Pour/contre 29/10/2012 à 19h32

Pour ou contre taxer Google pour financer la presse ?

Martin Untersinger | Journaliste Rue89

Eric Schmidt, patron du moteur de recherche, a été reçu ce lundi à l’Elysée. Une partie de la presse française veut taxer le géant US qui renvoie vers ses articles.


Eric Schmidt, patron de Google, arrive à l’Elysée, le 29 octobre 2012 (Remy de la Mauviniere/AP/SIPA)

La campagne lancée par la presse française pour imposer à Google un partage de ses revenus publicitaires a eu un premier résultat.

Eric Schmidt, patron de la firme de Mountain View, a demandé à être entendu par le président de la République. Ce dernier, accompagné par les ministres de la Culture (Aurélie Filippetti) et de l’Economie numérique (Fleur Pellerin) l’a reçu ce lundi après-midi à l’Elysée.

Eric Schmidt a déjà admiré les lambris de l’Elysée. C’était en 2010, alors que Nicolas Sarkozy envisageait déjà une « taxe Google ». Le premier avait alors annoncé la création d’un centre culturel et d’un centre de recherche et développement. Que peut proposer Google pour que l’exécutif enterre cette idée de taxe ?

L’affrontement désormais récurrent qui oppose la presse à Google s’est accéléré ces dernières semaines :

  • l’Association de la presse d’information politique et générale (IPG) aimerait faire payer Google quand il renvoie vers les articles de presse. Cette proposition a été révélée par Télérama fin septembre ;
  • la ministre de la Culture et de la Communication s’est montrée réceptive à l’idée, la jugeant « extrêmement pertinente » ;
  • dans une note adressée à plusieurs ministères, qui a fait l’objet de fuites dans la presse le 18 octobre, Google menace en conséquence de retirer les médias français de ses résultats ;
  • le 25, les éditeurs de journaux allemands, français et italiens enjoignent leurs gouvernements à faire payer Google ;

Selon Le Figaro, François Hollande assure les éditeurs qu’il soutiendra un projet de loi en 2013. A l’Elysée, on se borne à confirmer qu’il s’intéresse personnellement au sujet.


Eric Schmidt (à gauche) reçu par François Hollande, le 29 octobre 2012 (@Elysee)

Le débat soulève les passions et les opinions tranchées dans la presse et sur le Web. Voici les arguments avancés.

1

Pour

  • Google exploite les contenus de la presse sans contrepartie

Le raisonnement des éditeurs de journaux qui défendent cette mesure est simple : Google utilise leurs contenus, gagne de l’argent avec, et doit donc passer à la caisse.

Google actualités, le portail qui recense les articles de presse, est certes dépourvu de publicité. Mais les liens renvoyant aux articles de presse apparaissent aussi dans les recherches Google classiques : c’est là où la firme gagne de l’argent, grâce à de la publicité ciblée. Voir ci-dessous.


Capture d’écran d’une recherche Google sur l’iPad mini, qui montre de la publicité apparaissant à côté d’articles d’actu

Google ne reproduit pas l’intégralité des contenus des journaux : il se contente du titre et des premières lignes. Mais pour classer et ranger ses réponses, il exploite en réalité l’ensemble du contenu des articles : il scanne les pages des sites et récupère un certain nombre de données lui permettant de proposer son service.

En ce sens, Google utilise le contenu de la presse pour faire son beurre. Sur certaines thématiques sur lesquelles Google peut espérer vendre de la publicité à bon prix (la high-tech par exemple), les articles de presse constituent le gros des résultats renvoyés par Google.

C’est le sens d’un avis rendu par l’Autorité de la concurrence en décembre 2010 (PDF) :

« Par ailleurs, on peut être sensible à l’argument selon lequel Google, avec le service Google actualités, fait davantage qu’indexer les contenus des éditeurs de presse : elle les agrège, les classe et les met en forme. Ce faisant, elle propose elle-même un contenu éditorial d’aspect similaire à ceux offerts sur les sites d’information, avec les rubriques standards par grandes thématiques, sans supporter de coût de production de l’information. »

  • Google est en situation de monopole, qu’il faut réguler

Le géant américain représente plus de 90% de la recherche sur Internet. A ce titre, il ne peut pas faire ce que bon lui semble (la Commission européenne le lui a d’ailleurs régulièrement rappelé à l’échelle européenne).

Google s’appuie donc sur ce monopole naturel (qu’il doit à son avance technologique) pour engranger les revenus de la publicité sur Internet : il capte 45% du marché, et 97% de la publicité basée sur la recherche.

Les journaux sont pieds et poings liés : ils ne peuvent par exemple se déréférencer du moteur de recherche (ce qui serait techniquement très facile, l’affaire de quelques lignes de code) car les moteurs de recherche concurrents n’offrent pas d’alternative sérieuse.

Google se pose donc en prédateur, captant les revenus de la publicité en amont, c’est-à-dire avant que les internautes n’arrivent sur les pages des journaux.

2

Contre

Les arguments hostiles à la taxe sont portés par Google, mais pas seulement : une partie des acteurs du Net, qui se méfient de toute législation portant sur leur secteur, ont pris position contre. Leur intention n’est pas de défendre Google (la plupart souhaitent d’ailleurs que les bénéfices de la firme soit taxés avec plus d’efficacité).

  • L’échange est mutuellement bénéfique

Google fait venir quatre milliards de clics par mois vers les sites de presse dans le monde (dont un milliard via Google actualités). Ces mêmes clics peuvent ensuite être valorisés auprès des annonceurs et rapporter de l’argent aux journaux par la publicité.

C’est l’argument de Google, développé dans sa note aux cabinets ministériels (et qu’il a rendue publique) :

« Google intervient pour faciliter la mise en contact entre les éditeurs et les consommateurs. Exiger de Google une rémunération au motif que son moteur de recherche dirige des lecteurs vers les sites de presse n’a pas plus de sens que d’exiger d’un taxiste [sic] qui conduit un client à un restaurant de rémunérer le restaurateur. »

Aujourd’hui, Google représente 28% des visites des sites d’info, selon une note du Conseil d’analyse stratégique.

  • La presse joue un double jeu

Capture d’écran d’un exemple de contenus mis en valeur sur Google News

Les médias « jouent le jeu » de Google depuis des années : les mots sont de Christelle Macé, directrice des audiences à L’Express. Les opposants au texte ne disent pas autre chose.

Les médias adorent voir leurs articles en tête de gondole sur la page d’accueil de Google actualités. Dans les écoles de journalisme, cela fait longtemps qu’on apprend ainsi à « écrire pour le Web » (et donc, aussi, « pour Google ») et dans les rédactions à calibrer articles, titres et photos pour apparaître plus haut dans le moteur de recherche.

Enfin, de nombreux journaux publient sur leurs sites de simples dépêches AFP (utilisées pour proposer davantage de contenu, actualisées très fréquemment, Google adore ça) : le contenu prétendument pillé n’est pas forcément produit par eux.

  • Il y a d’autres choses à envisager qu’une taxe

Dans une tribune pour Libération, des opposants à la taxe estiment que cette dernière « vise à prolonger artificiellement des modèles économiques à bout de souffle » :

« Aller quémander encore et toujours à l’Etat des subsides pour survivre est une fausse solution et ne répond à aucun des enjeux auxquels nous sommes confrontés à l’ère d’Internet [...]. »

La presse ferait mieux, disent-ils, « d’investir réellement et massivement dans une vraie modernisation et la naissance de nouveaux modèles ».

  • Cette loi serait au mieux inapplicable, au pire dangereuse

Un certain nombre de critiques expliquent également que faire payer Google pour des liens serait extrêmement complexe. Ne sont concernés que les liens qui visent « le public de France », ce sera compliqué à définir.

Plus surprenant, la proposition de l’IPG exclut les portails d’information (Yahoo actualités, Orange actu...) de la rémunération pour des liens vers la presse. Or certains portails reprennent des pans entiers des articles !

D’un point de vue presque philosophique, certains estiment que taxer les liens sur Internet n’a pas de sens tant ils sont un des ingrédients de base du Web. Les taxer n’ajouterait qu’une inutile complexité. C’est l’argument de Google :

« Le modèle d’Internet tout entier est fondé sur les liens hypertextes et l’interconnexion entre les contenus. Le projet de texte actuel, ne ferait que multiplier les conflits et ralentir l’Internet. »

Le site spécialisé PCInpact souligne lui que si Google venait à rétribuer la presse, d’autres acteurs pourraient en faire la demande, au motif qu’ils enrichissent le moteur de recherche. Au final, Google serait incité à moins bien référencer ce qu’il doit payer et la pertinence ne déterminerait plus le rang d’une page.

  • Cela consacrerait la dépendance de la presse

Le Syndicat de la presse en ligne (Spiil, dont fait partie Rue89), met en garde contre le risque d’un accroissement de la dépendance des sites de presse à Google :

« Si les éditeurs sont un jour rémunérés également par des taxes versées par Google, ils seront soumis à une double dépendance : dépendance pour l’audience et dépendance pour les recettes. »

  • La bataille est vaine : le rapport de forces est écrasant en faveur de Google

La presse a beaucoup à perdre du départ de Google, alors que Google peut très bien vivre sans la presse. La preuve : il est très simple d’être déréférencé du moteur de recherche, pourquoi les journaux anti-Google ne le font-ils pas ?

En Belgique, en 2011, Google a déréférencé les journaux suite à un contentieux en justice, occasionnant une forte baisse de trafic. En panique, les journaux belges ont immédiatement accepté de transiger.

Google le dit dans sa note aux ministères :

« Sur la Toile, ne pas être référencé, c’est sortir du radar : la presse française et de langue française y perdrait évidemment en visibilité. »

De plus, Google peut être une source de revenus pour les médias. En tant que régie publicitaire, il propose aux éditeurs des solutions pour afficher de la publicité sur leur site. Et se vante d’avoir distribué par ce biais près de 6,5 milliards de dollars aux éditeurs (pas seulement la presse, donc).

MERCI RIVERAINS ! Pierrestrato
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  • 189 réactions
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  • Quand Le Tigre Lit
    Quand Le Tigre Lit
    en rédaction de Sutras du Tigre
    • Posté à 19h40 le 29/10/2012
    • Internaute 189949
      en rédaction de Sutras du Tigre

    En principe, une loi est une norme générale et impersonnelle. Impersonnelle, on ne peut créer une taxe exclusivement contre une personne (physique ou morale).

    La loi devrait donc toucher tous les autres moteurs de recherche, et s’il appert qu’un seul porte la majorité de la taxe, ça ne passerait sûrement pas au CC.

  • LesCayes
    LesCayes
    Dirigeant d'entreprise
    • Posté à 19h43 le 29/10/2012
    • Internaute 145809
      Dirigeant d'entreprise

    Soit Google fait du journalisme, et il n’a pas besoin d’utiliser le contenu de tiers.

    Ou ils utilisent de la propriété éditoriale et du droit d’auteur, et dans ce cas il faut payer.

    Mais dans leur monde, tout doit être gratuit et libre. Il est connu de tous que Google est une vaste opération de philanthropie.

  • Féline
    Féline
    fée
    • Posté à 20h10 le 29/10/2012
    • Internaute 111221
      fée

    Le principal défaut de l’argumentation de la presse française, c’est que si on considère que la société Google doit les payer parce qu’elle utilise leur contenu, alors pourquoi cet argument ne serait valable uniquement que pour les sites de presse ?

    Google utilise de la même manière les contenus des sites de musique, de cuisine ou de porno par exemple. Pourquoi ces sites ne devraient-ils alors pas eux aussi recevoir une compensation de la part de Google ?

    Il n’en reste pas moins que la situation de quasi-monopole de cette multinationale étrangère est un véritable problème pour les intérêts de nos entreprises nationales. Cette situation lui donne un pouvoir de chantage bien trop grand comme l’illustre sa menace de déréférencer les sites de presse.

    Par curiosité, j’aimerais bien savoir s’il existe une possibilité technique d’interdire un site comme Google en France (comme on le fait pour les sites pédophiles par exemple).

    Si cette possibilité existe, alors la solution pour contrecarrer la toute puissance de Google ne serait-elle peut-être pas simplement d’interdire ce site en France et de n’autoriser que des moteurs de recherche français ou européens, sur lesquels l’État aurait plus de moyens de pression envisageable quand il doit arbitrer les conflits entre plusieurs acteurs du net ?

  • adrenochrome
    • Posté à 21h06 le 29/10/2012
    • Internaute 65032
      dev

    Je sais pas pour les autres internautes, mais je n’utilise jamais google « classique » pour rechercher des articles de presse issus de grand editeurs francais, quand je veux manger de la presse j’utilise google-news qui est fait pour cela et qui - comme le precise l’article - est depourvu de pub (et au passage me permet de filtrer certain journaux exasperants)
    Je n’arrive vraiment pas a comprendre les geremiades des grands editeurs francais :
    - est ce que les pages jaunes remunerent les entreprises qu’elles referencent assorties de pubs ? c’est plutot le contraire non ?
    - et si leur projet de loi se concretisait, pourquoi devraient-ils etre les seuls toucher des royalties et pas tous les blogs, les sites de mairies ou les commerces en ligne ?
    - que ferait-on des sites qui ne proposent que 3 lignes d’intro et le reste de l’article payant (ex : le monde) ? de ceux qui font payer les articles passe une certaine anciennete ? ou des multiples copier-coller afp juste agrementes d’une photo repompee sur une base de donnees libre de droits ?

    franchement pour moi la question n’existe meme pas, et le dereferencement suggere par google me semble etre la reponse la plus adhequate a ces lamentations qui n’ont que trop dure

  • Iv
    Iv répond à Quand Le Tigre Lit
    Roboticien utopiste
    • Posté à 00h40 le 30/10/2012
    • Internaute 39192
      Roboticien utopiste

    Et comme on sait qu’on n’a toujours pas trouvé de moyen de faire obéir un serveur hébergé aux Bahamas à la loi Française, c’est pas gagné...

  • Ianeak
    Ianeak répond à LesCayes
    escapiste
    • Posté à 00h41 le 30/10/2012
    • Internaute 104544
      escapiste

    Oui sauf que tous les titres de presse qui réclame de la tune préfèrent malgré tout être gratos sur google que ne pas y être.
    Par ailleurs ils me font un poil ricaner tous ces canards majeurs qui titrent à longueur de presse sur la compétitivité, sur le darwinisme socio-économique, sur l’impérieuse nécessité qu’aurait la France à s’adapter au nouvelles donnes du 3ème millénaire mais qui sont totalement incapables de se penser autrement que selon les modèles des très riches heures de la presse écrite du siècle précédent.

  • haiker
    haiker répond à Féline
    • Posté à 00h52 le 30/10/2012
    • Internaute 29253

    Sur leur temps libre ?
    Non.

    Et comme il n’y a ni argent ni incitation pour qu’une bande d’informaticiens français se lancent dans l’aventure bancale de créer un moteur de recherche franco-français de qualité, et bien la réponse est toujours non.

    Mais libre à la presse française de se regrouper pour lancer un concurrent à Google Actualités, cela serait p’tet moins hypocrite que de vouloir rendre payant ce qu’elle a accepté pendant des années d’être gratuit parce que cela l’arrangeait bien, justement, de ne pas avoir à faire un portail Web d’actualités elle-même, sur ses fonds à elle.

  • Samuel_Vimaire
    Samuel_Vimaire
    Diplomate morporkien
    • Posté à 07h48 le 30/10/2012
    • Internaute 194403
      Diplomate morporkien

    Je déteste Google, c’est une boite malsaine qui veut tout contrôler qui collecte sans autorisation et utilise sans autorisation les données de navigation et des données privées des utilisateurs. Même si vous n’utilisez pas Google, vous êtes tracké. Sur rue89, par exemple, vous êtes tracké par 3 modules Google installés par les gestionnaires du cite : Google+1, Google Adsense, Google Analytics. Personnellement, j’utilise le navigateur Mozilla Firefox avec le module Ghostery qui me protège de ces trackers. Je n’utilise aucun produit Google (je passe par Duckduckgo pour le moteur de recherche, je passe par operamail pour mon adresse mail, etc...).

    Cependant, même si j’exècre Google, je suis absolument contre cette taxe pour plusieurs raisons :
    - Google a une situation de monopole ? La France, les français et leur gouvernement ne peuvent s’en prendre qu’à eux ! Le gouvernement n’a jamais programmé de cours d’informatiques dignes de ce nom dans le secondaire pour apprendre, entre autre, aux élèves qu’il existe d’autres alternatives à IE et Chrome, à Google en tant que moteur de recherche et à gmail comme boite mail... Les français pourraient aussi s’informer par eux-même mais non, on se contente de la facilité, on ne s’informe surtout pas parce que « c’est de l’informatique, c’est compliqué, j’y comprends rien, blablabla... »

    - Le bénéfice qu’en tirent les sites d’informations est bien plus élevé qu’ils ne veulent bien l’admettre, sans le référencement et l’agrégation par Google, ils perdraient très rapidement une bonne partie de leur trafic. Google News est une énorme source de visites pour ces sites. De plus, tout ce qu’ils vont gagner les sites de presse, c’est un déréférencement de Google News et de Google classique, ils auront tout gagné.

    - Commencer à taxer Google c’est se diriger vers des pratiques malsaines. Numérama en parle mieux que moi.

    Je vois tout de même un seul bénéfice à cette éventuelle taxation de Google : si elle arrive, Google se contentera de déréférencer les sites de presse demandant à être rémunérés ce qui laissera la place à des sites moins connus et peut-être un peu plus indépendants. C’est un bénéfice bien maigre par rapport aux inconvénients.

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