touche les ouvriers de la région. Il a su trouver les mots pour exprimer la rage ambiante. « Elle a fait plus de 90 400 vues sur YouTube », relève-t-il. « Même Jean-Pierre Pernaut en a parlé ! »
Quatre mois plus tard, Rue89 relaie une autre de ses chansons. Un slow pour dénoncer, une nouvelle fois, la promesse non tenue de Nicolas Sarkozy.
« Avec ou sans Mittal, l’Etat investira dans Gandrange » : voilà ce qu’avait déclaré le président de la République le 4 février 2008. Il s’était engagé à faire prendre en charge par l’Etat « tout ou partie des investissements nécessaires » pour maintenir l’aciérie en activité.
Nuage de fumée rouge
Un an plus tard, elle fermait définitivement. Devant le site désaffecté, la CFDT avait édifié une stèle : « Ici reposent les promesses de N. Sarkozy ». La semaine dernière, elle a disparu et une plainte pour vol a été déposée.

Devant l’ancien site sidérurgique de Gandrange, le socle de parpaings sur lequel se trouvait la stèle « Ici reposent... » (Audrey Cerdan/Rue89)
Comme l’usine, cette plaque de granit était devenue un symbole. Et la commune, un passage obligé pour les politiques désireux de déplorer la désindustrialisation tout en s’offrant un brevet d’antisarkozysme. Après Ségolène Royal et Christine Boutin, François Hollande et Martine Aubry y sont attendus mardi.
En voiture, Christian De Mitri, 51 ans, refait le film de ces derniers mois.
« Quand à Gandrange il y avait un nuage de fumée rouge, les gens râlaient à cause de la pollution. Il nous manque, aujourd’hui. La cathédrale de fer est morte. »
Il raconte que les anciens de Gandrange sont « soit partis travailler à Fos, au Luxembourg ou ailleurs, soit au chômage, soit morts – on ne se donne pas trop de nouvelles ». Elles ne sont pas souvent bonnes, alors autant éviter.
« Des mâles diminués »
Quand on arrive dans son pavillon de Thionville, la télé est allumée sur M6. Avec deux de ses fils, il a refait son salon : arcades en pierre de parement, luminaires en forme de torches et figurines de chevaliers. « J’aime bien les ambiances château. »
Il a « un frigo américain » avec distributeur de glaçons et une poubelle électronique qui ne fonctionne pas très bien. Sa femme n’est pas là. Elle est partie « pour de bon » il y a deux mois.
« Quand les habitudes professionnelles changent, la vie privée change aussi. Le peu de liberté qu’avait une femme de sidérurgiste, quand elle a son mari sur le dos toute la journée, c’est fini.
Dans notre région, on est une majorité d’Italiens. On est des gens fiers, on croit au fond de nous que l’homme doit subvenir aux besoins de sa famille pendant que la femme s’occupe des enfants et de la maison.
Après trente ans de travail, le chômage fabrique des mâles diminués. C’est humiliant. En touchant les allocs, vous avez l’impression de sucer la sève du peuple. C’est de la mendicité. Il y a des gens qui se sont suicidés. »
En préparant une salade d’endives, il annonce qu’il vient de retrouver du travail dans une société de nettoyage. Il dirige l’agence de Longwy. « La route n’est pas bonne » et il doit se lever à 5 heures tous les matins pour y aller.
Avant, il a effectué la plus grande partie de sa carrière chez des sous-traitants d’Usinor, l’ancêtre d’Arcelor. Il a été tour à tour :
- « emballeur »,
- fabricant de palplanches,
- responsable de « l’enlèvement des scories »,
- « paracheveur »,
- chômeur (trois ans),
- employé d’une société de nettoyage industriel,
- employé dans une société de nettoyage,
- chômeur (deux ans).
Dans un karaoké de Thionville
Quand ses chansons sont sorties, les copains l’ont chambré, ont joué à croire qu’une nouvelle carrière commençait pour lui. « Mais j’ai gardé les pieds sur terre, hein. »
Il a chanté dans un festival local ; un cafetier de Thionville a mis « Marchand d’acier, tueur de région » dans la playlist de son karaoké ; et puis l’engouement s’est émoussé.
« Je m’étais décarcassé pour enregistrer un CD-souvenir, il fallait le vendre 7 euros pour couvrir les frais mais ça n’a pas marché. »
Des CD, il lui en reste un plein carton au sous-sol de sa maison. C’est là qu’il descend donner de la voix sur des standards de la chanson française quand il a besoin de se défouler. De temps en temps, il poste des reprises sur son blog, avec une prédilection pour les arrangements sirupeux et les refrains qui se répètent ad libitum.
Il demande si on a écouté « Riches et pauvres », sa dernière création. Il y chante :
« Liberté, égalité, fraternité, made in France
Rien que des mots qui ont perdu leur sens. »
Il achève sa calzone et dit que ce quinquennat lui a fait « perdre foi en la politique ».
« On a été profondément déçus par Nicolas Sarkozy. Le sauveur n’a rien sauvé du tout. On est tombés des chutes du Niagara. S’afficher devant toute une région, dire “Gandrange, comme voyage de noces, y a pas mieux” et laisser l’usine fermer six mois plus tard ? Comment est-ce que le premier homme de l’Etat peut faire des promesses qu’il ne tient pas ? »
On s’étonne de sa naïveté.
« On l’a cru parce qu’il a montré une sincérité bluffante. Il a une force de persuasion étonnante. C’est lui qui a été naïf, il n’avait pas encore compris qu’aujourd’hui, c’était l’argent qui commandait. »
« La gauche me fait penser à Rocky »
Avec une moue dégoûtée, il décrit une Lorraine en train de virer au parc d’attraction. « Il y a un musée des mines de fer, il y a tout un complexe à Amnéville, il y a des zoos... »
Autour de lui, personne ne comprend rien à la politique.
« Les gens écoutent les discours devant leurs écrans mais c’est des mots qui ne veulent rien dire pour eux. Sauf Marine Le Pen. Elle, elle parle bien. »
« Parler bien », explique-t-il, c’est « aller dans le sens du peuple, trouver des solutions qui ne pénalisent pas les ouvriers ».
Votera-t-il ? Il a l’impression que sa voix « ne compte pas ». En 2007, il l’avait donnée à Ségolène Royal.
« La gauche, elle s’embourgeoise. Elle me fait penser à Rocky : au début, il se donne du mal, il bouffe des œufs tous les matins, il court et puis après... »
Après, il s’empâte.
-
Sur Rue892012 : à quel candidat va profiter l'aggravation de la crise ? - Sur musicblog.frLe blog de Christan De Mitri
- 19858 visites
- 60 réactions



























vente
vente
Un portrait intéressant, merci et bon courage a Christian.
J en profite pour attirer l attention sur la Lorraine, abandonnee de l etat surtout pour les petites villes et villages, qui traverse sa plus grave crise economique et est transformee en site d attraction ou en fournisseur de main d oeuvre du Luxembourg.




Partager