Terra Eco 04/09/2012 à 17h58

« Les industriels mettent leurs ouvriers en danger délibérément »

Terra Eco"

Alexandra Bogaert



Des salariés de Tepco travaillent à Fukushima, le 28 février 2012 (YOSHIKAZU TSUNO/POOL/AFP)

Annie Thébaud-Mony a refusé la Légion d’honneur que Cécile Duflot, ministre de l’Egalité des territoires et du Logement, souhaitait lui accorder. Cette directrice de recherche honoraire à l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm) alerte depuis trente ans sur l’épidémie de cancers parmi les ouvriers. En vain.

Dans une lettre adressée à la ministre, la chercheuse a expliqué que son refus a pour but de dénoncer « l’indifférence » qui touche, selon elle, la santé au travail et l’« impunité » des « crimes industriels ». Elle en dit plus à Terra Eco.

On vous a proposé la Légion d’honneur pour couronner votre carrière. Vous l’avez refusée. Pourquoi ?

Annie Thébaud-Mony : Il y aurait selon moi une certaine indécence à être décorée alors que cela fait trente ans que je travaille sur la mort ouvrière, que je tire le signal d’alarme sur la situation dans laquelle travaillent les ouvriers, les risques qu’ils encourent pour leur santé, les risques industriels auxquels ils sont exposés, sans constater de réelle amélioration des conditions de travail. Les préconisations que j’ai pu faire n’ont pas été suivies d’effet par les pouvoirs publics.

En tant d’années, il n’y a donc pas eu d’avancées ?

Il y a quinze ans, l’amiante a été interdit en France. On pensait que l’interdiction d’autres produits industriels cancérogènes suivrait, mais pas du tout. Pourtant, les industriels savent que certains des produits qu’ils obligent leurs employés à utiliser sont dangereux et que les conditions de travail sont pathogènes. C’est une mise en danger délibérée de la vie d’autrui. Et pourtant, les modifications du droit du travail protègent davantage les industriels et les employeurs que les salariés.

Avez-vous des exemples ?

Le tableau 57 des maladies professionnelles du régime général de la Sécurité sociale liste la plupart des troubles musculosquelettiques (TMS). En 2009, une révision du tableau a raidi les critères de reconnaissance des TMS, et donc d’indemnisation des salariés. Vont-ils devoir travailler jusqu’à être handicapés ? Concernant l’exposition des salariés aux cancérogènes, aucune mesure contraignante n’a été prise malgré les alertes.

A Montluçon (Allier) par exemple, l’usine Adisseo, qui produit de la vitamine A de synthèse pour l’alimentation animale, utilise depuis les années 1990 un cancérogène puissant, le chloracétal C5. Moins de dix ans après l’introduction de cette molécule dans la chaîne de production, plusieurs salariés ont développé un cancer du rein. Or, il existe des produits de substitution permettant de créer de la vitamine A sans chloracétal C5, mais l’entreprise ne veut pas en entendre parler car changer sa ligne de production serait coûteux. Et donc, les salariés sont toujours exposés. C’est un crime industriel.

Dans leur ensemble, les salariés français travaillent-ils dans de bonnes conditions ?

Non. Dans les filières de la chimie, de la pétrochimie, de l’automobile, de la métallurgie ou du nucléaire, les conditions de travail sont souvent très mauvaises. Pas tant dans la phase de production, car les mesures de confinement sont plutôt efficaces et beaucoup de procédés sont automatisés, que dans la phase de maintenance, donc de nettoyage et de gestion des déchets. Dans ces phases, les salariés sont directement exposés aux produits cancérogènes.

L’enquête Sumer 2009 du ministère du Travail sur l’exposition aux risques professionnels a évalué à 2,4 millions de salariés [soit 13,5% des salariés, dont 70% sont des ouvriers, ndlr] ceux qui étaient exposés, la semaine précédant l’enquête, à au moins un des 25 cancérogènes listés.

Mais cette évaluation est a minima car il existe plusieurs centaines de cancérogènes non pris en compte dans l’enquête. De même que ne sont jamais pris en compte les produits issus de la dégradation d’un processus industriel : les fumées de combustion, les poussières, les solvants des peintures qui deviennent volatiles quand on nettoie les avions par exemple.

La directive européenne Reach ne sert-elle donc à rien ?

Elle n’est pas vide de sens car elle introduit un principe : les industriels sont censés faire la preuve de la non toxicité d’un produit avant de l’utiliser. Mais il y a un retard abyssal. Seules quelques dizaines de produits sont examinés et aucun n’est interdit à ce stade.

Y a-t-il une épidémie de cancers parmi les ouvriers ?

Oui. Il y a une aggravation des inégalités face au cancer. En 1980, un ouvrier avait quatre fois plus de risques de mourir d’un cancer avant 65 ans qu’un cadre supérieur. En 2000, il en avait dix fois plus ! Et ces cancers sont liés à l’exposition, dans le cadre du travail et sur une longue durée, à de multiples cancérogènes, pas à des spécificités biologiques.

Donc les risques augmentent alors même que les connaissances sur ces risques s’accroissent. N’est-ce pas paradoxal ?

Si. Et c’est aussi lié au fait que les ouvriers n’ont pas le choix. Dans de nombreux secteurs, le mode de fonctionnement dominant est la sous-traitance du travail, avec sous-traitance des risques.

Dans l’industrie nucléaire, 90% du travail de maintenance est fait par des entreprises sous-traitantes dont les employés supportent 80% à 90% de l’exposition aux rayonnements ionisants, dans des conditions de travail catastrophiques. On exige d’eux une grande flexibilité, une mobilité géographique forcée. Leurs conditions d’intervention s’aggravent, leur travail s’intensifie. Pour respecter des délais de plus en plus courts, ils peuvent enchaîner jusqu’au 20 heures de travail dans le bâtiment réacteur d’une centrale. On met donc en péril leur santé mais aussi la sûreté des installations nucléaires.

Quand on évoque le nucléaire, on parle des risques d’accident – présents avec ce mode de fonctionnement –, mais on n’évoque jamais les dizaines de milliers de salariés sacrifiés de cette filière, alors qu’un certain nombre d’entre eux est atteint de cancers entre 45 et 55 ans.

Les pouvoirs publics ont-ils abdiqué ?

Ils sont bernés par les industriels qui, malgré les études et les préconisations des scientifiques, mettent constamment en doute les risques encourus par leurs employés.

Et puis, on a aussi tendance à se représenter les risques professionnels comme étant inévitables et normaux. Ce qui est faux. Quand il y a un accident du travail, on indemnise – très mal d’ailleurs – mais sans remettre en cause le risque industriel responsable de l’accident.

Le développement des métiers dits « verts » va-t-il aller de pair avec une amélioration des conditions de travail ?

Oui, si cela s’accompagne de l’utilisation de matériaux plus verts. Mais reste le problème de fonds de la sous-traitance des salariés, et des institutions représentatives du personnel qui sont systématiquement bâillonnées dans les entreprises sous-traitantes.

Le principal outil de l’amélioration des conditions de travail, c’est l’information des salariés sur les risques encourus. C’était le sens de la réforme du droit du travail mise en place au début de l’ère Mitterrand, mais qui n’a pas été suivie d’effet.

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Terra Eco
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  • padiran
    padiran
    Chroniqueur Grolandais
    • Posté à 18h42 le 04/09/2012
    • Internaute 5159
      Chroniqueur Grolandais

    Le problème est certes la réglementation mais aussi les moyens pour savoir si elle est appliquée. Les moyens physiques de protection des travailleurs existent et sont de plus en plus développés et efficaces. Que ce soit en matière de protection individuelle ou collective on en est plus à l’âge de pierre, par contre les personnels qui sont sensés s’assurer que la réglementation est respectée a été drastiquement diminué. Selon le Rapport d’activité de l’Inspection du travail, il y avait en France en 2008 535 inspecteurs du travail et 1 171 contrôleurs chargés de contrôler 1 600 000 entreprises regroupant 16 millions de salariés. Soit un inspecteur ou contrôleur pour 1 000 entreprises, chercher l’erreur.

  • huutaa
    huutaa
    Même pas avec des pincettes.
    • Posté à 18h56 le 04/09/2012
    • 183774
      Même pas avec des pincettes.

    Le décret paru le 31 janvier 2012 qui modifie l’organisation de la médecine du travail s’applique à partir d’aujourd’hui, il instaure divers changements pour les visites médicales de médecine du travail. Toutes ces modifications vont entraîner une diminution du nombre de visites médicales en médecine du travail. Lien

    Quelles sont les principales conséquences pour l’employeur ?

    J-D.C : Cette réforme doit permettre d’apporter des réponses appropriées aux besoins des employeurs pour satisfaire à leurs obligations en matière de santé et de sécurité au travail. Elle est donc surtout porteuse d’améliorations pour les employeurs, qui n’ont qu’une obligation, celle d’adhérer à un service interentreprises ou d’organiser dans le cadre de leur service autonome de la pluridisciplinarité si c’est nécessaire.

    Les employeurs siegent en commission paritaire.

    Plus la casse de l’inspection du travail, tout va bien.

  • SuperJeannot
    SuperJeannot
    Rarement d accord sauf si
    • Posté à 19h15 le 04/09/2012
    • 180437
      Rarement d accord sauf si

    On va au travail pour gagner sa vie, pas pour la perdre. Difficile de passer outre. Néanmoins les Chsct, les préconisations de l’inrs, parfois même les décisions de l’inspection du travail restent bafoués dans la plupart des décisions qui génèrent des frais conséquents pour l’entreprise.
    La formation des personnel et des membres CHSCT aux risques, normes... est elle aussi de plus en plus difficile du fait des turn-over importants et quelques fois du désintéressement des salariés.
    La solution évidente est sociétale et politique : donner réellement les moyens aux acteurs de la prévention, aux experts sécurité... de faire respecter les codes, normes, prescriptions sanitaires dans les entreprises. Là aussi, peu d’acteurs sont prêts.

  • simla
    simla
    desperate housewife
    • Posté à 02h10 le 05/09/2012
    • Internaute 164811
      desperate housewife

    C’est réconfortant de voir qu’il y a encore des personnes ayant une certaine éthique !

    Les risques encourus par les ouvriers, notamment dans le nucléaire, en l’occurrence par beaucoup d’intérimaires, sont connus depuis longtemps....

    Les gros groupes industriels, quels qu’ils soient, ont un pouvoir effarant...et sont quasiment inattaquables...triste époque !

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