Le grand entretien 27/06/2012 à 12h48

Pierre Rosanvallon : « Le FN devient un parti structurant de la culture de droite »

Pascal Riché | Cofondateur Rue89

« Xénophobie, obsessions identitaires... On vit un remake des années 1890. » Pour l’historien Pierre Rosanvallon, le contrat social est « brisé » et à repenser.


Pierre Rosanvallon dans son bureau du Collège de France à Paris, en juin 2012 (Audrey Cerdan/Rue89)

Historien de la démocratie, Pierre Rosanvallon est l’un des intellectuels les plus actifs en France : depuis des années, d’abord à travers la CFDT, puis la fondation Saint-Simon, et enfin son « atelier » La République des idées et son site LaVieDesIdees.fr, il s’efforce de régénérer le débat à gauche et de fournir à celle-ci des pistes de réformes.

Je lui avais proposé une interview pendant la campagne présidentielle, mais il avait alors préféré me la donner après le second tour des législatives, afin de « tirer les leçons de la séquence électorale ». La rencontre a eu lieu au Collège de France où il occupe la chaire d’histoire contemporaine du politique.

Rue89 : Comment analysez-vous la victoire de François Hollande et la « vague rose » qui a suivi aux législatives ? Est-ce juste le résultat du rejet du sarkozysme ou s’agit-il d’un basculement plus profond ?

Pierre Rosanvallon : La surprise, c’est que le rejet du sarkozysme n’ait pas été plus fort. Il était annoncé à 60% contre 40%... Les fondamentaux politico-sociaux de la société française restent très présents : un certain type d’enracinement de la gauche, une certaine puissance de la droite... Ce que montrent ces résultats, c’est d’abord la permanence d’un certain paysage.

La France est encore de droite...

Oui, la France est encore de droite, elle n’est pas véritablement passée à gauche. L’idée que ce paysage puisse être bouleversé par l’antisarkozysme s’est révélée erronée.

Le FN, « un imaginaire du déclin de l’identité »

Il y a pourtant eu des surprises. Par exemple, pour la première fois, tous les départements de la Bretagne, une région qui votait autrefois à droite, ont voté pour Hollande, et à plus de 56%...

La Bretagne qui vote à gauche, c’est justement la continuation d’un mouvement qui a commencé pendant les années 70. L’histoire de la Bretagne, c’est celle du passage de la démocratie chrétienne au socialisme modéré. Ce mouvement, très lent et continu, fait partie des permanences de la vie politique. La géographie économique, territoriale, sociale bouge moins vite qu’on ne veut le dire.

Mais derrière ces effets de permanence, il y a un séisme, l’installation du Front national comme un parti structurant, et plus seulement comme parti de réaction. Il constitue désormais un élément nouveau, peut-être directeur, de la culture politique de droite en France. Avec tous les problèmes que cela peut poser dans son analyse : le Front national n’est pas simplement le reflet d’une géographie des problèmes sociaux ou de l’immigration. Il est le produit d’un imaginaire de l’identité sociale.

On peut assez bien appliquer à la compréhension du vote pour le FN ce que les sociologues ont dit du déclassement : la question n’est pas seulement la mesure du déclassement en France, mais la compréhension de la peur du déclassement. Pour le Front national,c’est la même chose. Le vote du Front national, c’est un imaginaire du déclin de l’identité, c’est un imaginaire de la menace de l’immigration, c’est un imaginaire de la destruction du monde social par les élites... Si l’on regarde là où le Front national fait ses plus grands scores, ce n’est pas là où il y a le plus d’immigrés.

Ce que montre le vote, c’est une nouvelle géographie de la politique française. Avec un écart qui se creuse entre les métropoles et l’arrière-pays. Ces métropoles sont de plus en plus ouvertes sur le monde, elles sont très metissées, beaucoup plus à gauche ; le pays qui n’est pas dans la situation de métropole, lui, n’accepte pas la situation. Il vit la désindustrialisation, la peur de l’avenir, la peur du choc de l’immigration...

Audio file

Pierre Rosanvallon sur le « séisme » FN

Ce qu’ont montré les élections de 2012, c’est beaucoup plus une recomposition du territoire qu’une recomposition sociale à proprement parler. Cette question du territoire, avec ces éléments de fracture, devient centrale pour analyser la société française.

A vous écouter, la stratégie de « dédiabolisation » du Front national aurait, à la différence des changements sociologiques du pays, joué un rôle marginal dans la constitution de ce parti en force « structurante »...

Le progrès du FN n’est pas lié à un changement idéologique. Il correspond à une recomposition du territoire, elle-même à la base d’une nouvelle perception de l’avenir, de la société... Et ce phénomène est durablement devant nous. Il n’est pas français : il touche toutes les sociétés industrielles avancées.

Le Tea Party aux Etats-Unis, pour vous, est un phénomène de même nature que le FN en France ?

Oui. Le Tea Party n’est pas fort à Los Angeles, à New York, ou à Houston. Il est fort dans ces territoires relativement homogènes, et majoritairement blancs. Là aussi, l’imaginaire du déclin, de la perte des valeurs, est extrêmement puissant. Le Tea Party, ce ne sont pas les damnés de la terre.

En Europe aussi, le progrès des forces populistes, ce n’est pas le passage de la gauche vers la droite des damnés de la terre. C’est d’ailleurs une des leçons des élections en France, même si la conjonction entre les damnés de la terre et le FN s’est opérée dans certains secteurs précis, dans le Nord, notamment, où la gauche tient un discours particulièrement faible.

« On vit un remake des années 1890 »

Est-il abusif de faire un parallèle entre l’installation de cette extrême droite, dans ces classes moyennes angoissées par l’imaginaire du déclin, et la situation de l’entre-deux-guerres au XXe siècle ?


Massacre des saliniers italiens d’Aigues-Mortes, 1893 (Wikimédia Commons)

Ce qui me frappe, en tant qu’historien, c’est le parallèlisme entre la séquence historique dans laquelle nous nous trouvons et la première mondialisation à la fin du XIXe siècle. Autour des années 1890, elle s’est traduite par des flux de population jusqu’alors inédits. En quinze ans, une trentaine de millions de personnes ont migré, vers les Etats-Unis ou à l’intérieur de l’Europe. La circulation du capital a également été internationalisée dans des proportions inédites. Avant la Première Guerre mondiale, jusqu’à 50% de la formation de capital a été exportée – pensez ainsi aux emprunts russes. C’est aussi l’époque d’une nouvelle étape de l’industrie, avec les chemins de fer, l’électrification... Or quelles ont été les réactions à ce choc de la mondialisation ? La multiplication des mouvements xénophobes (songez aux massacres d’Italiens à Aigues-Mortes, en 1893), les mouvements contre les Belges à la frontière du Nord, ou contre les travailleurs allemands en Alsace...


« Contre les étrangers, étude pour la protection des ouvriers », par Maurice Barrès, Grande imprimerie parisienne, 1893 (Gallica.BNF.fr)

A la même époque il y a eu des manifestations spectaculaires contre les travailleurs chinois ou japonais en Californie.

Ces mouvements ont nourri des idéologies : il ne faut pas oublier qu’un des tout premiers ouvrages de Barrès, en 1893, s’appelle « Contre les étrangers ».

Des propositions de loi ont été imaginées autour de « la défense du travail national » et du « protectionnisme ouvrier ». S’est mise en place toute une culture « nationale-protectionniste ». C’est la période où l’on redéfinit l’idée de nation. Le mot, jusqu’en 1880, appartient au vocabulaire républicain et de la gauche ; à partir des années 1890, il va passer à droite. La nation n’est plus définie comme le corps souverain du peuple contre la noblesse, lié par le contrat social et le tryptique « Liberté, égalité, fraternité ». La nation renvoie désormais à l’idée de protection contre l’étranger...

National-protectionnisme, idée de nation « négative » (la nation de défense contre les autres), xénophobie, obsessions identitaires... On vit un remake des années 1890.

La différence, c’est qu’à la fin du XIXe siècle, on a vu émerger une alternative à ce sursaut protectionniste-nationaliste-xénophobe : l’invention des éléments de république sociale et de social-démocratie au sens le plus large. Il ne s’agit pas de redéfinir la nation comme un bloc face au reste du monde, mais de redéfinir un contrat social : on voit éclore alors le droit du travail, l’assurance-santé, les lois sur les accidents du travail, les mécanismes de négociation collective... Tout cela se noue autour de la guerre de 14.

C’est aussi la naissance de l’impôt sur le revenu et son rôle redistributif...

Bien sûr, l’impôt progressif sur le revenu. C’est une révolution silencieuse du capitalisme qui s’est faite en seulement vingt ans. On est passé du capitalisme libéral du XIXe siècle à un monde dans lequel il y a des négociations collectives, des assurances maladie, un impôt redistributeur... Au début cet impôt avait un taux maximal de 5%, on le qualifiait pourtant de « communiste ». Vingt ans après, on avait des taux dix fois supérieurs ! Certes, cette révolution silencieuse ne s’est pas faite sans problème : la vision nationaliste l’a emporté en Italie et en Allemagne.


Pierre Rosanvallon dans son bureau du Collège de France à Paris, en juin 2012 (Audrey Cerdan/Rue89)

« Redéfinir les fonctions du service public »

Quel contrat social pourrait servir aujourd’hui d’alternative aux réactions xénophobles ?

C’est la grande question historique, qui nous concerne tous. Il n’y a pas encore véritablement de réponse. Ce qui a déclenché la crise actuelle, c’est cette dissociation entre le capitalisme industriel et le capitalisme financier. Cette domination du capitalisme financier a perturbé l’ensemble du système. Mais il ne suffira pas de séparer banques de dépôt et banques d’affaires, de mettre une taxation sur les flux financiers, et de prendre d’autres mesures techniques pour rendre au secteur financier une fonction plus modeste, au service de l’économie. Même si on met fin à la domination de la finance – et je pense qu’on y parviendra, compte tenu des dommages si importants qu’elle a causés – cela ne suffira pas.

Or la gauche reste définie par une culture de la dépense publique, de la redistribution. Elle prône l’accroissement du rôle de l’Etat, mais cela passe par la dépense, pas par les fonctions publiques. Elle reste liée à une définition presque arithmétique et mécanique du service public. Alors que nous sommes dans un moment où il faudrait redéfinir les fonctions du service public. Le service public, ce n’est pas seulement la dépense : c’est aussi la recherche de cohésion, de déségrégation, d’égalité des chances... C’est de là qu’il faut repartir. La politique de la ville, par exemple, ce n’est pas une simple affaire de dépense.

La vision d’un socialisme de la redistribution n’est plus suffisante. Il a mené a une coupure entre les politiques d’assistance et les politiques de solidarité d’une part et, d’autre part, les politiques de progrès du contrat de travail. Aujourd’hui, le contrat de travail est dévalorisé ; les formes de solidarité sont fragilisées... la seule réponse qui a été donnée est l’extension des politiques d’assistance. C’est grave : la gauche ne s’est pas redéfinie à travers la re-compréhension de la notion de service public, elle ne s’est pas redéfinie à partir de la reformulation du contrat social. Elle reste prisonnière d’une vision de l’aide aux plus démunis.

« Le socialisme, c’est aussi la recherche d’une forme de société »

Vous parlez de la gauche française. Existe-t-il des tentatives de redéfinition dans d’autres pays ?

Une gauche en Europe a pris conscience des limites de la culture de la dépense et de l’aide aux plus démunis, c’est la gauche britannique, au début du blairisme. Mais si le blairisme a développé une analyse très juste des limites du travaillisme traditionnel, la voie qu’il a choisie pour les dépasser n’a pas été la bonne. Il a proposé une interprétation la plus progressiste possible du principe de l’égalité des chances : une redéfinition « sociale » du projet libéral.

Le « social-libéralisme »...

Oui, avec une définition très pensée, très théorisée. On peut considérer que le seul talent de Tony Blair était de produire un langage, mais ce n’est pas le cas de Gordon Brown, qui était dans son ombre. Brown a écrit une série d’articles théoriques très charpentés sur la justice, l’Etat-providence, le rapport entre responsabilité et solidarité... Le blairisme s’est appuyé sur une infrastructure intellectuelle sérieuse, et je ne parle pas que des écrits de Giddens.

Ce n’est pas une grande réussite.

Cela a été un échec intellectuel et politique. Pourquoi ? Pas seulement parce que le blairisme a dévié par rapport à ces idées. Son grand problème a été de reconsidérer le socialisme à travers une redéfinition des capacités de l’individu. De faire de la gauchisation de la notion d’égalité des chances le centre de la définition du socialisme... Sans s’apercevoir qu’une société juste n’est pas simplement une société dans laquelle quelqu’un pourrait devenir riche, mais dans laquelle on redefinit le rapport social entre les différents groupes sociaux.

Le blairisme, vision radicale de l’égalité des chances, est tombé sous un travers qui avait déjà été analysé au XIXe siècle. Les plus radicaux, dans la promotion de l’égalité des chances, était les saint-simoniens. Ils étaient pour la suppression de l’héritage, pour la socialisation radicale de l’éducation (il fallait « arracher » les enfants à leurs famille). Cela revenait à créer une société de purs individus, chacun étant l’enfant de la société.

Mais dans ces conditions-là, on peut en arriver à une société extrêmement hierarchique, inégalitaire et finalement injuste. C’était la grande objection de John Stuart Mill à l’égalité des chances des saint-simoniens. Le socialisme, ce n’est pas seulement la lutte contre les privilèges : c’est aussi la recherche d’une forme de société. C’est cela que le blairisme n’a pas vu.

Certes, il faut développer des politiques d’égalité des chances, spécialement dans un pays comme la France où le rôle de l’héritage familial, le rôle de la rente, le rôle de la reproduction sociale est très fort. Il y a par exemple deux classes radicalement séparées en France, les propriétaires de logements et ceux qui ne le sont pas. La hausse des prix de l’immobilier a reflété le rapport de force d’un groupe, qui s’est séparé des autres, et qui s’auto-entretient.

Cela correspond au phénomène de la rente à la fin du XIXe siècle...

Exactement, c’est la définition moderne de la rente.

« Au-delà des PDG et des rentiers... »

S’il fallait dessiner un nouveau contrat social dans les années qui viennent, quels en seraient les piliers ?

Un contrat social, c’est toujours ce qui assure une plus grande forme de solidarité, de redistribution et de « communalité » (transports en commun par exemple). Il faut redonner de l’importance à une politique des territoires, une politique de la ville, comme centre reconstructeur d’une société. La segmentation est le problème numéro un. Il faut redefinir les services publics dans cette direction-là. Le problème n’est pas de savoir s’il va y avoir 50 000 emplois de plus dans tel service public, c’est de savoir quelle est la fonction de service public que l’on entend remplir.

Autre impératif : la réduction des inégalités. On peut commencer à l’accomplir avec une augmentation de l’impôt de solidarité sur la fortune ou des taxations sur les hauts revenus, mais ce n’est qu’un premier pas. La question fondamentale n’est pas seulement de gérer le rapport entre les 99,9% et les 0,1% les plus riches. Toutes ces politiques qui visent à réduire les privilèges sont symboliquement importantes, mais le problème va au-delà des PDG et des rentiers : c’est d’aboutir à une hiérachie des revenus et des patrimoines considérée comme juste. Socialement légitime.

Dans une société où il y a beaucoup de défiance, où existe le sentiment que la réciprocité n’existe pas, ce n’est pas facile. Le contrat social est à la fois brisé, en haut, par les privilèges et, en bas, par le sentiment qu’il n’y a pas d’égalité de la condition populaire. Les rapports entre solidarité et assistance sont, de ce point de vue, absolument décisifs.

La droite et son « incantation »

Pendant la campagne, la droite a surfé sur ce thème, opposant le travail à l’assistanat, non sans être très critiquée. A-t-elle pourtant touché un vrai problème  ?

Ce que la droite a touché de juste, c’est de rappeler que la question sociale n’est pas seulement le fait de tenir hors de l’eau la tête des pauvres : la question sociale, c’est l’amélioration générale de la condition populaire. Mais la droite a apréhendé cette question sur le seul mode de la stigmatisation, comme elle l’a fait avec les immigrés. On transforme une question en incantation : il faut en finir avec l’assistanat, il faut en finir avec l’immigration !

Ce qui provoque ces formes nouvelles de pauvreté, c’est qu’on n’a pas encore trouvé le contrat de travail qui permette de maintenir une sécurité permanente. Les réflexions existent sur le sujet. Il y a eu il y a quelques années, au niveau européen, le rapport Supiot. Sous des dénominations différentes, la CGT ou la CFDT ont développé ce thème de la « sécurité sociale professionnelle » et tout ce qui va de pair avec l’idée de dissociation entre le travail et la sécurité.

La fameuse « flexécurité »...

Il y a eu beaucoup de dénominations pour désigner la même l’idée : la sécurité ne peut pas simplement être le produit d’un mécanisme assuranciel du travail. La protection sociale reposait jadis sur une mutualisation des problèmes dans le travail. Aujourd’hui, il faut une mutualisation des conditions sociales. La protection sociale ne peut plus reposer sur les cotisations sociales (assurancielles) mais sur des contributions sociales. C’était l’esprit de la CSG, mais on n’est pas allé au bout : la CSG, comme souvent, a été le produit d’une nécessité technique (trouver des ressources), mais n’a pas servi de substrat à une philosophie et une technologie de la protection sociale. Toute l’histoire de la protection sociale française s’est faite ainsi : par petits pas techniques.

« Remettre à plat le RSA »

Quel bilan faites vous du RSA, qui cherche à faire le pont entre le revenu minimum et le travail ?

Il se voulait un pont, mais il est resté du côté de l’assistance. C’est au mieux un RMI amélioré avec, dans certains cas, des effets pervers. Certains employeurs semblent s’être servi de la possibilité de cumuler le RSA avec une activité salariée pour justifier des emplois limités voire pour dissimuler un travail plus important que celui qui est déclaré.

C’est un échec ?

En tout cas, c’est une impasse. Il faut le remettre à plat. Mais ce serait une erreur de n’aborder ce sujet, ou n’importe quel autre, sous le seul prisme de la dépense publique. L’idée qu’il faut faire preuve de réalisme économique est acceptable si en même temps, on pose sur la table les éléments d’une redéfinition du contrat social, d’une domestication du capitalisme financier, d’une réduction de la rente et des privilèges, d’une redéfinition de ce qu’est le service public... Or tout cela semble au point mort. Certes, le quinquennat ne fait que commencer, mais on sent que le débat peut mal s’engager.

A Wall Street, les « Indignés » « ont appuyé là où ça faisait mal »

Que pensez vous de l’échec du mouvement des « Indignés » en France ?

Les « Indignés » ont été un échec parce qu’ils ont changé de plan. Au début, ils se présentaient comme « les 99% », « les invisibles »... Ils attiraient l’attention sur le fait qu’on ne parlait plus assez de la société réelle, qu’on ne la comprenait pas, qu’on ne la connaissait pas. L’erreur est d’avoir voulu transformer cette exigence de représentation politique en mouvement.

Un contraste est né entre des campements de quelques dizaines de personnes et le mouvement de masse que l’on cherchait à créer. Les « Indignés » n’ont pas compris où était leur originalité : elle n’était pas dans le nombre, mais dans la parole, dans la capacité à attirer l’attention sur la société réelle... Ceux qui ont produit le plus d’effet sont les « Indignés » d’« Occupy Wall Street » : ils ont fait apparaitre l’isolement du monde de Wall Street par rapport à la société. Ils ont appuyé là où cela faisait mal.

Les intellectuels n’auraient-ils pas pu jouer un rôle, pendant cette période ?

Sans doute, mais les intellectuels sont dans une phase de transition. On a quitté la période de l’intellectuel médiatique-prophète-critique parce que cette fonction s’est socialisée : plus besoin d’intellectuels pour avoir le sens de la protestation ou pour lancer des alertes.

L’intellectuel contributif et expert – Foucault parlait de l’intellectuel spécifique – joue encore un rôle : il propose des éléments d’intelligibilité et un outillage conceptuel.

On doit entrer dans un troisième moment : l’intellectuel qui contribue à la mise en forme de l’expression de la société.

Les moments clés du mouvement ouvriers sont des moments de réinvention de la parole collective, d’invention d’une expression de la vie sociale. Le mouvement républicain dans les années 1830, par exemple, est lié à une presse d’un nouveau genre, à des petits livres, des poètes ouvriers...

« Imaginer un Facebook social »

Aujourd’hui, il y a de nouveaux moyens d’expression, les réseaux sociaux par exemple... Pourquoi mobilise-t-on facilement pour un apéro Facebook et si difficilement pour une manifestation ?

Facebook est un moyen de circulation de l’information ou d’affects entre les personnes : ça n’est pas un moyen de produire du social. Il faudrait imaginer un Facebook social.


Pierre Rosanvallon dans son bureau du Collège de France à Paris, en juin 2012 (Audrey Cerdan/Rue89)

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  • CitizenSim
    CitizenSim
    Au monde
    • Posté à 13h35 le 27/06/2012
    • Internaute 114259
      Au monde

    Je ne suis pas historien mais il me semble que la situation politique et économique en Europe aujourd’hui ressemble plus à la situation des années 1920, comme le suggère d’ailleurs Pascal Riché, qu’à celle de la fin du XIXème et de la belle époque. Rosanvallon a raison de dire que la mondialisation libérale contemporaine n’est pas un phénomène nouveau mais une redite de la mondialisation économique de la fin du XIXème. Mais je crois qu’aujourd’hui on est passé à autre chose avec la crise causée par le libéralisme effréné, la poussée politique et idéologique du populisme d’extrême droite, la stigmatisation conjointe par les libéraux et l’extrême droite de l’étranger comme bouc émissaire, la dénonciation de la gauche radicale comme responsable du déclin national, sans parler des agissements des néo-nazis en Grèce... Tout ça fleure bon l’entre-deux-guerre non ?

  • spleenlancien
    spleenlancien
    Merde à l'or
    • Posté à 13h43 le 27/06/2012
    • Internaute 78672
      Merde à l'or

    S’il est judicieux de penser que le FN est l’héritier des légitimistes, alors il a, sous d’autres noms, toujours été structurant de la droite française.

  • Captain Konstadt
    Captain Konstadt
    tribun courtois
    • Posté à 14h17 le 27/06/2012
    • 178678
      tribun courtois

    Le « national-protectionnisme » on connaissait déjà, l’imaginaire du déclin de l’identité est alimenté à plus grande échelle aujourd’hui, celle de l’Europe et pas qu’à échelle nationale ; les identitaires européens et conservateurs en tout genre parlent aujourd’hui d’un concept « d’Occident-protectionnisme », une vision bien particulière de l’Europe qui consiste à sombrer dans la parano de notre soi-disant soumission/capitulation face à l’Islam et de se référer systématiquement aux valeurs judéo-chrétiennes dites légitimes.
    *Il suffit de lire les comm d’identitaires locaux de la rue pour connaitre cette vision qui n’est pas une blague malheureusement.

  • MarxForEver
    MarxForEver
    Fioraso murdered Zola
    • Posté à 14h17 le 27/06/2012
    • Internaute 124072
      Fioraso murdered Zola

    Si on veut re définir un contrat social, Il faut promptement arrêter de polluer le débat avec cette insupportable notion d’égalité des chances (de quelles chances ?), qui a tellement été martelée qu’on pourrait la croire constitutionnelle alors que la constitution ne connait que l’égalité. D’ailleurs dès qu’on parle d’« égalité de », le simple ajoût de ce « de » opère ce que les informaticiens nomment une spécialisation de la classe et donc une réduction de son universalisme.

    Quelle que soit l’origine de ce concept, tout le monde entend aujourd’hui la métaphore sportive qui le sous-tend : la ligne de départ du 100mètres olympique. L’ennui c’est qu’il il ne peut y avoir qu’1 gagnant et 7 perdants, ce qui montre bien que l’« égalité des chances » est le contraire de l’égalité. Mais le problème principal est que les gens sur la ligne de départ du 100mètre olympique sont des volontaires. Or aucun de nous n’était volontaire pour naître !

    Il serait tant de considérer chaque personne pour ce que ses talents et son histoire lui permettent d’apporter au bien commun et d’admettre le processus d’éssai/échec que constitue la vie.

  • LiveandThink
    LiveandThink
    Étudiant
    • Posté à 15h33 le 27/06/2012
    • 177603
      Étudiant

    Un article fort intéressant tout comme son auteur auquel je m’intéresse depuis quelque temps maintenant...
    En revanche, cela n’est surement qu’une impression, mais c’est moi ou le titre est pourri ? Pourquoi rejouer la carte du FN qui ne peut avoir qu’un effet pour certains : la répulsion (oh encore sur le FN, le diable blablabla). Le titre c’est important m**** ! Non ? On voit bien la logique qui s’en dégage... Le surf sur la vague, j’espère que vous avez tous pris vos maillots :).
    En lisant entièrement l’article j’ai même réussi à me sentir mal à l’aise vis à vis du titre, les gens doivent lire cet article mais surement pas avec ce titre que je trouve quelque peu racoleur. Idem pour le chapeau...

  • Sexus Empiricus
    • Posté à 15h38 le 27/06/2012
    • Internaute 6004

    P. Rosanvallon donne à penser, je me réjouis qu’il soit professeur au Collège de France et que la Vie des idées fasse ce qu’elle fait.
    On s’éloigne de l’histoire lorsqu’on déclare qu’il ne faut pas réduire le service public à de la dépense. Il y a plein de bénévoles, c’est la fête, tout le monde est d’accord. Sauf deux : mon voisin, qui est au chômage, et mon comptable qui m’explique qu’une action, c’est toujours de la dépense, productive ou improductive : on a rien sans rien donc sans dépense, lève les yeux au ciel et bois de l’eau !
    Si tout à un coût, ou presque, il faut regarder de près dans les dépenses, où elles vont, (à) qui elles servent et à quoi elles servent. Là, j’en vois quelques-uns qui s’engraissent, pour parler comme Allègre, et d’autres qui vivotent (à la différence des gras du coude) en rêvant au confort d’une voiture de fonction, d’une maison avec jardin et garage située à l’écart du bruit de la ville. Et puis une résidence secondaire, avec piscine aussi, et à l’occasion un séjour touristique dans un pays lointain. La vie simple, en somme.

    Ce que je ne saisis pas dans le discours de P. Rosanvallon, c’est le sentiment d’insuffisance du socialisme de la redistribution lorsqu’il évoque « l’extension des politiques d’assistance », où la gauche reste « prisonnière d’une vision de l’aide aux plus démunis ». Je ne crois pas, au contraire, que le socialisme soit prisonnier de cette « vision ». le PS prouve aujourd’hui encore que cette vision n’est pas la sienne, et que la redistribution n’est pas trop son problème. Il suffit de voir l’embonpoint de ces messieurs ! Ils ne font pas pitié, ne sont pas à plaindre, ne manquent de rien et ne jouent pas les Franciscains. Le jour où vous verrez un élu, un professeur au Collège de France ou un haut fonctionnaire distribuer la moitié de ce qu’il palpe, vous pourrez conclure : voilà un socialiste ! (Personnellement, je n’en connais pas beaucoup, mais il paraît qu’il y en a.)
    Et puis, comme P. Rosanvallon insiste sur... l’assistance et l’assistanat, ça en devient pénible : qui est assisté en France en 2012 ? Ou plus exactement : qui ne l’est pas ? Là, quelques chiffres ou graphiques illustrés de remarques de Thomas Piketty feraient mal aux yeux et pourraient renvoyer Pierre Rosanvallon à cet axiome fondateur de la doctrine libérale : « les Assistés, comme l’enfer de l’autre, ce sont les z’Autres ».

  • Capitaine Lama
    Capitaine Lama
    Demain dès l'aube
    • Posté à 15h54 le 27/06/2012
    • 178822
      Demain dès l'aube

    Pierre Rosenvallon évoque un évènement méconnu que je trouve éclairant : le massacre de travailleurs italiens à Aigues-Mortes. Je me souviens d’avoir lu dans le magazine L’Histoire une analyse de cet épisode que je reprends de mémoire.
    Il faut savoir que ces saliniens français étaient à l’époque cordialement méprisés par le reste de la population : des vagabonds, des errants volontiers soupçonnés d’être des criminels. Ce petit peuple était celui qui faisait peur au gentil paysan et au bon bourgeois.
    Vous trouverez aisément le détails des évènements sur Internet.
    Je me souviens que l’historien expliquait ceci : l’évènement déclencheur du massacre généralisé n’a pas été les rixes ou les combats, mais l’intervention des gendarmes en faveurs des Italiens (en l’occurrence, les gendarmes se devaient d’intervenir). D’un seul coup, parce que la force publique prenait fait et cause pour l’autre, l’étranger, ces saliniens se sont senti dépossédés de la seule chose qu’ils avaient et de leur seule fierté : être Français. C’est cela qui a déclenché la violence : puisqu’ils se sont crus en dehors de la communauté nationale et humiliés par elle, ils ont agi en dehors de ses règles.
    Evidemment, nous ne sommes plus à la fin du XIXe siècle, mais souvent, lorsque j’entends parler du vote FN, je repense à la phrase de Jaurès :
    « À celui qui n’a rien, la patrie est son seul bien. »

  • STEFFEN Louis
    STEFFEN Louis
    ancien enseignant réformateur
    • Posté à 15h54 le 27/06/2012
    • Expert 25070
      ancien enseignant réformateur

    A côté du « prophète », du traceur de voie, il faudrait inventer l’intellectuel-praticien, l’homme de métier et d’action qui recherche, innove et théorise à partir de son expérience. Nous vivons sur une coupure dramatique entre l’homme qui pense et l’homme qui fait. La société bourgeoise reconnaît le penseur, comme utile ou décoratif, à côté de l’homme de pouvoir ou de l’homme d’argent. Elle méprise l’homme sans pouvoir ni argent, qui ne dispose que de sa force de travail. Elle lui dénie l’accès au monde de l’excellence intellectuelle s’il ne possède pas les symboles d’appartenance à l’élite, la reconnaissance par les titres et par les pairs.
    Si l’on n’est pas issu d’une grande école ou lauréat d’un grand concours, il est extrêmement difficile d’être écouté, et encore plus entendu. Par exemple, pour avoir une parole « autorisée » sur l’enseignement, il faut au minimum être agrégé, c’est-à-dire avoir consacré une grande part de ses efforts à la préparation d’un concours pour le moins « conformiste », au détriment de l’approfondissement de sa tâche d’enseignant-chercheur. Donner son avis à partir de ses travaux personnels, de ses recherches, de ses tâtonnements pédagogiques, de ses études et de ses réflexions, de l’expérience acquise seul et avec d’autres est considéré comme une prétention un peu ridicule. Et pourtant qui va trouver les moyens à mettre en oeuvre pour que la Grande machine scolaire réussisse enfin à dispenser une vraie culture générale à l’ensemble des élèves qu’elle reçoit, si ce ne sont les tâcherons pédagogiques qui travaillent dans les classes, au milieu des élèves et qui disposent aussi d’un cerveau capable d’analyser ce qu’ils font et de l’expliquer en termes savants ? Car sans une école « émancipatrice » comme disaient les anciens, les discours démagogiques et les enfumages de la droite ont encore un bel avenir.
    La « société des égaux » passe aussi par l’abandon des privilèges intellectuels, le partage du droit de proposition et la reconnaissance de la valeur des pratiques autant que de la théorie.

  • Pascal Riché
    Pascal Riché répond à LiveandThink
    Auteur(e) de l'article Cofondateur Rue89
    • Posté à 16h03 le 27/06/2012
      éditeur
    • Journaliste 7
      Cofondateur

    Pour Pierre Rosanvallon, le « séisme » constaté lors de ces élections, c’est que le FN est devenu un parti idéologiquement « structurant » (cf la campagne de Sarko). Nous titrons sur ce séisme et non sur les « éléments de permanence » car, c’est vrai, nous privilégions ce qui est fort et ce qui renvoie à des événements nouveaux. Quand Rosanvallon parle ensuite des années 1890, c’est aussi pour exposer un précédent à ce « séisme » : la réaction identitaire à la mondialisation. On reste, au fil de l’interview, sur ce même sujet, et il était naturel de titrer dessus.

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