Tribune 20/12/2012 à 18h26

En finir avec la boîte noire des ventes d’armes françaises

Tony Fortin et Patrice Bouveret, Observatoire des armements


Tribune

« Rigoureuse dans les principes et audacieuse dans les résultats », telle est la double ambition affichée par Jean-Yves Le Drian, ministre de la Défense, pour la politique d’exportation d’armes de la France.

A la suite de la tenue d’un colloque sur la transparence dans le commerce des armes à l’Assemblée nationale – organisé à l’initiative du Comité catholique contre la faim et pour le développement (CCFD) ce jeudi, avec le soutien d’Amnesty International, d’Oxfam, du Secours catholique et de l’Observatoire des armements –, nous attendons que ces promesses se concrétisent.

Le chemin risque d’être long

Le 22 novembre dernier, lors de la présentation du rapport annuel sur les ventes d’armes, le ministre s’est engagé à renforcer le système de contrôle en concertation avec les parlementaires, les ONG et les industriels concernés. Un signal positif qui fait suite à dix ans de glacis sur le sujet.

Car le chemin risque d’être long. En effet, si l’exécutif a intégré bon an mal an une certaine tradition de concertation avec les parlementaires et la société civile sur les sujets économiques et sociaux, il demeure fort rétif à tout débat public effleurant son pouvoir souverain, comme si cela risquait d’ébranler les fondements même de sa puissance.

Il est temps que, le gouvernement — et tout particulièrement le ministère de la Défense — dépasse le stade des échanges de courtoisie pour tenir compte des demandes émanant de la société civile.

Une schizophrénie bien visible

Le ministère, qui assure la plus grosse part du contrôle des exportations d’armement, a tout à gagner d’une augmentation des ventes d’armes de la France. D’ailleurs, le ministre n’a pas renoncé à promouvoir les exportations d’armements, notamment en développant des partenariats stratégiques avec les principaux clients de la France !

Cela étant, peut-on raisonnablement attendre qu’il exerce conjointement ces deux missions sans risquer de privilégier l’une sur l’autre ?

Une schizophrénie bien visible quand le gouvernement annonce réfléchir à intégrer le système d’espionnage d’Amesys vendu à la Libye de Kadhafi dans la liste de matériel soumis au contrôle tout en continuant par ailleurs à l’exporter à des régimes autoritaires (Maroc, Qatar).

Une schizophrénie suintant également dans le rapport annuel que le ministère de la Défense élabore à destination des parlementaires. Guidé au départ par un objectif de transparence, il a été vidé de l’essentiel de sa documentation utile sous le dernier gouvernement pour devenir un instrument de promotion des exportations d’armes.

La version 2011 ne déroge pas à la règle et continue à faire pâle figure face à ses homologues britanniques ou néerlandais qui mentionnent les quantités et les caractéristiques du matériel exporté...

Opacité

Il y a douze ans, des députés n’avaient pas hésité à qualifier le système d’exportation français « de boîte noire », ainsi que « de monde d’initiés appliquant des règles inconnues de façon incontrôlable ». Et d’en déduire :

« Pire encore, cette situation amène certains à considérer qu’en réalité les exportations d’armement en France ne sont régies par aucune règle. »

La situation n’a pas vraiment changé depuis.

L’opacité concourt à dissuader les parlementaires de toute velléité de contrôle. Demander des éclaircissements sur les ventes d’armes aboutit à remettre en cause la probité de l’exécutif, ce qui on s’en doute n’encourage pas l’implication des parlementaires…

Il est pourtant possible de mettre en place un mécanisme de contrôle parlementaire tout en respectant la séparation des pouvoirs.

L’exemple britannique

Au Royaume-Uni, deuxième exportateur d’armes au monde, le gouvernement publie tous les trois mois sur un site internet un relevé sur les exportations d’armes.

Sur la base de celui-ci et d’autres informations classées « secret défense » auxquelles elle a accès, une commission parlementaire peut demander des explications au gouvernement. L’exemple britannique prouve qu’un équilibre entre « la raison d’Etat » et l’indispensable rôle de contrôle du Parlement peut être trouvé.

Dans notre pays, le rôle des commissions des Affaires étrangères et de la Défense pourrait tout à fait évoluer de façon à intégrer un suivi régulier des exportations vers les destinations sensibles.

De même la transparence pourrait être améliorée – avec la publication régulière de liste du matériel exporté – sans que cela nuise au secret commercial sans cesse évoqué comme paravent…

Ouvrir la boîte noire

Il est temps d’ouvrir la boîte noire, d’en finir avec cette loi d’airain qui conduit à répéter les mêmes erreurs indéfiniment.

Si la « présidence normale » se décidait à dépasser les cercles ministériels pour organiser un débat contradictoire sur les ventes d’armes et mettre en œuvre les principales recommandations qui en découleraient, elle s’inscrirait là dans une véritable politique de rupture vis-à-vis de ses prédécesseurs et contribuerait au renforcement du contrôle démocratique des exportations d’armes.

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  • Le Renifleur
    Le Renifleur
    loin d'ici
    • Posté à 19h31 le 20/12/2012
    • Internaute 136986
      loin d'ici

    Il a de la classe ce Ministre...

  • labrisure
    labrisure
    Personnage exceptionnel
    • Posté à 20h35 le 20/12/2012
    • Internaute 48949
      Personnage exceptionnel

    J’ai juste du mal à piger qu’est ce que ça peut nous foutre à qui on vend des armes. Le principal c’est de vendre ces armes, créer de l’emploi en France. Le reste Basta. Rien à foutre des considérations humanistes, elles n’ont pas leur place dans un monde comme le nôtre.

    • Atlantis
      Atlantis répond à labrisure
      Etudiant apolitique
      • Posté à 22h09 le 20/12/2012
      • Internaute 39710
        Etudiant apolitique

      Ben ça dépend quand même. On peut les vendre à AQMI si on suit ce raisonnement, ou à l’Iran. Essayons du moins de ne pas les refourguer à d’éventuels ennemis.

      • labrisure
        labrisure répond à Atlantis
        Personnage exceptionnel
        • Posté à 22h14 le 20/12/2012
        • Internaute 48949
          Personnage exceptionnel

        Vous avez vu beaucoup de terroristes avec un Famas ou un Milan entre les mains ? :)

         
        • Atlantis
          Atlantis répond à labrisure
          Etudiant apolitique
          • Posté à 17h21 le 21/12/2012
          • Internaute 39710
            Etudiant apolitique

          On a déjà vendu des avions à l’Irak d’Hussein et à Kadhafi, donc bon...

        1 autres commentaires
    • Ruskoff
      Ruskoff répond à labrisure
      palefrenier
      • Posté à 07h12 le 21/12/2012
      • 181108
        palefrenier

      ..

    • LaoJinHu
      LaoJinHu répond à labrisure
      non-conventionné par la (...)
      • Posté à 08h34 le 21/12/2012
      • Internaute 161554
        non-conventionné par la (...)

      Ben oui, c’est ben vrai ça ! Il vaut bien mieux les vendre, parce que lorsqu’on les donne - comme on l’a fait en Lybie - on les retrouve après au Nord Mali quand ce n’est pas dans nos banlieues.

    • Atila59
      Atila59 répond à labrisure
      Néophyte
      • Posté à 16h49 le 21/12/2012
      • Internaute 167942
        Néophyte

      Avec des raisonnement comme les vôtres, on vendrait n’importe quoi au pire terroriste pour de l’argent.

      Qui vous dit que ces terroristes qui ont besoin d’armes ne l’utiliseront pas contre la France justement....

      Il est facile de se dédouaner en cas de conflit si ces armes tuent des civiles mais c’est quand même nous qui en sommes responsable car on en a vendu pour du fric. Voila de l’argent sale dont je pense que la France se passerait bien

      • Atlantis
        Atlantis répond à Atila59
        Etudiant apolitique
        • Posté à 17h24 le 21/12/2012
        • Internaute 39710
          Etudiant apolitique

        Je vous rassure : les civils se feront toujours tuer en cas de conflit, quelles que soient les armes.
        cf. Rwanda.

  • Communisty Manager
    Communisty Manager
    Franc-Tireur
    • Posté à 02h13 le 21/12/2012
    • Internaute 196465
      Franc-Tireur

    « le ministre s’est engagé à renforcer le système de contrôle en concertation avec les parlementaires, les ONG et les industriels concernés. »

    Les parlementaires font la loi, les ONG n’ont rien à foutre là, et l’industrie de l’armement devrait être nationalisée.
    On ne laisse pas ces trucs-là à des entreprises à buts lucratifs.

    Bref, l’observatoire catholique de l’armement peut continuer à prier...

    • The Corpse Grinders
      The Corpse Grinders répond à Communisty Manager
      Cannibale Furax
      • Posté à 09h37 le 21/12/2012
      • 183627
        Cannibale Furax

      C’est un voeu pieux.
      Avant c’était l’épieu, que les Catholiques manipulaient avec dextérité, et sans rétro-commission.

  • .666
    .666
    Juif errant
    • Posté à 09h51 le 21/12/2012
    • 181210
      Juif errant

    On a assez de chômage comme ça, vous trouvez pas ?

  • Nain Glumeux
    Nain Glumeux
    Nalyseur de proximité.
    • Posté à 11h11 le 21/12/2012
    • Internaute 148099
      Nalyseur de proximité.

    Au Royaume-Uni, deuxième exportateur d’armes au monde, le gouvernement publie tous les trois mois sur un site internet un relevé sur les exportations d’armes.

    Ça ressemble un peu à la chasse à la Galinette cendrée ce truc.
    D’un côté il y a les bons exportateurs qui publient leur inventaire sur Internet, mais vendent et de l’autre il y a les mauvais exportateurs qui ne publient rien du tout mais vendent aussi.

    et contribuerait au renforcement du contrôle démocratique des exportations d’armes.

    Finalement l’important ça n’est pas de vendre de la quincaillerie mortifère mais de la vendre proprement, on dirait.
    Faudrait rajouter un label « Commerce éthique », sur les armes et les minutions et tout le monde sera content.

  • huutaa
    huutaa
    Même pas avec des pincettes.
    • Posté à 11h39 le 21/12/2012
    • 183774
      Même pas avec des pincettes.

    Remettre le parlement au centre du commerce des armes est une excellent idée :

    Un nouveau rapport de Transparency International montre que les règles de transparence encadrant la vie politique et économique française ne sont pas à la hauteur de celles en vigueur dans plusieurs autres pays européens. La France est notamment le seul pays avec la Slovénie où les déclarations de patrimoine et les déclarations d’intérêts des parlementaires ne sont pas rendues publiques. Pour que notre pays se hisse enfin au niveau de ceux qui donnent le plus de garanties contre la corruption, nous attendons du Gouvernement et du Parlement français qu’ils mettent pleinement en œuvre les engagements pris par le Président de la République François Hollande.

    Paris, 6 juin 2012. Dans un rapport inédit publié aujourd’hui, Transparency International (TI) compare l’efficacité des mécanismes anti-corruption de 25 pays européens, dont la France.

    Si aucun des 25 pays évalués ne dispose d’un système de lutte contre la corruption totalement efficace, certains se distinguent par des garanties plus solides : les pays scandinaves d’abord, suivis par l’Allemagne, la Finlande, la Suisse et le Royaume-Uni. Sans surprise, la Bulgarie et la Roumanie sont considérés comme les pays dont les institutions sont les moins efficaces dans leur action contre la corruption.

    Parlement, Exécutif, Justice : les maillons faibles du système d’intégrité français

    La France ne fait pas partie des deux groupes d’Etats les plus performants. Son système national d’intégrité est situé sur le même plan que celui des Pays-Bas et de la Belgique. Bien que relativement solide, il se caractérise par certaines faiblesses notamment au niveau du Parlement et de la protection des déclencheurs d’alerte. Le rapport met par exemple en lumière le fait que la France est le seul pays, avec la Slovénie, où les déclarations de patrimoine et les déclarations d’intérêts des parlementaires ne sont pas rendues publiques.

    Outre le Parlement, l’Exécutif et la Justice sont en France les maillons faibles de la lutte contre la corruption. La France se distingue en cela des autres pays européens. Autre différence, les services publics et la société civile sont bien notés en France alors qu’ils occupent respectivement le 11ème et 8ème rang dans la moyenne européenne. A l’instar de la plupart pays européens, les institutions qui arrivent en tête sont les juridictions financières (Cour des comptes, chambres régionales des comptes) et les organes de contrôle des élections.
    Lien

    • .666
      .666 répond à huutaa
      Juif errant
      • Posté à 11h45 le 21/12/2012
      • 181210
        Juif errant

      Nous sommes tous des slovènes allemands. L’intégrité c’est pas pour maintenant.

      • huutaa
        huutaa répond à .666
        Même pas avec des pincettes.
        • Posté à 11h54 le 21/12/2012
        • 183774
          Même pas avec des pincettes.

        Sans les bons cotés.

  • A déménagé le 25.04.2013
    • Posté à 11h54 le 21/12/2012
    • Internaute 150693

    Promis, notre gouvernement de gauche va mettre de l’éthique (en même temps que du win-win et une bonne dose de vivre ensemble) dans les ventes d’armes.

    Mais ce sera après la refonte fiscale pour une vrai progressivité, suivra de peu la mise au pied de la finance et sera concomitant à l’ouverture d’un vrai débat national sur la transition énergétique qui est au coeur de ses préoccupations.

    On peut avoir toute confiance, car ce gouvernement n’est composé que de personnes intransigeantes, absolument hermétiques aux lobbys.

    Autant dire que l’affaire est faite.

  • eur0pa
    eur0pa
    Non
    • Posté à 17h32 le 21/12/2012
    • Internaute 196490
      Non

    Le Royaume-Uni, c’est 3ème exportateur, et non 2ème. La France est juste derrière.

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