Opération transparence 14/06/2012 à 21h01

Saurez-vous repérer les futurs conflits d’intérêts de la gauche ?

François Krug | Journaliste Rue89

Mis à jour le jeudi 14 juin 2012 à 22h00
Contrairement à ce que nous avions écrit lors de la mise en ligne de l'article, Jérôme Cahuzac n'est pas le seul à avoir signalé les activités de son frère : c'est aussi le cas de Marisol Touraine, qui offre même davantage de détails. Comme nous le signalent aussi des lecteurs, Geneviève Fioraso a travaillé pour le CEA il y a plus de trois ans -- ce qui la dispensait de le déclarer. L'article a été corrigé et complété.

En apparence, pour les amateurs de scandales, c’est un gouvernement sans intérêt(s). Comparés à leurs prédécesseurs de droite, les nouveaux ministres sont peu nombreux à boursicoter ou à entretenir des liens avec le privé. Seuls Laurent Fabius, Fleur Pellerin et Marisol Touraine se distinguent vraiment.

Le gouvernement a enfin publié les déclarations d’intérêts de ses membres, promises par la charte déontologique présentée le 17 mai. Ces déclarations sont accessibles sur le site de chaque ministère.

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Le formulaire n’a pas changé, ses défauts non plus : le gouvernement a repris tel quel le modèle établi par François Fillon en 2011. Le document fournit la liste des fonctions occupées depuis trois ans et des « intérêts financiers » des ministres, mais il ne répond toujours pas à toutes les questions.

Surprise : sur 34 ministres, 19 n’ont rien à déclarer. Rien d’autre qu’un CV politique classique – une liste plus ou moins longue de mandats électifs, de présidences de sociétés d’économie mixtes locales... –, et pas le moindre investissement significatif.

C’est le cas de Jean-Marc Ayrault, mais aussi d’Arnaud Montebourg, Vincent Peillon, Michel Sapin, Manuel Valls... François Fillon, lui, avait au moins des actions EDF et Crédit agricole à déclarer.

Où sont passés les boursicoteurs ?

C’est peut-être à ça qu’on reconnaît un gouvernement de gauche : dix ministres seulement détiendraient des « instruments financiers ». Ce qui n’a pas changé, en revanche, c’est le flou entourant les informations fournies.

En raison du plafond choisi, d’abord : il ne faut déclarer que les placements supérieurs à 5 000 euros, ou les participations dépassant 5% du capital. Ensuite, les ministres sont dispensés de déclarer leurs investissements dans des Sicav ou des fonds communs de placement, sauf si ceux-ci concernent un secteur d’activité en particulier. Enfin, aucun chiffre n’est fourni sur la valeur des investissements.

Sachez néanmoins, par exemple, que :

  • Pierre Moscovici (Economie) dispose de trois comptes titres, pour stocker ses actions Total, Air Liquide et Pernod Ricard ;
  • Alain Vidalies (Relations avec le Parlement) a ouvert un PEA et une assurance-vie au Crédit Lyonnais de Mont-de-Marsan ;
  • Pascal Canfin (Développement), ancien journaliste à Alternatives économiques, détient des parts dans la Scop qui édite le mensuel ;
  • Marie-Arlette Carlotti (Personnes handicapées), ancienne d’EADS, a conservé des parts dans les fonds ouverts par le groupe pour ses salariés.

Fabius investit dans l’art et l’énergie

Une déclaration sort quand même du lot : celle de Laurent Fabius (Affaires étrangères).

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Comme l’a expliqué Rue89, il a racheté à François Pinault, en 2008, la maison de vente aux enchères Piasa, avec treize autres investisseurs venus du monde des affaires ou des médias. Sa déclaration ne fournit aucun chiffre, mais selon nos calculs, il détenait encore en mai 42% du capital.

Laurent Fabius ne s’intéresse pas qu’au marché de l’art, mais aussi à l’énergie. Selon sa déclaration, il est en effet actionnaire de deux autres sociétés, Prima Solaire et Panhélios Energy. Là non plus, aucun détail supplémentaire n’est fourni.

Yamina Benguigui (Français de l’étranger et Francophonie) prend, elle, le soin de fournir un pourcentage. La réalisatrice détient 39,62% d’Elemiah, une société de production montée – la déclaration ne le précise pas – avec le financier Marc Ladreit de Lacharrière (également actionnaire de la maison de vente aux enchères de Laurent Fabius).

Jérôme Cahuzac (Budget), lui, semble avoir fait un – petit – oubli. Selon les registres du tribunal de commerce de Paris, il est toujours gérant en titre du cabinet de consulting Cahuzac Conseil, fondé en 1993, mais inactif depuis une dizaine d’années.

Le long CV de Fleur Pellerin

Un gouvernement de gauche, c’est peut-être aussi ça : une majorité de carrières dans la haute fonction publique et/ou la politique, sans expérience du privé. Pour repérer les réseaux construits entre les ministres et les entreprises, les déclarations mises en ligne ne sont pas d’une grande utilité.

Ici, ce sont les déclarations des plus jeunes qui fournissent des détails intéressants :

  • Cécile Duflot (Egalité des territoires et Logement) a travaillé pour Logeo, un groupe immobilier spécialisé dans... le logement social : selon sa déclaration, elle était en congé sans solde depuis fin 2009, mais n’a démissionné que le 14 mai dernier ;
  • Benoît Hamon (Economie solidaire) avait rejoint Le Fil, une société spécialisée dans... l’étude des sondages : une sortie provisoire de la politique après la perte de son mandat de député européen, en 2009 ;
  • Najat Vallaud-Belkacem (Droit des femmes, porte-parole) a, elle, travaillé comme juriste pour le cabinet Monod-Collin, spécialisé dans le droit public.
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Le CV le plus fourni est celui de Fleur Pellerin (PME, Innovation, Economie numérique). Elle signale cinq « fonctions pour lesquelles une lettre de démission a été envoyée », après son entrée au gouvernement. Elle siégeait notamment :

  • au conseil d’administration de la chaîne Public Sénat ;
  • à celui du Fonds de dotation de Suez Environnement, destiné à aider les pays en développement ;
  • au comité « diversité » de France Télévisions ;
  • à la commission des sanctions de l’Arjel, l’Autorité de régulation des jeux en ligne – un secteur intéressant évidemment une ministre chargée du numérique.

Enarque, membre de la Cour des comptes, Fleur Pellerin est aussi passée par le privé. Elle a passé deux ans chez Tilder, un cabinet de conseil en communication qui a recueilli plusieurs anciens collaborateurs de ministres de droite et de gauche.

La ministre signale aussi avoir effectué des « missions de conseil auprès de la société BS Conseil (études juridiques) dans le cadre d’une auto-entreprise ». BS Conseil est le cabinet de conseil fondé par Bernard Spitz, ex-conseiller de Michel Rocard à Matignon passé plus tard chez Vivendi, et disposant de solides réseaux à gauche comme à droite.

Jusqu’où remonter ? Les ministres ne doivent signaler que leurs activités des trois dernières années. Geneviève Fioraso (Enseignement supérieur et Recherche) n’a donc pas eu à préciser, par exemple, qu’elle travaillait pour le Centre de l’énergie atomique au début des années 90, puis à France Télécom au début des années 2000.

Marisol Touraine « signale » son frère

Ne comptez pas sur les déclarations d’intérêts mises en ligne pour détecter la prochaine affaire Woerth-Bettencourt. Comme son prédécesseur, Jean-Marc Ayrault a choisi de préserver la confidentialité des informations concernant les proches des ministres.

Sauf si les ministres eux-mêmes souhaitent les rendre publiques. Le formulaire propose donc une case consacrée aux « autres intérêts, notamment familiaux, que le membre du gouvernement estime souhaitable de signaler ».

Comme en 2011, elle est généralement remplie d’un simple « néant ». A l’époque, deux ministres seulement avaient estimé « souhaitable » de « signaler » les activités, pour l’une, de son père, et pour l’autre, de sa mère.

Cette fois-ci, deux ministres de gauche ont rempli cette case, et ils ont choisi de parler de leurs frères.

Ce n’était pas franchement un secret, mais Jérôme Cahuzac confirme officiellement que son frère, Antoine, ancien banquier, dirige une filiale d’EDF, consacrée aux énergies nouvelles.

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Tous ministres confondus, c’est Marisol Touraine (Affaires sociales et Santé) qui décroche la palme de la transparence. Tout, vous saurez tout sur son frère :

« Mon frère, Philippe Touraine, est professeur de médecine, chef du service d’endocrinologie et médecine de la reproduction (Pitié-Salpêtrière AP-HP). Il est membre du comité Deug (Diabéto-Endocrino-Uro-Gyneco) de l’Autorisation de mise sur le marché (AMM) de l’Agence française de sécurité sanitaire des produits de santé (AFSSAAPS) et de la commission chargée du contrôle de la publicité et de la diffusion des recommandations sur le bon usage des médicaments de cette agence. »

Certes, on aurait mal compris que la ministre de la Santé n’apporte pas ces précisions. Mais Arnaud Montebourg (Redressement productif) aurait-il dû, lui, signaler sa relation – publique – avec la journaliste Audrey Pulvar ? Et Najat Vallaud-Belkacem, le poste de conseiller occupé par son mari auprès du même Arnaud Montebourg ? Ils ne l’ont pas jugé utile.

Les autres, qui n’ont ni frère cadre dirigeant d’EDF ou médecin, ni conjoint à la télé ou dans les cabinets ministériels, ont eux aussi répondu « néant ». Soit par souci de préserver leur vie privée – et celle de leurs proches –, soit par certitude qu’ils ne courent aucun risque d’être confrontés à un conflit d’intérêts.

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  • 65 réactions
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  • A déménagé le 20-08-2012
    • Posté à 21h40 le 14/06/2012
    • Internaute 186446
      non connue

    n’empêche que ça fait pas de mal d’apprendre tout ça
    un peu d’air frais, change du vicié récent. pourvu que ça dure...

  • A déménagé le 20-08-2012
    • Posté à 21h41 le 14/06/2012
    • Internaute 186446
      non connue

    on nous signale que Jean-Marc Ayrault possède une 2 cv grise et une charrette, entreposée sous une bâche dans une grange près de Nantes depuis 1972 environ...

  • Corellien
    Corellien
    Mutin
    • Posté à 07h04 le 15/06/2012
    • 185166
      Mutin

    Pour Manuel Valls, dommage qu’on ne cause pas de ses amis et ex-femme : Il est proche d’Alain Bauer (rencontré à la fac, parrain d’un de ses enfants), « spécialiste des questions de sécurité », consultant (sa boite « AB Associates » conseille les polices et armées à travers le monde), conseiller de Sarkozy, « marchand de peur “ notamment à C dans l’air où il est régulièrement sur le plateau. La première femme de M. Valls, Nathalie Soulié, a travaillé pour la société de consultants fondée par ce dernier, AB Associates.
    De là à y voir un lien avec les positions de M. Valls en matière de sécurité, fichage...
    A lire Valls et Bauer, les amitiés encombrantes (payant)
    Un conflit d’intérêt n’est pas toujours ‘être actionnaire de’ ‘présider le CA de’, mais peut aussi être ‘Machin emploie un de mes proches’ ‘le président de ...est parrain de mon fiston’

  • François Krug
    François Krug répond à MrPashiDerm
    Auteur(e) de l'article Journaliste Rue89
    • Posté à 10h26 le 15/06/2012
      rédacteur
    • Journaliste 52034
      Journaliste

    Pierre Moscovici était vice-président du Cercle de l’Industrie, mais il a visiblement quitté récemment ce think tank ou lobby (selon les points de vue), effectivement fondé – entre autres – par son ex-ami Dominique Strauss-Kahn.

    Voir la liste des membres de novembre 2011 (le futur ministre, directeur de campagne de François Hollande à l’époque, est présenté comme vice-président) et celle de juin 2012 (Pierre Moscovici a disparu...).

    Son départ du Cercle de l’industrie est donc récent... mais il n’a pas jugé utile de le signaler dans sa déclaration, à la rubrique consacrée aux responsabilités des trois dernières années – y compris dans le « secteur associatif »...

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