Idées Land 24/05/2012 à 18h46

De quoi « l’égalité des territoires » de Duflot est-elle le cache-sexe ?

Mathieu Deslandes | Rédacteur en chef adjoint Rue89

Une révolution, ce ministère de l’Egalité des territoires ? Plutôt un artifice rhétorique destiné à ne pas désespérer le petit Blanc déclassé.

Un « ministère de l’Egalité des territoires ». C’est une des innovations du gouvernement Ayrault. Il a été attribué à Cécile Duflot. Qu’en penser ? On peut :

  • admirer son intitulé et se dire que la gauche a accompli une révolution conceptuelle ;
  • retracer son histoire et déchanter ;
  • observer la manière dont cette préoccupation s’est imposée dans la campagne et débusquer une entourloupe rhétorique destinée à rassurer « le petit Blanc ».

Des inégalités liées au lieu où l’on vit

Reprenons. Cet intitulé lyrique est d’abord un message politique. Pour le PS, pendant longtemps, seules les inégalités sociales ont compté. Puis il y a eu les inégalités hommes-femmes. Et les discriminations liées aux origines ethniques.

Le projet présidentiel préparé par le parti, puis la campagne, ont montré un changement de grille de lecture. Les socialistes ont enfin compris qu’il y avait aussi des inégalités simplement liées :

  • à la génération à laquelle on appartient – François Hollande a ainsi choisi de mettre l’accent sur la jeunesse – ;
  • au lieu où l’on vit.

« Fracture territoriale »


Cécile Duflot quitte l’Elysée, le 23 mai 2012 (Pierre Verdy/AFP)

Hollande a donc formulé plusieurs promesses – certes floues – pour tenter de rétablir une certaine équité entre les habitants de territoires plus ou moins bien lotis :

  • « Dans les zones où les prix sont excessifs, je proposerai d’encadrer par la loi les montants des loyers lors de la première location ou à la relocation. »
  • « J’augmenterai les moyens [pour les services publics], notamment scolaires, dans les zones qui en ont le plus besoin et je rétablirai une présence régulière des services de police au contact des habitants. »
  • « Je relancerai la politique des transports pour lutter contre la fracture territoriale qui exclut une partie des habitants de l’accès aux emplois et aux services publics. »
  • « Pour lutter contre les déserts médicaux, je favoriserai une meilleure répartition des médecins par la création de pôles de santé de proximité dans chaque territoire. Je fixerai un délai maximum d’une demi-heure pour accéder aux soins d’urgence. »

« Tarte à la crème »

Selon le sociologue Thomas Kirszbaum, chercheur associé à l’ISP de l’ENS Cachan, la question de l’égalité des territoires apparaît au début des années 90. « Le discours de Mitterrand, aux Assises de Banlieue 89 à Bron, y fait indirectement référence avec l’idée de remise à niveau des services publics. » Le terme n’est pas encore un mot d’ordre politique.

En 1994, le géographe Roger Brunet publie un énorme atlas qui présente la France comme un territoire dont les habitants souffrent de profondes inégalités selon l’endroit où ils vivent. Il rappelle :

« C’est devenu une tarte à la crème mais à l’époque, on n’avait pas conscience de vivre dans un pays avec de telles différences de salaires pour un poste équivalent, par exemple. »

Discrimination positive

Le sort des zones urbaines sensibles et des territoires ruraux sont envisagés comme une préoccupation commune dans la loi Pasqua de 1995 sur l’aménagement du territoire. « On y voit toute la logique de discrimination positive, c’est-à-dire de compensation des handicaps pour rétablir l’égalité », note Thomas Kirszbaum.

Depuis, pourtant, regrette Roger Brunet, « aucune politique sérieuse n’a été menée pour lutter contre ces inégalités, la droite a même organisé la compétition entre les régions, les hôpitaux, les universités et on a délaissé l’aménagement du territoire ».

Tout au long des années 2000, l’expression « égalité des territoires » est essentiellement utilisée par les défenseurs des services publics ruraux et des « petites » lignes de la SNCF.

Les « invisibles » et le lobby des maires

Si la notion est apparue dans la campagne présidentielle de 2012, c’est d’abord en raison d’un climat intellectuel. Plusieurs livres ont marqué la presse et les équipes des candidats. Notamment « Fractures françaises » (éd. Bourin), un essai du géographe Christophe Guilluy, « Plaidoyer pour une gauche populaire » (éd. Le Bord de l’eau), un ouvrage collectif auquel a participé le même Guilluy, et « Les Oubliés de la démocratie » (éd. Michalon), de François Miquet-Marty.

Ces textes parlent des habitants des zones périurbaines pavillonnaires qui se sentent abandonnés. Et qui sont tentés par le vote Front national.

« On retrouve les cartes des inégalités : à part quelques phénomènes particuliers comme la Provence, le vote FN correspond assez clairement aux espaces délaissés », grince Roger Brunet.

D’un seul coup, il n’y en a eu que pour eux : les « invisibles ».

C’est alors que l’expression « égalité des territoires » a refait surface, portée par Ville et banlieue, un lobby de maires de villes de banlieue (dont fait notamment partie Evry, la commune de Manuel Valls).

Le complexe du petit Blanc

Cette association s’est mise à réclamer un « grand ministère de l’Egalité des territoires », un ministère d’Etat rattaché au Premier ministre « en capacité de mobiliser l’ensemble des grands ministères : Emploi, Education, Santé, Logement, Sécurité, Justice », décrit Camille Vielhescaze, son délégué général.

Selon le sociologue Jacques Donzelot, maître de conférence à Paris X :

« Ces maires ont compris que pour continuer à bénéficier d’investissements des pouvoirs publics, il ne fallait surtout pas donner l’impression qu’on s’occupe plus d’une population que d’une autre.

Les “politiques de la ville” et les investissements qui ciblent les banlieues sont devenus trop impopulaires. Quand il entend ces mots, l’ouvrier petit Blanc effrayé par la mondialisation comprend que l’on s’occupe plus d’Arabes islamisants que de lui.

Le concept d’égalité des territoires est donc un cache-sexe. Un artifice rhétorique. »

Thomas Kirszbaum, lui aussi, voit dans cet intitulé « une entreprise assez classique consistant à essayer de masquer le fait qu’on conçoit des politiques destinées de facto à des minorités ethno-raciales ».

Hollande et la « construction humaine »

Derrière l’intitulé audacieux, ils redoutent le retour d’une simple « politique des quartiers » qui ne dit pas son nom. Une crainte renforcée à la lecture de l’architecture du gouvernement.

Dans un entretien accordé à Rue89 et la radio Générations, François Hollande avait expliqué que le titulaire de ce grand ministère « de la construction humaine, sociale, politique » devrait avoir « autorité sur la politique du logement et les services publics », « travailler en bonne intelligence avec le ministre de l’Education » et avec les collectivités locales « pour les transports, la petite enfance ».

Cécile Duflot est bien responsable du Logement, de la Ville (avec François Lamy, son ministre délégué) du Grand Paris et de l’Aménagement du Territoire. Pour le reste, il va falloir voir à l’usage.

Mais on peut considérer que si « l’égalité des territoires » était vraiment été une priorité politique, la Décentralisation (confiée à Marylise Lebranchu), les Outre-Mers (entre les mains de Victorin Lurel) ou la Réussite éducative (dossier de George Pau-Langevin), entre autres, auraient été rattachés au même responsable.

Infos pratiques
« Citoyens des villes, citoyens des champs »
De Alexandre Brugère, Jean Spiri et Elise Vouvet

Ed. Fayard, mai 2012.

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  • Joseph Gratteur
    Joseph Gratteur
    Working class bléro
    • Posté à 19h45 le 24/05/2012
    • Internaute 164574
      Working class bléro

    En tant que petit blanc isolé dans un des trous du cul de notre pays , je veux et j’exige :
    5 contrôles d’identité par jour
    de trouver de la coke facilement à moins de 100 mètres de chez moi
    d’être interviewé par rue 89 pour dire que non je ne voterai jamais FN
    un feu rouge à la sortie de mon chemin pour que je puisse connaitre les embouteillages
    d’avoir un RER (bondé si possible) pour pouvoir passer 2 heures pour atteindre les futurs pôles des services publics régionaux (21 postes en france, 21 CAF, 21 Hopitaux....)
    De payer des équipements de loisirs et de culture lointains et innaccessibles avec mes impôts locaux ou nationaux pour que ces pauvres citadins conservent leur supériorité intelectuelle chèrement acquise..
    Une centrale nucléaro eolio déchetterie à proximité pour épargner ces pauvres parisiens.
    Et surtout surtout, une autre ministre chargée des territoires ! Pas elle, non, pas elle...Pitié François, écoute la france normale... Allez. Le poitou Charentes a déjà Ségo, tu peux comprendre, ça quand même ? .

  • vieilanarfatigué
    vieilanarfatigué
    Changer le monde, c'est se (...)
    • Posté à 21h39 le 24/05/2012
    • Internaute 125168
      Changer le monde, c'est se (...)

    Il y a une réflexion sur la péréquation entre territoires car les habitants ruraux paient globalement plus d’impôts pour moins de services, qu’ils soient publics ou privés.L’espace rural reste économiquement très rentable car les produits agricoles se vendent encore bien à l’exportation. Cette inégalité est donc flagrante et intolérable pour un pays dont la devise contient le mot « égalité ».
    Une autre facette du problème est qu’avec la retraite des babyboomers, la désertification des campagnes, la gauche partout dans les territoires, les vieux qui sont à profusion dans le milieu agricole, le pognon de l’Europe qu’il va falloir partager à bientôt 27, le peu de soutien financier de ces départements et région avaient pour survivre risque à court terme de disparaitre.
    Non , la miss Duflot a un vrai problème sur les bras et elle est a la bonne place car malgré tout, s’il y a bien un espace dans lesquels les verts sont nullissimes c’est bien celui de la campagne. Elle va apprendre ce qu’est l’environnement et comment on peut le défendre avec les quelques péquins qui restent pour y vivre et faire vivre le pays.
    Je lui souhaite bien du courage.

  • Natalye
    Natalye
    Employée
    • Posté à 06h17 le 25/05/2012
    • Internaute 155218
      Employée

    Egalité de services publics ça veut aussi bien dire réouvrir une poste dans un village que donner des moyens sérieux à une école d’un quartier sensible.
    Nous jugerons dans les faits si elle s’occupe des deux faces de la médaille.

    L’encadrement des loyersdont elle va s’occuper ne concerne par exemple pas les banlieues. Des loyers du privé à pas cher du tout( moins cher même que les HLM) il y en a dans un grand groupe d’immeubles à 150 mètres de chez moi, avec également des logements qui se vendent 50% moins chers que le prix du marché et pour autant ça ne se vend pas et ça ne se bouscule pas pour louer.
    Les gens sont tous les mêmes : ils veulent pas cher mais dans un endroit clean !

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