10/03/2012 à 09h04

« Récits de Fukushima » : huit petits films, témoignages poignants

Sophie Caillat | Journaliste Rue89

Une websérie poétique et émouvante nous mène à la rencontre de ces Japonais vivant dans l’enfer de la radioactivité, ce poison invisible. Angoissés, ils commencent tout juste à se révolter contre un gouvernement qui continue de leur jurer que tout va bien.

Un an après l’accident à la centrale de Fukushima, la catastrophe « n’est pas finie, elle vient de commencer ». C’est le constat dressé par Alain de Halleux, réalisateur de la série de huit petits films qu’Arte nous autorise exceptionnellement à publier.

A la fin du premier épisode, les larmes d’Eiko nous font comprendre ce qui est dit explicitement dans le dernier des huit films :

« Nous avons perdu le Japon que nous connaissons. »

Rien ne sera plus jamais comme avant pour ceux qui refusent de croire le discours trop rassurant du gouvernement.

Eiko vit à Tokyo, elle tient une crêperie avec son mari français et c’est pour ne pas jouer l’avenir de petite fille de quatre ans à la roulette russe qu’ils ont décidé de partir :

« Dans vingt ans elle tombe amoureuse de quelqu’un, et si elle hésite à faire un enfant avec lui, c’est malheureux, et je ne veux pas de ça. »

Elle n’habite pas dans la zone concernée par la radioactivité, mais refuse de prendre le risque d’avaler une nourriture contaminée, car la traçabilité totale est impossible.

« Je ne viens pas pour les aider, c’est eux qui vont nous aider »

Alain de Halleux est parti à l’automne pour un repérage en vue d’un documentaire pour la RTBF. Mais le réalisateur, à qui on devait le très remarqué documentaire sur les travailleurs du nucléaire (en France cette fois), a fait des rencontres si fortes qu’il a monté in extremis cette série. Il a trouvé un pays en mouvement :

« Une minorité de citoyens se réveillent et se demandent comment ça se fait qu’ils ont suivi le gouvernement depuis la deuxième Guerre Mondiale.

Comme personne n’avait voulu prendre la responsabilité de la défaite, il s’est développé une culture de l’irresponsabilité : il n’est pas possible d’émettre une idée qui va à l’encontre de l’opinion générale. »

Pour obtenir des témoignages aussi poignants, Alain de Halleux a fait très attention à ne pas être dans la démarche classique du journaliste qui vient prendre de l’information et retourne chez lui (d’ailleurs en général il devient ami avec les personnes qu’il interviewe) :

« Je ne viens pas pour les aider, c’est eux qui vont nous aider : ils doivent témoigner pour qu’on ouvre les yeux. Je veux que cette catastrophe serve à ce que la France sorte du nucléaire. »

« Les médecins : la radioactivité n’est pas dangereuse »

A Minami Soma, ville située juste au-delà de la zone d’exclusion de 20 km autour de la centrale, de plus en plus de citoyens font leurs valises. Maki, maman dont la petite fille est confinée à l’intérieur depuis un an, raconte :

« Ne plus promener son chien, ne plus laisser son enfant jouer dehors... si encore c’était pour le court terme. »

« Quand on est en prison, au moins, on sait quand se termine la peine », compare Alain de Halleux. Il a rencontré les bénévoles du Citizen’s Radioactivity Measuring Station (CRMS), association qui a ouvert des laboratoires à Fukushima City, à 65 km de la centrale. Son récit ressemblerait à de la fiction s’il n’était recoupé par les informations livrées par nos contacts sur place depuis des mois :

« Les médecins des hôpitaux sont tenus d’avoir le même discours que le gouvernement, c’est-à-dire que la radioactivité n’est pas dangereuse, et qu’il ne faut pas paniquer. Quand les citoyens évoquent les mesures du CRMS, on leur répond qu’il ne faut pas écouter ces gens qui sont des activistes, des musiciens... »

Derrière ce discours rassurant se cache aussi une affaire de gros sous, explique-t-il, car :

« Au-delà de la zone des 20 km, les gens sont libres de partir ou pas. Rappelons que les victimes du tsunami sont fortement aidés, ceux de la centrale n’ont rien. »

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  • SlyTheSly
    • Posté à 10h03 le 10/03/2012
    • Internaute 24414

    J’ai quand même du mal à considérer des gens vivant à Tokyo comme des victimes quand des milliers d’autres ont été réellement touchés au Nord du Japon.
    Ces histoires de radioactivité, et je conviens que la communication des autorités n’aide pas, déchaînent les passions et jettent la raison trop souvent à la poubelle.
    En plus les uns et les autres nous balancent tous un peu les chiffres qu’ils veulent, sans mise en perspective.

    (genre le seuil légal de tel truc est à 0,1, et on nous annonce « mon Dieu ils vont tous mourir, c’est actuellement mesuré à 1, soit 10 fois le seuil légal », sauf qu’en fait le seuil réel de dangerosité est à 100...Voir les micro/milli severts dont les journalistes nous abreuvent comme si on savait quoi faire de cette info brute...)

    Bref, chacun voit midi à sa porte et s’ils le veulent et le peuvent, qu’ils partent.
    Perso j’ai des amis à Sendai, de la famille et Sendai et Iwaki (préfecture de Fukushima, environ 45 Km au Sud de la centrale) via mon épouse, et leur approche me semble plus raisonnable, ils ne paniquent pas même s’ils s’inquiètent parfois.
    Et à mon avis même si le gouvernement tente un peu de contrôler l’info, les projecteurs sont trop braqués sur Fukushima pour qu’on puisse planquer sous le tapis toute dangerosité aiguë.

  • Lionel06
    Lionel06
    Dessoucheur
    • Posté à 12h19 le 10/03/2012
    • Internaute 30683
      Dessoucheur

    On peut également écouter l’excellent documentaire réalisé par l’équipe de Là-bas Si J’y Suis sur France Inter : 11 03 11 FUKUSHIMA

    Lien

  • padiran
    padiran
    Chroniqueur Grolandais
    • Posté à 12h21 le 10/03/2012
    • Internaute 5159
      Chroniqueur Grolandais

    La France, grâce à son savoir faire en matière de contrôle de l’environnement et à l’action de ses organisations indépendantes participe à la solidarité avec le Japon. L’ACRO est présent sur le territoire japonais pour aider les populations locales.
    L’ACRO va implanter un laboratoire indépendant de contrôle de la radioactivité au Japon.

  • newsome
    • Posté à 19h11 le 10/03/2012
    • Internaute 93179

    « Dans vingt ans elle tombe amoureuse de quelqu’un, et si elle hésite à faire un enfant avec lui, c’est malheureux, et je ne veux pas de ça. »

    J’imagine que si elle hésite à faire un enfant, c’est parce qu’elle craint de lui transmettre des mutations génétiques, sources de malformations.

    Il est urgent de la rassurer : les malformations chez les enfants d´’irradiés, c’est un mythe ! !

    Plus précisément, s’il est possible qu’il y ait un effet dû à l’irradiation du foetus dans le ventre de sa mère, toutes les études portant sur les malformations héritées, par transmission de mutations dues à une irradiation de la mère (ou du père) concluent à une absence de surcroît de risque. Que ces études portent sur Hiroshima, Tchernobyl ou même, ce qui minimise la possible influence du lobby pro-nucléaire sur les résultats, sur la descendance des patients traités par radiothérapie. Cf. par ex. cette étude sur les « Congenital Anomalies in the Children of Cancer Survivors ». Extrait :

    « Our findings offer strong evidence that the children of cancer survivors are not at significantly increased risk for congenital anomalies stemming from their parent’s exposure to mutagenic cancer treatments. This information is important for counseling cancer survivors planning to have children. »

    On peut aussi citer l’absence de preuve convaincante de l’existence de mutations génétiques dans la faune de la zone d’exclusion de Tchernobyl : cf. les articles de Robert Baker de l’université du Texas, par ex. ici.

  • Shamash
    Shamash répond à homosarkosus
    Ingénieur agro
    • Posté à 13h41 le 11/03/2012
    • Internaute 37818
      Ingénieur agro

    Si les débits de doses mesurés de la façon la plus honnête et transparente que possible, y compris par des militants plutôt méfiants envers les autorités, montrent que ça n’a jamais, ni autours de la centrale, ni dans les métropoles, dépassé le seuil à partir duquel on constate des effets à long terme (environ 100 millisieverts en une seule exposition ou 200 millisieverts par an pour une exposition chronique), il me semble normal de l’introduire dans le débat sans se faire soupçonner de malhonnêteté, non ?

    Les gens qui se sentent contraint de partir de chez eux le font pour des exposition peut être 50 fois plus faibles que les seuils de danger. Et cela se comprend dès lors qu’on se figure que le seuil est 100 fois plus faible qu’il ne l’est réellement.

    En gros : si l’exposition naturelle est de 1 mSv/an, les gens vont réagir dramatiquement à une info telle que : la radioactivité du milieu a été multipliée par 5. Et ce d’autant plus que pour le journaliste qui rapporte l’info, c’est effectivement « grave ». Alors qu’à 5 mSv/an, il n’y a toujours aucun risque.

    Il est pour finir anormal qu’un évènement qui n’entraînera en toute probabilité aucun mort, ni aucun cancer, au sein des populations génère une telle inquiétude et une telle mobilisation des esprits.

    a+

  • MarsuBleu
    MarsuBleu
    à 10.000 km
    • Posté à 14h11 le 11/03/2012
    • Internaute 41477
      à 10.000 km

    Que dire... le sujet est tellement difficile et vaste.
    J’habite a Tokyo, depuis 4 ans et je ne partirai pas de si tot.

    Ces films sont interessants et la sincerite des personnes rencontrees est touchante.
    Chacun choisi son propre destin, en fonction des contraintes exterieures mais surtout en fonction de sa propre sensibilite a ces problemes. Quitter Tokyo a cause de la catastrophe de Fukushima, comme le couple du premier film ? excessif sans doute, mais s’ils ne peuvent pas supporter l’idee de prendre ce risque, alors qu’ils s’en aillent. C’est leur probleme.

    Personnellement, je pense prendre moins de risques « en general » en vivant ici : pas d’insecurite, peu de pollution (dans la definition quotidienne), une qualite de vie tres elevee. Mais chacun fait ce qu’il veut... enfin... pas toujours.

    Et c’est la que les autres temoignages, sont interessants : peut-on toujours tout quitter ? non, sans doute, ou en tout cas pas sans blessures profondes.

    Alors oui, ce qu’il reste a faire dans le cas ou on choisit de rester, c’est de se battre pour les sujets qui comptent : l’aide et la justice pour les personnes impactees, la verite pour les personnes des zones limitrophes, la re-fonte des entites qui ont faute, la fondation de nouvelles regles pour eviter de nouveaux drames similaires.

    Ca vient.
    Ce sera tres dur et ca prendra du temps, mais ca viendra. Les gens realisent, petit a petit.

    C’est gentil de la part des autres pays d’y penser et d’en parler, mais un conseil : ne regardez pas trop le Japon, car vous risquez d’oublier votre propre situation.
    Et dans 10 ans, quand le Japon sera definitivement sorti du nucleaire et aura fait progresse sa societe, la France sera peut-etre encore en train de se demander s’il faut plutot investir dans le solaire ou l’eolien.

  • Decrauze
    Decrauze
    Diariste pamphlétaire
    • Posté à 15h23 le 11/03/2012
    • Internaute 78713
      Diariste pamphlétaire

    Je tremble, pas que de peur, je tremble de tout mon être, de tout ce qui m’entoure, de tout mon univers. Pas d’échappatoire, pas de respiration profonde à tenter, le monde m’échappe, bascule et se fracasse. Les bases s’écartèlent, deviennent failles mortelles. Je ne peux m’accrocher à rien de solide : la mobilité contre-nature menace. L’épilepsie terrestre gronde, gigantesque tonnerre des entrailles. Aucune résistance, pas une prière possible : le hasard et la nécessité tectoniques modèlent l’instant et dessinent la fin. Comme un crépuscule des vies à portée du regard. (La suite sur Fukushima, mon âme ou rien)

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