Documentaire 10/09/2012 à 11h06

« La cause et l’usage » : une radioscopie implacable du « système Dassault »

Guilhem Brouillet | Festival de Lasalle en Cévennes


Film partenaire

Deux jeunes réalisateurs, Dorine Brun et Julien Meunier, se sont intéressés à l’automne 2009 aux élections municipales de Corbeil-Essonnes, ville où plane l’ombre du milliardaire Serge Dassault qui entend placer un « homme de paille » à sa succession à la tête de la mairie.

Bande annonce de La Cause et l’usage

Cette situation fait suite à une décision de justice ayant entrainé l’annulation du scrutin initial et à la déclaration d’inéligibilité du maire sortant. Ce magnat français de l’armement a régné pendant près de 15 ans sur cette petite ville de banlieue parisienne dont il a fait son pré-carré.

Si les deux cinéastes ont choisi de se pencher sur cette question c’est d’abord qu’ils ont « grandi dans cette ville pendant que son paysage politique se transformait », comme ils tiennent à le rappeler.

Ce sont deux observateurs avisés ont vécu, en 1995, la chute de cet ancien bastion communiste où s’était joué, en version réduite, le scénario de l’après Guerre froide avec le peuple se tournant vers les oligarques de la finance, nouveau pouvoir.

Un système

Ils reviennent donc sur place pour suivre ces élections où l’heure est maintenant aux remises en causes profondes de tout un système.

Le dispositif choisi par les réalisateurs est de suivre le débat public de cette campagne électorale sur le terrain, ce qui n’est pas sans rappeler le travail de Frederick Wiseman. Chacun est filmé in situ dans son propre rôle, sans interaction apparente avec la caméra, ce qui permet de capter des moments singuliers, voire loufoques. Le système « Dassault » s’y dévoile dans toutes ses exubérances.

Résumer ce film à celui d’un procès moral à l’encontre de Serge Dassault serait réducteur. Ce documentaire, à travers un exemple caricatural, dépeint la crise morale qui découle d’une crise globale et secoue la « France d’en bas ». On peut cependant regretter que ce film ne sorte en salle que le 5 septembre 2012 parce qu’il aurait permis de créer un débat lors des dernières élections présidentielles en pointant la panne réelle dans laquelle se trouve notre démocratie.

Comment ne pas avoir à l’esprit les scores mirobolants qu’a réalisé le Front National dans cette France des périphéries en 2012 ?

Comment ignorer le sentiment de trahison qu’a toute une frange de la population qui « se lève tôt » pour « travailler plus » qui n’a rien vu venir sous la présidence de Nicolas Sarkozy ?

Pire encore est le sentiment d’abandon de la classe ouvrière, saignée à blanc par les délocalisations en série, preuve que les responsables politiques se sont plus intéressés à la finance qu’à l’économie réelle.

Clientélisme

L’apothéose de tout cela se retrouve dans une façon de faire de la politique, de plus en plus personnifiée, de plus en plus clientéliste, de plus en plus lobbyiste, de plus en plus caricaturale et dans laquelle le débat d’idée est réduit à quelques miettes.

C’est de tout cela dont parle ce film mais de manière concrète, sur le terrain boueux de Corbeil-Essonnes, devenu un véritable cirque burlesque par moments mais aussi d’un cynisme à vous écœurer définitivement de la politique. On peut penser par exemple au mouvement de contagion que crée Dassault dans la classe politique locale avec la multiplication de candidats arrivistes, sans réel projet de société.

Mais le pouvoir politique n’est pas seul en cause, tout le monde a sa part de responsabilité. Et les exemples choisis sont nombreux :

  • des jeunes désœuvrés, habitués à la loi du plus fort, attendent que le véritable « Caïd » de leur cité leur trouve une solution personnelle ou leur donnent des passe-droits.
  • Des ouvriers, inquiets pour leurs emplois, s’invitent dans la campagne non pas pour faire un front commun social mais juste pour faire pression sur Serge Dassault.
  • Enfin, au marché, des femmes n’hésitent pas, ironie du lieu, à aller au plus offrant parmi les candidats…

Heureusement, ce film se garde bien de jouer les donneurs de leçons. Au contraire, il a le mérite d’ouvrir le débat, ce qui pourra laisser certains sur leur faim. Or, il ne s’agit pas d’un film militant mais plutôt d’une radioscopie sans concessions d’une ville et d’une démocratie à la dérive.

Ce film documentaire a été sélectionné au Festival du Cinéma du Réel 2012 où il a obtenu le Prix des Bibliothèques ainsi que la Mention Spéciale du Jury Jeune. Et c’est avec enthousiasme que nous l’avons aussi programmé dans le festival du film documentaire de Lasalle en Cévennes en mai dernier.

Infos pratiques
La Cause et l’usage

un film de Dorine Brun et Julien Meunier / Documentaire /Image : Dorine Brun
Son : Julien Meunier
Montage son et mixage : Gilles Benardeau
Etalonnage : Alexandra Sabathé, Damien Gaillardon
Musique : Alessandro Librio

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  • 9 réactions
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  • Bad Lieutenant
    Bad Lieutenant
    Bisounours de combat
    • Posté à 11h20 le 10/09/2012
    • Internaute 190065
      Bisounours de combat

    « sur le terrain boueux de Corbeil-Essonnes, devenu un véritable cirque burlesque par moments mais aussi d’un cynisme à vous écœurer définitivement de la politique »

    Super documentaire certainement donc, mais à part arte je vois mal quelle chaine aura les couilles de le diffuser...

    « il ne s’agit pas d’un film militant mais plutôt d’une radioscopie sans concessions d’une ville et d’une démocratie à la dérive. »

    Nous avons dépassé en effet depuis belle lurette tout etat d’esprit de militantisme, c’est un bilan que nous dressons actuellement puisque durant ces dix dernières années cette soit disant « réussite » était louée comme unique valeur morale par tous les médias appartennant à cette caste se nourrissant sur le dos des peuples qui la subissent...

  • lonesome
    lonesome
    un parmi tant d'autres
    • Posté à 12h25 le 10/09/2012
    • Internaute 165032
      un parmi tant d'autres

    Après ce film si dassault ne demande pas l’asile politique (et non fiscal mauvaises langues) à la Belgique...

    • pablico
      pablico répond à lonesome
      Co-NOBEL de la Paix
      • Posté à 14h32 le 10/09/2012
      • Internaute 14278
        Co-NOBEL de la Paix

      il ne peut vendre ses avions Rafales qu’à la France, personne n’en veut ailleurs. Il est obligé de rester..

      En y réfléchissant un peu,

      Il aurait du le nommer « compte-gouttes » son rafale.... : -D

    • Le Renifleur
      Le Renifleur répond à lonesome
      loin d'ici
      • Posté à 14h37 le 11/09/2012
      • Internaute 136986
        loin d'ici

      Hum, depuis « l’Affaire Agusta “, l’assassinat d’un général et les deux ans de taule (avec sursi) que Dassault a récolté en Belgique : il préfère s’amuser à Corbeil avec Valls et Pirioux, ses deux marionnettes ‘de goche’ préférées...

  • Zééva
    Zééva
    Autistement vôtre...
    • Posté à 12h31 le 10/09/2012
    • Internaute 191780
      Autistement vôtre...

    Punaise. Arnault, Dassault... Faut pas être allergique hein !

  • Ruskoff
    Ruskoff
    palefrenier
    • Posté à 14h33 le 10/09/2012
    • 181108
      palefrenier

    Un petit rappel des journaux qui appartiennent à ce monsieur :

    le Figaro, Paris Turf, le Progrès, le Dauphiné libéré, la Voix du Nord, Nord Eclair, le Maine libre, Presse Océan, le Courrier de l’Ouest, le Bien public, le Journal de Saône-et-Loire, l’Essor savoyard, le Pays gessien, Figaro Magazine, Madame Figaro, l’Express, l’Expansion, la lettre de l’Expansion, l’Entreprise, la Vie financière, Mieux vivre votre argent, l’Etudiant, Classica, Lire, Maison française, Valeurs actuelles, le Journal des finances, Spectacle du monde (...) Liste non exhaustive.

    Une petite citation :
    « les journaux doivent diffuser des “ idées saines ”, car “ nous sommes en train de crever à cause des idées de gauche ” » Serge Dassault

    • Le Renifleur
      Le Renifleur répond à Ruskoff
      loin d'ici
      • Posté à 14h10 le 11/09/2012
      • Internaute 136986
        loin d'ici

      Sans oublier « Le Républicain » de l’Essonne et les 70 titres de l’ancien « Empire Hersant », la délicieuse SOCPRESSE...

  • HabitantDuMonde
    HabitantDuMonde
    Plus de télé depuis 19 ans.
    • Posté à 14h39 le 10/09/2012
    • Internaute 116611
      Plus de télé depuis 19 ans.

    En guise de prémices.

    Année 2008 - Reportage radio long - France Inter - Là-bas s’y j’y suis - Jeudi 6 mars : Corbeil-Essonnes : municipales - Vendredi 7 mars : Corbeil-Essonnes : municipales - 2 .

    Accroche pas subtile : écoutez-voir l’accueil fait à une journaliste lors d’une réunion publique. De l’illégitimité, de l’arrogance, de la menace. Enregistré en direct au cœur de l’action. Ça chauffe méchant et c’est édifiant. ( Si avec ça je vous ai pas tenté...)

    Bonus : Recherche sur la chaîne de caractères « Corbeil ».

    • Anarcho-Stalinien
      Anarcho-Stalinien répond à HabitantDuMonde
      commentateur precaire
      • Posté à 05h50 le 11/09/2012
      • Internaute 191801
        commentateur precaire

      Merci à la clique de Corbeil de nous avoir permis de savourer ce grand moment de radio, qui fut d’ailleurs rediffusé me semble-t-il !

      Les modestes auditeurs comme moi ont pu être inquiets de voir la journaliste Pascale Pascariello traitée à la manière dont le père Le Pen avait violemment agressé une élue socialiste...

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