Chronique sans carbone 20/06/2012 à 13h28

Les toilettes en haute montagne, la question qui pue

Antoine Sachs | journaliste naturiste

Pour ce nouvel épisode de la Chronique sans carbone, votre agent naturiste de service infiltre un refuge de haute montagne, avec l’intention flagrante de foutre la merde.

En effet, les toilettes en altitude, c’est la question qui pue. Je mets donc allègrement les pieds droit et gauche dans ce plat nauséabond.


Un refuge haut perché (Fredi Meignan)

Version alternative :


Un refuge haut perché (Frédi Meignan + légende foireuse naturiste)

Le refuge du Promontoire, 3 092 m, lieu mythique pour les alpinistes chevronnés, est ancré depuis 1901 sur les parois vertigineuses de la Meije, dont le pic central culmine à 3983 mètres.

Le bâtiment met à profit un piton rocheux à l’abri des avalanches, ce qui en fait une sorte de nid d’aigle extrêmement impressionnant pour le néophyte. L’endroit, situé en plein cœur du parc national des Ecrins, offre une vue ahurissante sur une mer de sommets au dessus de 3 500 m. Difficile de décrire un tel choc esthétique : allez-y vous-même (en bus, comme conseillé lors du précédent épisode) pour voir de quoi je parle, ou regardez cette vidéo somptueuse, magnifique, mirifique.

Refuge du Promontoire : la vidéo qui sauve l’article

D’abord modeste cabane en bois, le Promontoire a été totalement reconstruit en 1965 par le Club alpin français, dont il dépend encore actuellement, pour devenir ce bunker métallisé qu’il est aujourd’hui. Il peut accueillir une trentaine de personnes dans des dortoirs rustiques.

Il répond aux normes en vigueur au moment où les babas cool se préparaient à déferler sur la France, et n’est donc pas un canon de la doxa écolo du troisième millénaire.

Les panneaux solaires fonctionnent à bloc du fait de l’exposition plein sud, mais il ne s’agit en fait que d’alimenter des lampes à LED, la VHF et le téléphone satellite. Il n’y a pas de frigo : inutile, la cave étant au contact du permafrost, le refroidissement des aliments est naturel. Pas non plus de machine à laver la vaisselle, ni de lave-linge, ni de télévision, etc. Malgré cette sobriété, le refuge produit largement moins d’énergie qu’il n’en consomme.

La laine de verre y est présente en quantité relative : c’est assez mal isolé. La chaleur des fourneaux et celle que dégagent les humains s’échappent inexorablement vers l’extérieur.

Au printemps, il n’est pas rare que la température à l’intérieur descende sous les -5°C. Dans ces conditions, la soupe chauffée au gaz peut prendre un certain temps avant de bouillonner dans la marmite.

Attention au « préci-pisse »

Si l’on descendait en rappel sous le balcon, on pourrait collecter une quantité vertigineuse de gants, piolets, tubes de crème solaire, crampons, canettes et autres déchets humains largués involontairement par quatre générations de montagnards. Mais ce ne sont pas les aberrations les plus flagrantes du lieu, malheureusement. Il y en a une qui prend souvent le dessus sur les autres, surtout en été, quand le vent vient de l’est : une odeur fort désagréable s’impose au nez du visiteur.

La comparaison avec un navire est ce qu’il y a de plus approchant pour décrire l’ambiance féérique qui règne au Promontoire, quand une mer de nuages s’étend à l’horizon. Comme sur un bateau, où le contenu des WC est directement déversé dans l’océan, ici, c’est un tuyau qui achemine les étrons et autres eaux de vaisselle directement vers le bucolique vallon des Etançons. Mais la comparaison s’arrête là : immobile, le Promontoire reste planté au milieu des déjections des quelque 1 800 personnes qui y dorment chaque année.

Nathalie et Frédi Meignan, les actuels gardiens, amoureux de la nature et du parc des Ecrins, ont bien conscience de l’incongruité de la situation. D’autant que Frédi préside l’influente association Mountain Wilderness, qui milite pour une diminution de l’impact humain en montagne.

Dans la pratique, à l’ouverture du refuge au printemps, les « gogues » sont littéralement enfouis sous la neige, ce qui donne lieu à une interminable liste de photos souvenirs.


Conditions périlleuses pour aller aux chiottes (Frédi Meignan)

Où est le pognon du Club alpin français ?

Le refuge dépend du Club alpin français. La décision de modifier les infrastructures n’appartient donc pas aux gardiens. A titre personnel, Nathalie et Frédi sont assez écolos :

  • achat de couettes en plumes permettant aux visiteurs de se passer de chauffage sans aucun problème ;
  • soupes de légumes bio frais tous les jours, à base de neige allègrement bouillie au gaz, ce qui reste moins énergivore que d’utiliser les bouteilles d’eau minérale arrivées par hélico (note aux apprentis alpinistes : attention, boire de la neige fondue sans sel ou pincée de terre dedans est périlleux pour les reins, c’est comme boire de l’eau déminéralisée) ;
  • recours de plus en plus systématique à des produits bio locaux, achetés en gros avec la collaboration des autres refuges du coin ;
  • tentatives à base de protéines de soja (mais il arrive aussi de manger de la vraie viande d’agneau du coin au Promontoire, les tenanciers ne sont pas végétariens) ;
  • incinération des seuls cartons et papiers, à l’exclusion des plastiques, etc.

Vous noterez que Nathalie, dans la vidéo, n’a pas l’air complètement à l’aise dans ses crampons quand elle affirme que balancer les eaux grasses de la vaisselle par-dessus bord, avec ou sans détergent bio, est sans conséquence sur l’environnement. Bon sang ne saurait mentir.


Nathalie se fraie un chemin vers les chiottes pendant que Frédi boit une binouze (Nathalie Meignan)

Les gardiens du Promontoire ont tanné le Club alpin français pour que des toilettes sèches soient installées à la place du système actuel, que l’on qualifiera sans hésitation de merdique.

Aux dernières nouvelles, le budget (5 000 euros de matériel + la main d’œuvre + l’héliportage, soit un total d’environ 7 000 euros) ne sera pas disponible avant 2015. Même si la nuit est facturée jusqu’à 51 euros au plein tarif, le Promontoire ne peut financer tout seul ces nouvelles toilettes.

Il faut croire que la construction du nouveau refuge de l’arête du Goûter, sur le mont Blanc, pour la modique somme de 6,5 millions d’euros, a absorbé toutes les velléités écolos du CAF, et surtout l’essentiel de son budget. Le Goûter, avec ses 120 places surbookées des mois à l’avance et 8 000 nuitées par an, est une authentique pompe à fric.

Le parc national des Ecrins servira donc de chiotte pendant encore un certain temps. Des mesures effectuées en 2009 par le syndicat d’assainissement du canton de l’Oisans indiquent que la pollution, en termes de coliformes fécaux, reste très limitée dans le torrent des Etançons, du fait de la filtration par la moraine, mais ça fait mauvais genre.

Autre piste : la méthanisation

Dans un grand élan de naturisme interventionniste, j’ai cherché ce qui pourrait éviter les tracas (ça rime avec cacas) déontologiques aux valeureux utilisateurs du Promontoire. Les toilettes sèches sont une solution qui éviterait la pollution, mais c’est oublier qu’un tas de merde, à cette altitude, pourrait éventuellement valoir de l’or, puisqu’il représente un potentiel énergétique conséquent.

Afin de savoir si la méthanisation des eaux grasses, des restes de bouffe et bien sûr, des toilettes, a de l’avenir à 3 100 m, j’ai contacté Jean-Philippe Delgenès, chercheur au laboratoire de biotechnologie de l’environnement de l’Inra à Narbonne, spécialiste de la question.

En effet, la méthanisation, opération qui consiste à transformer les déchets organiques en gaz par le truchement de bactéries affamées, permettrait de résoudre trois questions en même temps au refuge du Promontoire :

  • la question des toilettes ;
  • celle du chauffage (le processus dégage de la chaleur) ;
  • et le recours au gaz à base d’hydrocarbures.

Théoriquement, rien ne s’y oppose, si ce n’est l’éternelle question budgétaire. Selon monsieur Delgenès, la « taille critique » pour qu’un tel système soit rentable est « une ferme produisant environ 5 000 tonnes de bouses de vache par an ». Comme il ne s’agit pas ici de revendre de l’énergie, mais bien de limiter l’impact humain en milieu protégé, devant mon insistance, notre chercheur a bien voulu poursuivre son raisonnement.

Au Promontoire, « la principale limite est liée à la température très basse » qui règne en ces lieux célestes. « Il faudrait trouver des bactéries psychrophiles », c’est-à-dire résistantes au froid. Ou bien utiliser une partie du gaz généré par le dispositif pour qu’il se chauffe par lui-même, ce qui permettrait de recourir à des bactéries moins exotiques, mais connues pour avoir le meilleur rendement. Il faudrait, dans ce cas, enfermer le « digesteur » dans un espace fortement isolé thermiquement de l’extérieur, ce qui paraît compatible avec les connaissances actuelles.

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Bref, en rénovant totalement l’isolation du bâtiment, en récupérant la chaleur émise par le digesteur lors de la fermentation, et en profitant du biogaz fourni, une sérieuse rationalisation aurait lieu au refuge.

Pour conclure, il existe de par le monde de plus en plus d’exemples de méthaniseurs destinés à une utilisation domestique, en Afrique, mais surtout en Inde et en Chine.

La musique de la Chronique sans carbone est signée Mathieu Lamboley.

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  • whitenigga
    whitenigga
    trololo !
    • Posté à 14h34 le 20/06/2012
    • Internaute 83781
      trololo !

    5000 euros pour des toilettes seches ? !
    serieux ?
    Ca ne coute pas si cher, meme en utilisant plusieurs seaux adaptés avec lesquels ils pourraient faire un roulement (avant d’etre redescendus par helico lors de ravitaillement, puis « optimisés » en vallée).

    Meme pour un grand « rack » de 5 ou 6 toilettes pour les festivals, ce n’est pas si cher ...

  • Thorvald
    Thorvald répond à pablico
    Etudiant
    • Posté à 14h36 le 20/06/2012
    • Internaute 81953
      Etudiant

    Le problème c’est que ce n’est pas une crotte par ci par là, mais l’accumulation (Goûter - 8000 nuitées par an) dans un espace restreint. Et l’utilisation de papier/mouchoirs (j’en connais peu qui n’utilise que la neige ;) ).
    Et à ces altitudes il n’y a plus guère d’animaux. Quand la température est négative 99% du temps, la biodégradation se fait à des allures infimes.

    Quid des boites à caca (littéralement) ? Un tupperware (ou autre récipient hermétiquement fermé) avec un peu de litière pour chat au fond, dans le sac et hop on redescend tout ce que l’on a monté et on ne laisse pas de traces de son passage. Voilà qui serait une belle avancée.

    Mais pour ça, il faudrait éduquer un peu le pratiquant de la Haute Montagne. La plupart des abris (attention, ne pas confondre avec les refuges) donnent envie de vomir tant ils sont pleins de déchets/défécations/vomis laissés sur place par les précédents occupants. Alors autant faire pareil quand on y est non ?
    Et pour les refuges, quand on voit par exemple qu’il devient impossible de dormir dans le nouveau refuge du Goûter parce que les places sont toutes achetées des mois à l’avance par des tour opérators japonais ou anglais...
    L’espace montagnard est de plus en plus ouverts aux néophytes sans que ceux-ci ne prennent de risques. La montagne self-service. On fait 10 mètres, on pose sa crotte ni vu ni connu et on reprend tranquillement la trace. Pas besoin de culpabiliser, certaines l’on fait avant moi, d’autres feront pareil après. Un papier qui s’envole ? Pas grave, le vent l’emportera bien loin. Pas envie de descendre un petit sac poubelle avec le demi kilos de déchets (bouteilles vides, sacs en plastique, croûtes de fromage...) ? Pas grave, on peut l’enterrer sous 20 cm de neige.
    Il a un boulot monstre à faire pour la prévention (encore que, il me semble que la protection de l’environnement soit un sujet rabâché depuis quelques années maintenant). Je n’ai pas envie de parler de répression, mais parfois je me dis que...

    Pour revenir un peu sur le sujet, je pense sincèrement que mon idée de tupperware ou autre est une excellente idée. Alors oui, c’est pas super glamour, mais je m’en accommode très bien. Espérons que d’autres fassent pareil.

    Salutations d’un chamoniard.

  • whitenigga
    whitenigga répond à ostia
    trololo !
    • Posté à 15h50 le 20/06/2012
    • Internaute 83781
      trololo !

    rho l’aut’ hé ! comment il pique mes arguments sur le prix ! :)
    en ce qui concerne la biogradébilité du truc, deux problèmes se posent je crois (de ce que je me souviens de ce que j’ai pu lire sur le sujet)

    le pq est certes biodégradable, mais pas bio et peut contenir des saloperies (genre, le colorant rose est-il « sain » ?). de plus, vu le froid, le caca et le papier doivent se dégrader beaucoup plus lentement, voir pas du tout s’ils sont dans le permafrost.
    et l’urine contient beaucoup d’azote. Du coup faut bien mélanger a d’autres déchets pour faire du compost par exemple.
    Donc là, si on concentre au meme endroit des litres d’urine, donc d’azote, ca doit pas etre top.

    (je précise que je ne suis ni grimpeur, ni écolo)

  • El roumano
    El roumano
    Futur riche
    • Posté à 16h25 le 20/06/2012
    • Internaute 189035
      Futur riche

    On s’en tamponne des montagnards...
    Du moment que ça pollue pas la faune et la flore locale, le nez de Jean Pierre et sa petite famille n’a aucune importance.

  • Joseph Gratteur
    Joseph Gratteur répond à Thorvald
    Working class bléro
    • Posté à 16h46 le 20/06/2012
    • Internaute 164574
      Working class bléro

    Les villes parraissent propres, mais ce n’est pas du fait de l’évolution des comportements individuels mais plutôt de l’évolution des services de nettoyage...
    Dans des lieux isolés, ca se voit plus, ca se sent plus, mais est ce que l’on peut parler de pollution grave, non. Ca gêne surtout les esthêtes veinards qui ont accès à ces sites privilégiés..
    Je serais assez en accord avec pablico, un troupeau de vaches ca pue mais bien nourri et pas trop nombreuses, la nature s’y fait très bien.
    La culpabilité marcherait si on laissait les citadins face aux conséquences de leurs actes.
    Pour le refuge, quand ils auront solutionné une alternative à leurs étrons, ils s’attaqueront aux déchets épars, et à part le bon vieux balayeur, faudra pas compter sur les comportements. La montagne deviendra payante partout, et l’alpinisme encore plus inaccessible aux fauchés, tout le monde préférera payer -en râlant evidemment- que de se civiliser. Les services de tri des ordures ménagères rencontrent exactement les mêmes écueils.

  • Antoine Sachs
    Antoine Sachs répond à whitenigga
    Auteur(e) de l'article journaliste naturiste
    • Posté à 18h23 le 20/06/2012
    • 185595
      journaliste naturiste

    Ce coût évalué par les gardiens prend en compte la spécificité du refuge du Promontoire. L’espace disponible est restreint, il faudra probablement planter une plate-forme supplémentaire dans la paroi rocheuse quasi verticale. Par ailleurs, iI va falloir des toilettes sèches assez techniques : ceux qui ont une solution simple pour faire sécher de la matière humide quand la température est négative sont priés de se signaler !

  • Tartare de chat
    Tartare de chat
    precaire
    • Posté à 11h37 le 21/06/2012
    • Internaute 100107
      precaire

    Mettez les marmottes des pubs milka au boulot, elles avaient l’air douees pour emballer des trucs marrons en altitude ...

  • Gnaffron
    Gnaffron
    Employé
    • Posté à 16h26 le 21/06/2012
    • Internaute 189095
      Employé

    Il me semble que la méthanisation a été tentée dans un projet des EPF Suisse pour je ne sais plus quelle cabane des Alpes Suisse. Les résultats n’avaient pas été convaincants (faible rendement du fait des températures et de la basse pression).

    Si j’ai un moment j’essayerai de retrouver l’article de « Les Alpes » (mensuel du Club Alpin Suisse) qui mentionnait l’expérience.

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