Polémique 27/10/2011 à 19h38

Réponse à Pascal Bruckner : oui, il faudra reprendre aux riches

Hervé Kempf | Reporterre.net


Pascal Brückner sur le plateau de France Inter (DR)

Vous croyez que Pascal Bruckner dénonce le fanatisme des écologistes, leur goût supposé de l’apocalypse, leurs dérives catastrophistes ou leurs exagérations ? Je le croyais aussi.

Mais son insistance, peut-être inconsciente, à enfoncer un certain clou, révèle que sa campagne anti-écologiste vise un autre but. Il a d’abord dit, lors de l’émission télévisée « Ce soir ou jamais », animée par Frédéric Taddéi le 4 octobre sur France 3, que c’est mon livre (Comment les riches détruisent la planète) qui l’avait poussé à écrire le sien.

Puis il s’est inquiété de l’idée selon laquelle l’Occident devrait accepter l’appauvrissement matériel. Plus tard, le 15 octobre, chez Alain Finkielkraut, sur France Culture, voilà qu’il s’indigne presque en m’attribuant « le slogan » que « les riches doivent s’appauvrir volontairement ».

De nouveau, le 22 octobre, dans l’émission de Laurent Ruquier, « On n’est pas couché » sur France 2, il me prend pour cible, expliquant qu’

« Hervé Kempf a écrit textuellement et il l’a redit devant moi, que nous devions nous appauvrir ».

Oui, il faudra consommer moins

Comme Pascal Bruckner cite peu d’autres écologistes, on peut penser que son insistance recouvre une obsession : la crainte qu’une politique écologiste conduise à une remise en cause de l’ordre social, en poussant à la réduction des inégalités très importantes qui caractérise le monde d’aujourd’hui.

En effet, ce que je dis aussi bien dans mes livres qu’en public – jusque devant les militants du Parti socialiste, réunis dans leur université d’été à La Rochelle en septembre 2011 -, est que les pays riches doivent réduire leur consommation matérielle et leur consommation d’énergie.

Pourquoi ? Parce que la situation écologique planétaire ne permet pas que sept milliards d’humains vivent avec le même niveau de consommation matérielle que les Américains du nord ou les Européens. Comme, par ailleurs, il n’y a aucune raison qu’une partie des humains vive de manière plus dispendieuse que d’autres, le niveau de vie moyen sera dans l’avenir inférieur à celui que connaissent les Américains du nord et les Européens.

Autrement dit, que si l’on veut respecter l’équilibre écologique de la planète et maintenir la paix, nous allons vers une baisse de la consommation matérielle dans les pays occidentaux, ce que l’on peut traduire comme appauvrissement matériel.

Réorienter la consommation​ vers le durable

Mais il y a trois choses que j’écris et dis également avec constance, et que Pascal Bruckner feint de ne pas entendre.

  • La première est que baisser la consommation matérielle n’est pas avoir moins, mais se donner les moyens de faire mieux. C’est-à-dire qu’il s’agit d’orienter une part de notre activité collective vers des domaines à moindre impact écologique que la production matérielle, répondant mieux aux besoins sociaux, et capables de créer de nombreux emplois : l’éducation, la santé, la culture, une autre agriculture, une autre politique de l’énergie et des transports, la restauration de l’environnement, etc. S’appauvrir matériellement, mais pour s’enrichir dans les biens communs. Moins de biens, plus de liens.
  • La deuxième idée, indissociable de la première, est que la condition pour aller dans cette direction est de réduire drastiquement l’inégalité. D’une part, pour changer le modèle culturel de surconsommation projeté par l’oligarchie. Ensuite afin que les classes moyennes occidentales constatent que la transformation écologique se fait dans l’équité. Enfin de façon à récupérer la part de la richesse collective appropriée par l’oligarchie, pour améliorer la situation des plus pauvres – qu’il n’est bien sûr pas question d’appauvrir -, et pour financer la réorientation de notre activité collective dans un sens moins nuisible et plus créateur d’emplois.

Consommer moins pour partager mieux

C’est ce point clé de l’écologie politique qui effraie tant M. Bruckner – et les Ferry et Allègre de tout poil : pour résoudre la crise écologique, il faut résoudre la question sociale. Et la question sociale, aujourd’hui, c’est une inégalité devenue insupportable, tant au sein des sociétés qu’à l’échelle du globe.

Comme une large part du mouvement écologique articule maintenant clairement la question sociale et la question écologique, la tactique des défenseurs du néo-capitalisme est de faire croire que l’écologie se résume à un sentiment psychotique de la catastrophe. De nier qu’au contraire nous voulons changer le monde, et que changer le monde suppose la justice. La grande peur de Pascal Bruckner, c’est qu’en changeant le monde, on reprenne aux riches ce qu’ils ont volé.

  • 4273 visites
  • 25 réactions
Vous devez être connecté pour commenter : or inscrivez-vous
  • Cannibal Ferox-
    Cannibal Ferox-
    mangeur de chouineur
    • Posté à 10h05 le 28/10/2011
    • Internaute 159072
      mangeur de chouineur

    Mais qui accorde un tant soit peu de crédit à Bruckner ? A part quelques médias ringards, je veux dire.

  • Rémim
    Rémim
    .
    • Posté à 13h01 le 28/10/2011
    • Internaute 107704
      .

    Les réponses de Nicolas Hulot au même Bruckner, qui voit ses affirmations démontées les unes après les autres http://tempsreel.nouvelobs.com/un-vert-pour-la-route/20111013.OBS2395/face-a-face-quand-hulot-replique-a-bruckner.html

  • Keldan
    Keldan
    Now future & karpe diem
    • Posté à 17h10 le 28/10/2011
    • Internaute 5164
      Now future & karpe diem

    Ce qui doit être réduit n’est pas la consommation, mais la surconsommation, autrement dit le gaspillage et les trucs débiles qui servent à rien.

    Le problème n’est pas d’acheter et d’utiliser un téléphone portable, mais d’en acheter trois en une année parce qu’on est tellement abruti qu’on obéit aveuglément à la publicité et à la mode.

    Ce n’est pas de prendre son 4x4 parce qu’on vit au milieu de la pampa, mais d’être un sale rebut de la société qui utilise son scooter pour faire dix mètres et en plus le garer au beau milieu du passage (venez pas pleurer si on a pris votre selle pour un cendrier...).

    Le problème n’est pas de bouffer un vrai steak élevé dans les règles de l’art sans tout dégueulasser, mais de s’empiffrer de merde au soja OGM qui détruisent les rivières (en plus en s’imaginant sauver la planète parce qu’on bouffe pas de viande).

    Le problème n’est pas de tuer un phoque à coup de CO2 en faisant une requête sur un moteur de recherche, mais de voir fondre des icebergs pour cette merde de publicité qui ne sert à rien.

    Faudrait que les gens comme le type dont il est question s’achètent un cerveau et s’en servent cinq minutes, comme ça ils comprendraient que notre confort matériel n’est en rien menacé si on se débarrasse de toutes les merdes qui servent à rien, quand elle ne sont carrément pas des boulets.

  • Sylvain7
    • Posté à 06h36 le 29/10/2011
    • 31797

    Merci beaucoup à Hervé Kempf de continuer le bon combat qu’il a entamé presqu’en culottes courtes ; -)

    « Comme une large part du mouvement écologique articule maintenant clairement la question sociale et la question écologique ..... »

    C’était du simple bon sens. Mais il est hélas mal porté par des apparatchiks intéressés se croyant irremplaçables parmi lesquels on trouve très rarement des écolos de la première heure, ou alors pourris par la notabilisation.

    Et c’est une ânerie nuisible à l’intérêt général d’avoir choisi un porte-drapeau à la notoriété surfaite qui ne maîtrise même pas le français ; même si Hulot posait d’autres réels problèmes. Que n’ont-ils fait intelligemment appel à une vieille militante de terrain désintéressée !

    Mieux vaut alors essayer - de l’intérieur ou de l’extérieur, mais non carté – d’améliorer le programme environnemental de François Hollande qui a besoin d’un gros score dès le premier tour ; ce que vu son désintéressement la vieille militante aurait peut-être compris.

    Il nous manque une Solange Fernex