Swissinfo 05/03/2013 à 17h24

« Le vote suisse va déclencher un raz-de-marée contre les salaires abusifs »

SwissInfo"

Peter Siegenthaler, traduction Isabelle Eichenberger



Ulrich Thielemann (Swissinfo)

Le verdict des citoyens suisses sur l’initiative contre les salaires abusifs des managers aura des répercussions bien au-delà des frontières helvétiques, pronostique l’éthicien suisse de l’économie Ulrich Thielemann. Pour lui, ce texte est même dangereux, car il finira par donner trop de pouvoir aux actionnaires.

Près de 68% des électeurs et l’ensemble des cantons ont approuvé l’initiative populaire. Malgré ce résultat clair et net, le combat contre les salaires abusifs ne fait que commencer.

Economiesuisse, le Medef suisse, n’est pas la seule à penser que le texte ne parviendra pas à lutter contre les abus de manière convaincante. Ulrich Thielemann, professeur pendant dix ans à l’Institut pour l’éthique de l’économie de l’Université de St-Gall, fait la même prévision.

Mais ce spécialiste, fondateur en 2010 à Berlin de « Me’M – think tank sur l’éthique de l’économie », donne des raisons très différentes de celles avancées par la fédération patronale suisse.

swissinfo.ch : Deux Suisses sur trois ont accepté l’initiative contre les salaires abusifs. Ce résultat plutôt clair est-il selon vous une expression de colère ou de calcul ?

Ulrich Thielemann : Le mot colère implique une connotation d’irrationalité. Lors de la votation, il est vrai que l’irrationnel avait sa part dans ce qui était décidé en réalité. Mais l’impulsion, la raison profonde qui a décidé cette majorité des deux tiers n’a rien d’irrationnel, puisque c’est la conviction d’une grave disproportion entre boni et bonne gouvernance qui a motivé les électeurs.

« Signal négatif » pour la Suisse

Economiesuisse, le Médef helvetique, qui avait investi 8 millions de francs suisses (6,5 millions d’euros) dans la lutte contre l’initiative, ne croit pas que le texte empêche les salaires abusifs. « Nous avons toujours dit qu’elle ne pourra pas tenir sa promesse. Elle ne fait que déplacer le pouvoir des conseils d’administration vers les actionnaires », indique Ursula Fraefel, cheffe de la communication de la campagne. Au lieu de cela, ce sont les conditions cadres de la place économique suisse, en particulier son droit des sociétés libéral jusqu’ici, qui seront affectées. Les actionnaires auront à l’avenir le pouvoir de décision final en ce qui concerne la rétribution des managers. Economiesuisse ne peut donner d’instructions ni aux entreprises, ni aux actionnaires. « Mais nous pensons qu’il faut en appeler au sens de la mesure et au bon sens des patrons de l’économie », ajoute Ursula Fraefel.

Economiesuisse explique sa défaite en disant que la colère des citoyens a été encore accrue par le fait qu’on se trouvait en période de négociation de conventions collectives et que les « partis bourgeois » n’ont pas su convaincre leur base de rejeter l’initiative.

Pour l’éthicien que vous êtes, ce plébiscite constitue-t-il un pas en direction de plus ou de moins d’éthique dans l’économie ?

La question serait plutôt : de quelle éthique parlons-nous ? Ici, d’un point de vue impulsif, il s’agit d’un pas vers plus de justice.

Beaucoup de gens sont indignés par les primes disproportionnées par rapport aux prestations. Ils sont surtout en colère d’entendre que des cadres reçoivent des rétributions de plusieurs millions même quand l’entreprise enregistre des pertes.

Et qu’est-ce qui est irrationnel, dans le résultat de la votation ?

La grande irrationalité est que, au fond, ce ne sont pas les salaires abusifs qui vont être rognés, mais ce sont les droits des actionnaires qui seront renforcés. M. Minder (l’auteur de l’initiative référendaire, ndlr) croit apparemment que l’injustice que lui-même et la majorité des citoyens ont ressentie est identique aux intérêts des actionnaires qui se voient privés de beaucoup d’argent en raison de boni millionaires.

Si le management encaisse plus, il reste moins d’argent pour les actionnaires. Qu’y a-t-il de faux à cela ?

La pratique des primes de plusieurs millions ne s’explique pas seulement par l’avidité des managers, mais aussi par celle des actionnaires. Le problème provient des grands fonds de placement qui n’ont absolument rien contre des primes élevées, bien au contraire.

Le management argumente de la manière suivante : nous augmentons votre plus-value, le cours des actions de quelques milliards. Et vous, vous nous laissez quelques pour cents.

Pour l’actionnariat, cela n’a aucune importance si les managers empochent quelques dizaine de millions, ce sont des « peanuts » en comparaison avec les milliards que les gros actionnaires encaissent. Ils étaient déjà la cause principale des salaires abusifs, et voilà qu’ils sont encore plus puissants.

« Les boni ne baisseront pas »

Voulez-vous dire que le peuple n’y a vu que du feu et qu’il s’est tiré une balle dans le pied ?

Les boni ne baisseront pas. Au contraire, ils vont continuer d’augmenter. L’initiative est très dangereuse dans son résultat même.

Si on prend au sérieux la colère exprimée par le résultat du vote, on arrive à un résultat différent, c’est-à-dire que les managers ne doivent plus être rémunérés de manière aussi démesurée et que la modération et la responsabilité doivent reprendre leur place au sein des entreprises.

Mais pour cela, il ne faut pas renforcer encore plus le pouvoir du capital, mais au contraire le limiter.

Equilibre entre la rétribution et la production

En quoi les citoyens sont-ils concernés par les salaires payés par une entreprise ?

Cela fait longtemps que les entreprises ne sont plus une affaire privée. Et les primes des hauts-dirigeants encore moins puisqu’elles touchent justement à une question de justice et, donc, à la coexistence sociale.

D’une part, il y a la question de l’équilibre entre la rétribution et la production. Les 72 millions que le président de Novartis, M. Vasella, aurait dû recevoir auraient été payés par d’autres personnes, c’est-à-dire par les patients qui doivent payer trop cher leurs médicaments. Et M. Vasella se voit récompensé pour avoir, avec d’autres entreprises pharmaceutiques, fait du lobbying pour prolonger la protection des brevets. Cela a permis aux actionnaires de gagner des milliards.

D’autre part, cette situation fait naître un esprit mauvais au sein de l’entreprise, à savoir l’avidité. Il ne s’agit plus de rétribuer le travail selon les critères d’une profession donnée. Au contraire, on fait tout ce qu’on peut pour s’enrichir le plus possible.

La direction ne dirige plus l’entreprise en encourageant le sens des responsabilités, et donc une attitude correcte envers toutes les personnes concernées, mais avec l’objectif de maximiser les boni. Ces incitations corrompent la direction et toute l’entreprise. C’est là le problème, et cela concerne notre vie à tous.

Limiter la part variable des rémunérations

Vous prétendez que l’initiative Minder ne permettra pas de diminuer les inégalités. Mais que faut-il faire alors pour mettre un terme aux abus ?

Il faudrait prendre les rênes des mains des actionnaires et détourner complètement les entreprises de leur quête insatiable des bénéfices. Cela signifie qu’il faudrait limiter la part variable des rémunérations. C’est la direction prise par le Parlement de l’UE, qui prévoit que la part variable des salaires des banquiers ne puisse dépasser la fixe.

Ce serait au moins un début. Ce ne serait pas une intervention insupportable dans la liberté de contrat. Car l’actionnaire pourrait encore verser des millions aux cadres, mais plus sous forme d’incitation. Ensuite, cela contribuerait à responsabiliser la direction d’entreprise. L’esprit de modération était déjà une évidence pour les entrepreneurs classiques.

Abstraction faite de la question de savoir si l’initiative atteint son but ou pas, celle-ci aura-t-elle des effets aussi au-delà de nos frontières nationales ?

Je crois que cette votation pourrait déclencher une sorte de raz-de-marée, et pas seulement en Suisse. Elle a un rayonnement global. On en a parlé dans le monde entier. Certains pensent que c’est dû au fait qu’elle est un peu bizarre dans le monde d’aujourd’hui. Mais la raison principale, c’est que ce ne sont pas les seuls citoyens suisses qui en ont assez des salaires abusifs.

Publié initialement sur
SwissInfo
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  • PaulTron
    PaulTron
    Ce champ sera visible par tous (...)
    • Posté à 18h00 le 05/03/2013
    • Internaute 168564
      Ce champ sera visible par tous (...)

    C’est bien le renforcement du pouvoir de l’actionnaire qui me gênait dans cette votation. A voir le Capital de Costa-Gavras, on comprend bien que ces bonus sont donnés par l’actionnaire.
    Ensuite, limiter le bonus par rapport au salaire, n’empêchera pas d’augmenter le salaire. Pour que la justice s’installe, il faut bien plus, mais cela conduirait à un autre modèle économique, qui ne serait plus capitaliste.
    M’enfin, le fait d’en parler autant, de cette votation, fera peut-être réfléchir les grands patrons, ce qui n’interdira pas aux actionnaires de se faire des milliards sans rien glander, lorsque les autres n’en étaient qu’aux millions.

  • ereve
    ereve
    commercial
    • Posté à 18h35 le 05/03/2013
    • Internaute 193059
      commercial

    Et oui c’est bien le renforcement du pouvoir des actionnaires qui a été adopté lors de cette votation et avec une très large majorité ( malgré l’opposition du patronat ) au détriment des conseils d’administration qui par des mesures plus ou moins occultes s’attribuaient des sommes quelquefois considérables .
    Ce n’est sûrement pas une remise en cause de la société privée , de ses actionnaires ,de ses profits et des dividendes , c’est simplement une affirmation du capitalisme et d’un système libéral , et encore le syndicat patronal était contre .
    Il y a quelques semaines une votation avait interdit des vacances supplémentaires .......
    Ils sont fous ces suisses ? Peut être pas , le niveau de vie est élevé , peu de chômage ........
    Bon , la France chasse les patrons , les investisseurs , les entreprises , ce doit être mieux : -)

  • ducatel
    • Posté à 19h03 le 05/03/2013
    • Internaute 7941

    pourrait-on donner 1 définition d’un salaire abusif ? Pour ma part, je trouve que ces décisions vont juste bénéficier à des places comme singapour qui seront ravis d’accueillir les naufragés de la finance en europe

  • TFE
    TFE
    stagiaire
    • Posté à 19h14 le 05/03/2013
    • Internaute 87746
      stagiaire

    si les lois et taxes suisses etaient appliquees en france...
    * il n’y aurait pas de salaire minimum
    * les gens qui gagnent 2000euros par mois payeraient 10% d’impot, et non 30%

    • Alextpe
      Alextpe répond à TFE
      • Posté à 13h47 le 07/03/2013
      • Internaute 190628

      C’est faux concernant l’imposition. Il n’y a pas d’assurance-chômage ou retraite (ou juste ridicule), donc il faut ajouter cela aux dépenses contraintes bien que ce ne soit pas de l’impôt. De plus, une personne en France gagnant 2000 net mensuel paye 11% d’impôt (en comptant la CSG en plus). Et avec 2000 net mensuel, dur dur de vivre à Lausanne...

      • Gangleri
        Gangleri répond à Alextpe
        Travaille à l'étranger
        • Posté à 11h58 le 08/03/2013
        • Internaute 170183
          Travaille à l'étranger

        Pas d’assurance chômage ? Faux, c’est une cotisation obligatoire.

        Pas de retraite ? Faux, il y a la cotisation obligatoire à l’AVS (retraite minimale) + la cotisation obligatoire au 2e pilier (financée par l’employeur et l’employé, qui assure un complement de retraite important).

        Concernant les taux d’impositions, ils sont en fait très comparables entre la France et la Suisse. Voir meilleurs en France pour un couple avec enfants, même avec des salaires comfortables.
        La vraie différence c’est les prélévements obligatoires. La liste s’est allongée au fil des années en France pour atteindre les 20%-25%. En Suisse on parle de 10%.
        La difference est encore plus flagrande sur les charges des employeurs.

         
        • Alextpe
          Alextpe répond à Gangleri
          • Posté à 12h01 le 08/03/2013
          • Internaute 190628

          Ah, un copain qui bosse en Suisse m’avait dit que c’était beaucoup moins avantageux, et que les Suisses souscrivaient à des machins complémentaires par capitalisation pour assurer une retraite correcte. Je veux bien des infos dessus si vous avez.

          Les prélèvements obligatoires, c’est un fait qu’il est plus élevé en France. Toutefois, il faudrait comparer avec tout dans la balance : frais de scolarité, retraite par capitalisation et santé dans la balance des ménages et sur le PIB. Même si c’est dans le secteur privé, ce sont tout de même des prélèvements obligatoires.
          Avoir de fort prélèvement obligatoire n’est pas en soi un problème quand les services publics sont de bonne facture comme on l’a très longtemps eu en France (santé, route et éducation notamment). Le souci est qu’actuellement le prélèvements augmentent et les services publics diminuent : on se fait pigeonner...

          • Gangleri
            Gangleri répond à Alextpe
            Travaille à l'étranger
            • Posté à 12h19 le 08/03/2013
            • Internaute 170183
              Travaille à l'étranger

            Les Suisses choisissent en effet le plus souvent de souscrire à un « 3e pilier ». Qui est une épargne retraite complémentaire 100% individuelle et non-obligatoire, proposée par les banques et assurances. En fait c’est l’équivalent des plans retraites que proposent les banques françaises. Le but étant de se garantir des revenus comfortables, et non de s’assurer le minimum.

            Cela fait +10ans que je travaille en Suisse. D’abord en y habitant, puis en habitant sur France. Certes le coût de la vie y est bien plus élevé qu’en France, mais les salaires suivent. L’un dans l’autre la capacité d’épargne d’un salarié Suisse est bien plus importante.

        2 autres commentaires
  • Foggia
    Foggia
    Salaryman
    • Posté à 19h44 le 05/03/2013
    • Internaute 82281
      Salaryman

    C’est un métier, ça, « éthicien de l’économie » ?
    On en apprend tous les jours.
    Remarquez, vu la tendance actuelle, en mettre un dans chaque conseil d’administration du CAC40 et équivalents ne serait pas une bête idée.

  • soleilvert
    soleilvert
    "Humano-numériqus "
    • Posté à 20h01 le 05/03/2013
    • Internaute 167639
      "Humano-numériqus "

    Des soldats Suisses au mali
    Rien avoir avec le vote du week-end dernier mais en rapport avec la Suisse
    Un incroyable article paru aujourd’hui dans « La Tribune de Genève “

  • velkro2
    velkro2
    le retour
    • Posté à 23h11 le 05/03/2013
    • Internaute 199108
      le retour

    les suisses ont déja été consulté sur 5 semaines de congés payés, ils ont refusé
    les suisses travaillent 42 h et ont 4% de chomage
    ils n ont ni 35 h, ni ISF,ni taxe a 75% ni assistanat
    la suisse n a jamais cru au socialisme, philosophie de l échec, de l ignorance et de l envie

    PS : chavez est mort ! un dictateur en moins ! !
    un socialiste en moins !
    viva la libertad !

    • simla
      simla répond à velkro2
      desperate housewife
      • Posté à 08h27 le 06/03/2013
      • Internaute 164811
        desperate housewife

      Oui mais....en 2010 plus de la moitié des suisses gagnaient pas loin de 5000€/mois,(salaire médian) alors qu’en France il était de 1440 €/mois en 2009.

      Un salaire de 3000 €/mois est considéré comme un bas salaire.

      Vous avez oublié de le mentionner dans votre liste !

    • newuser
      newuser répond à velkro2
      • Posté à 20h45 le 08/03/2013
      • Internaute 25621

      Un ami suisse a pu acheter une maison en France de 500 000 euros. Il est conducteur de bus à Genève.

  • Paco Picopiedra
    Paco Picopiedra
    Ami de Crackity Jones
    • Posté à 10h52 le 06/03/2013
    • Internaute 197242
      Ami de Crackity Jones

    C’est vraiment un sacré témoignage vous pouvez garder ce monsieur pour d’autres commentaires, belle qualité de réflexion, passionnant, merci beaucoup.

    Dommage qu’il disparaisse déjà dans les méandres du forum.

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