Témoignage 10/12/2012 à 10h28

Mes dix mois en tant qu’ambassadeur d’Autolib’

Robin Lambert



Un station Autolib’ à Paris (Eric Lecluyse/BienBeau.fr)

Après dix mois passés à travailler pour Autolib’ (de décembre 2011 à octobre 2012) en tant qu’ « ambassadeur week-end », j’ai pensé que quelques précisions devaient être apportées au tableau, souvent favorable, de la société Autolib’.

Embauché en tant qu’« ambassadeur d’accueil » fin 2011, j’ai été tout d’abord impressionné par le souci de formation d’Autolib’ : une semaine complète et rémunérée pour apprendre comment fonctionne le service, en quoi va consister notre travail sur le terrain, et comment se servir du « Personal Digital Assistant » (PDA, ou Assistant Digital Personnel, pensez à un gros smartphone résistant aux intempéries et conçu pour un usage professionnel).

Toujours au cours de cette semaine, on nous fournit notre matériel de fonction :

  • le PDA – neuf, mais qui provoque l’hilarité générale par sa conception obsolète - et chargeur avec adaptateur allume-cigare ;
  • une sacoche ;
  • un pull siglé Autolib’ ;
  • un manteau siglé Autolib’ ;
  • un jean simple ;
  • un polo ;
  • des gants.

Tout de même pas mal pour un boulot étudiant payé au smic !

Froid intense, consignes loufoques

Notre mission initiale est de rester sur les stations possédant une borne d’abonnement (les « bulles ») pour informer les passants, aider ceux qui souhaitent s’inscrire et conseiller les clients utilisant déjà le service, ces derniers étant encore peu nombreux à ce moment.

Le contact client me plaît beaucoup, mais même en s’y étant préparé, le froid de plus en plus intense (-10°C) de février devient difficile à supporter, surtout quand on ne peut pas bouger plus de quelques pas.

Nous commençons alors à recevoir des consignes loufoques, venues d’on ne sait où :

« S’il fait trop froid, abritez-vous dans un café, on vous remboursera. »

On nous dit aussi qu’il y a un matériel de grand froid qui nous est destiné et devrait arriver sous peu. Je n’en verrais la couleur qu’en avril.

Pas de chauffage, pas de quoi s’assoir, pas de toilettes...

La situation perdure un week-end, puis deux. Finalement, un appel du service de régulation nous informe que ce week-end, il nous est strictement interdit d’entrer à l’intérieur des « bulles ».

Nous allons circuler à quatre par voiture avec d’autres collègues.

« - Qu’est-ce qu’on va devoir faire ?

- On vous tiendra au courant. »

S’en suivent alors deux week-ends de confusion totale, où l’on prend notre service sans savoir quoi faire, pour finalement se retrouver à errer sans but dans Paris à quatre dans les VE (Véhicule Electrique).

On apprend par collègues interposés qu’un ambassadeur se serait fait virer pour avoir été vu allongé dans une borne d’abonnement à force de fatigue et de froid. Il aurait ensuite appelé l’Inspection du travail.

Il est clair que ces bornes ne constituent pas un espace de travail décent : pas de chauffage, pas de quoi s’assoir, pas de toilettes...

Je faisais parti de ceux qui avaient les meilleurs horaires pour ne pas trop souffrir du froid : de 12h à 20h, tandis que d’autres travaillaient de 23h à 7h.

Démissions successives

On nous convoque ensuite à une réunion dans les locaux où nous avons suivi notre formation.

Notre chef d’équipe nous informe que nous ne serons désormais plus stationnés dans les bornes d’abonnement, mais que nous effectuerons des tournées entre plusieurs stations pour nous assurer du bon fonctionnement du service.

Nous sommes toujours censés répondre aux questions d’éventuels passants, mais notre mission vient de changer drastiquement du contact client à l’entretien technique...

Les premiers à partir sont nos deux collègues soixantenaires, pour qui le travail en extérieur était certainement moins supportable, et qui n’avaient pas de smartphones personnels avec GPS pour trouver les stations à inspecter et devaient se déplacer avec le plan du Grand Paris pour se repérer.

Les départs successifs de mes collègues se poursuivent : d’une douzaine d’ambassadeurs sur mon secteur du Sud-Ouest, on passe à six, malgré un nombre de stations et de voitures ayant triplé.

Au moment de ma démission, notre rôle semble changer encore, car on ne fait pratiquement plus les tournées. Au lieu de ça, on est appelés sur des problèmes ponctuels du service dans tout le secteur.

Difficile à comprendre, quand on sait que les tournées de stations étaient justement prévues pour parer en amont à d’éventuels dysfonctionnement.

Le PDA, instrument de torture du travailleur moderne

Notre outil de travail principal, le PDA, mérite une mention spéciale en tant qu’outil de torture du travailleur moderne.

Le modèle que l’on nous a fourni datait, et ça se sentait : autonomie très réduite, bien trop volumineux pour tenir dans une poche, erreurs et plantages à répétition – il « oubliait » par moments de nous transmettre les appels du service régulation...

Sa sonnerie stridente de vieux téléphone m’a brisé les oreilles et le moral pendant tous ces longs week-ends, et j’ai eu l’impression de redevenir un homme libre en le rendant.

Pour vous donner une idée de l’ambiance qui entoure ce travail, voici les notes que j’ai prises lors de mon dernier week-end :

« Prise de service à midi en banlieue sud, sous la pluie. J’arrive à la station où je dois prendre mon service : pas de VE dispo pour faire la tournée. Après vérification, c’est pareil dans les stations aux alentours, déjà assez éloignées en banlieue. Appel à la régul’, j’abandonne après quinze minutes d’attente sans réponse, pour ne pas trop user la batterie...

Je décide d’aller en tram à une station avec VE. Une fois sur place, mon chef d’équipe m’appelle, inquiet de savoir ce qui se passe : la régul’ n’arrive pas à me joindre sur mon PDA et est sur le point de me mettre en absence, sans avoir utilisé mon numéro de portable...

La régul’ était censée me rappeler, mais au bout de dix minutes je prends les choses en main et décide de les appeler moi-même. Une régulatrice m’informe que le collègue avec qui je dois faire la tournée est bien arrivé et a un VE. Elle prend mon numéro et me promet de l’appeler pour qu’on se retrouve.

Dix minutes après, je décide d’appeler le collègue en question en supposant que le numéro que j’avais enregistré la semaine dernière était le bon. Il me dit qu’il est en route pour aller chercher un collègue, qui est censé me remplacer. On se retrouve finalement, et la journée peut enfin commencer, au bout d’une heure et demie ! »

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  • yshani
    yshani
    étudiant
    • Posté à 10h54 le 10/12/2012
    • Internaute 142570
      étudiant

    C’est pas sur ces petites barquettes qu’ils vont devoir faire de la pub pour europcar a qui ils ont piqué le concept ?

  • Waldeck
    Waldeck
    Le désenchantement, c'est (...)
    • Posté à 11h11 le 10/12/2012
    • Internaute 36864
      Le désenchantement, c'est (...)

    C’ est tout à fait la conception du management et du marketing du patronat français !
    Et ils viennent ensuite pleurnicher que si l’économie nationale ne va pas fort , c’est la faute de l’État, du cout du travail, des entraves à la libre entreprise etc...

  • DiaboloSatanas
    DiaboloSatanas
    Fou du volant
    • Posté à 11h29 le 10/12/2012
    • Internaute 79165
      Fou du volant

    Ça me parait bien compliqué tout ça . Pourquoi ne pas devenir chauffeur de taxi ?

  • Joseph Gratteur
    Joseph Gratteur
    Working class bléro
    • Posté à 11h56 le 10/12/2012
    • Internaute 164574
      Working class bléro

    Faudrait écrire à la direction de la boîte, aux syndicats de la boîte, à la mairie de Paris qui a du signer un acte quelconque pour autoriser ce supposé traffic d’esclaves.
    Puis sur la base des réponses reçues, écrire un billet sur Rue89 pour qu’il soit publié seulement ensuite. Juste pour voir ce qui serait vrai dans tout cela.

  • Zééva
    Zééva
    Autistement vôtre...
    • Posté à 12h38 le 10/12/2012
    • Internaute 191780
      Autistement vôtre...

    Moi, travailleuse du temps des cavernes, je dis que le travailleur moderne aurait du se casser dans le quart d’heure qui suivait.
    Par contre, Assistant Digital Personnel... C’est rêveur ; o)

    • licia
      licia répond à Zééva
      de-ci de-là
      • Posté à 13h02 le 10/12/2012
      • Internaute 118601
        de-ci de-là

      Par contre, Assistant Digital Personnel... C’est rêveur ; o

      Mais ca existe... : -)

      • Zééva
        Zééva répond à licia
        Autistement vôtre...
        • Posté à 13h22 le 10/12/2012
        • Internaute 191780
          Autistement vôtre...

        Veinarde ; o)

  • Cyanure
    Cyanure
    Rien
    • Posté à 17h03 le 10/12/2012
    • Internaute 145501
      Rien

    En effet, temoignage édifiant. Aux yeux de vos managers, ou « pseudo managers » plutot, vous n´est pas des humains qui etes fatigués au bout de certaines heures de travail, avez envie d´aller aux toilettes, avez froid etc. Vous etes des robots publicitaires qui devez faire le travail. Effrayant quand on voit en plus la proportion de managers ayant cette mentalité, heureusement ce n´est pas le cas de tous. En tout cas, bravo au gars qui a contacté l´inspection du travail. En tout cas, l´Autolib n´est pas prete de prendre son essor en France si elle est gérée par des gens comme ca.

  • kio
    kio
    urbain
    • Posté à 17h27 le 10/12/2012
    • Internaute 63657
      urbain

    … ce qui avait été signalé en son temps par le Canard, c’est que Bolloré avait obtenu le marché en insistant sur ces postes d’ambassadeurs, sous demande de la mairie de Paris (genre : demande de faire entrer de l’humain dans le service, pas que des bornes automatiques). Le coup du « allez vous réchauffer au café d’à-côté » ou du « pas de toilettes, vous irez au café » avait été pleinement assumé par les deux parties (Bollo et Paris).

  • Le Renifleur
    Le Renifleur
    loin d'ici
    • Posté à 21h58 le 10/12/2012
    • Internaute 136986
      loin d'ici

    Dans l’annonce de recrutement, ils disaient pourtant qu’on seraient bien sapés, bien nourris et qu’on emballeraient les gonzesses...

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