Vie de bureau 10/09/2012 à 14h34

Contrats de génération : comment Patrick le vieux apprend son métier à Maxime le jeune

Elsa Fayner | Journaliste Rue89

Hollande veut créer 500 000 contrats de génération : un jeune est recruté, un ancien est gardé et devient son tuteur. Reportage chez Supratec, qui teste déjà le tutorat.


Maxime Prieto et Patrick Maeder, chez Supratec, le 5 septembre 2012 (Audrey Cerdan/Rue89)

Maxime Prieto voulait être footballeur. Il a même atteint un bon niveau. Il a aussi voulu travailler dans l’horlogerie. Mais sa première expérience s’est révélée « peu emballante ». Après un master en génie industriel et innovation, il se retrouve à 22 ans chez Supratec (fabricant de composants et d’équipements pour l’industrie). Avec tout à apprendre des techniques de vente et du fonctionnement des produits proposés.

Patrick Maeder, lui, travaille depuis qu’il a 18 ans. A 60 ans, il a pris sa retraite à taux plein pour être réembauché un mois plus tard par son employeur. C’était prévu et c’est ce que permet le dispositif du cumul emploi-retraite. Il est revenu pour continuer à exercer son métier de directeur technique et de directeur commercial grands comptes, mais également pour consacrer une partie de son temps au tutorat de Maxime :

« Je serais revenu même sans le tutorat parce que je l’ai toujours pratiqué sans le nommer. Je faisais du tutorat sans le savoir. Ça fait partie de ma dynamique de travail de mettre des jeunes en route. »

Une transmission « subliminale »

Le contrat de génération, c’est quoi ?

Il s’agit d’embaucher sur le quinquennat 500 000 jeunes de moins de 25 ans en CDI et de maintenir dans l’emploi autant de seniors, qui seront leurs tuteurs.

Les sociétés de plus de 300 salariés devront obligatoirement mettre en place un contrat de génération collectif. Son contour exact fera l’objet d’une négociation dans l’entreprise, ce qui n’interdit pas de réfléchir à un contrat par branche. Pour les réfractaires, les allègements « Fillon » seront remis en cause.

Dans les PME de moins de 300 salariés, le contrat de génération sera un dispositif individuel bénéficiant d’un allègement des cotisations salariales et patronales à hauteur de 4 000 euros par an.

Syndicats et patronat sont priés d’en négocier les modalités afin que le projet de loi soit prêt à la fin de l’année.

Patrick et Maxime ont du mal à estimer le temps passé en tutorat. C’est un jour et demi par semaine, officiellement. Pour se plonger, ensemble, dans des dossiers, démarcher des clients, leur rendre visite, les recevoir.

Mais l’essentiel se transmet de manière plus diffuse, plus « subliminale », constate Patrick. Comme aujourd’hui : Maxime reçoit un client pour tenter de lui vendre une machine.

Pour la démonstration, le jeune homme empoigne avec assurance le bras du robot. Mais il y va un peu trop fort et la plaque métallique qu’il travaille perd toute son épaisseur.

Patrick, qui observe, intervient l’air de rien pour proposer au client de tester la machine lui-même.

Hors champ, il décrypte pour nous :

« Maxime risquait d’aller à la bêtise en voulant trop bien faire. Il ne faut pas montrer au client ce qu’il n’a pas envie de voir, mais lui faire comprendre que c’est lui qui va faire la belle pièce. »

Le client est sur le point d’être convaincu. Jusqu’au moment où il a l’idée de tester la machine sur un objet abîmé. Patrick se glisse entre Maxime et le client pour reprendre la main : d’après lui, si la machine ne fonctionne pas, c’est que l’objet est trop détérioré pour elle.

A nouveau, il nous explique :

« Ce n’est pas un défaut de notre machine, mais de l’objet. Il faut le dire au client, pour qu’il ne parte pas avec un doute en tête. Ça peut faire louper une vente, ça. »


Maxime Prieto et Patrick Maeder (Audrey Cerdan/Rue89)

« Maxime est surpris des prix que je pratique »

Mais le tutorat ne se cantonne pas aux moments où Maxime et Patrick travaillent ensemble. Le reste du temps, le tuteur met le jeune homme en copie de ses e-mails aux clients, pour l’intéresser, susciter des questions sur les méthodes de vente employées.

Tous deux partagent également un bureau de quatre personnes et Maxime entend les conversations téléphoniques de son tuteur, même quand il planche sur un autre dossier.

Le jeune homme est d’ailleurs parfois surpris des délais et des prix que Patrick propose au client, confie le tuteur :

« Il se demande si je ne prends pas trop de risques en ne baissant pas davantage. Je lui réponds que je les fixe en fonction des conditions de fabrication, de disponibilité du matériel, et qu’il faut expliquer tout ceci au client. C’est ça qui est important, la transparence avec le client. »

Un tutorat bricolé

Le tutorat pratiqué chez Supratec a ceci de spécifique qu’il n’est pas encadré par un contrat, des contraintes horaires fixes, ni des objectifs chiffrés. L’entreprise fait travailler deux anciens salariés selon ce principe « bricolé », comme le qualifie le directeur, Jean-Marie Jestin :

« Il existe une version officielle du tutorat définie par la loi de 2006, mais elle ne fonctionne pas. Le senior doit s’engager à passer 100% de son temps en tutorat. Autrement dit, il ne doit pas exercer le métier lui-même. Or, on ne peut pas montrer un savoir-faire sans faire. »

Ce n’est pas pour autant que le nouveau contrat de génération de François Hollande le satisfait totalement :

« Quand le Président est venu [visiter Supratec le 1er juin 2012, ndlr], nous lui avons exposé les difficultés que nous pouvions rencontrer avec notre tutorat bricolé, j’espère qu’il en tiendra compte. »

A savoir :

  • un tutorat de plusieurs années n’a de sens, selon Jean-Marie Jestin, que pour les postes dans lesquels le savoir-faire et l’expérience ont de l’importance, pour les candidats diplômés qui ont besoin d’expérimenter sur le terrain. Pour les moins diplômés, d’autres dispositifs sont à réfléchir. Et le contrat de génération risque de perdre en efficacité à ne pas trancher ;
  • Il faudrait former le tuteur à transmettre son expérience, demande de son côté Claude, également tuteur chez Supratec : « Apprendre est une chose, apprendre à apprendre en est une autre ».

L’après-midi touche à sa fin chez Supratec. Maxime s’est enfermé dans une salle de réunion avec « son » client. Patrick les a quittés quand il a senti que le visiteur « ne se sentait pas totalement libre », que quelque chose le gênait encore. D’ailleurs, dès que Patrick a refermé la porte, le prix a été abordé, un compromis trouvé, la vente effectuée. Maxime a simplement oublié de proposer différentes modalités de paiement. C’est son tuteur qui le lui fait remarquer, sans reproche ni regret.


Maxime Prieto et son client (Audrey Cerdan)

MERCI RIVERAINS ! Pierrestrato
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  • Joseph Gratteur
    Joseph Gratteur
    Working class bléro
    • Posté à 14h56 le 10/09/2012
    • Internaute 164574
      Working class bléro

    La formation et l’intégration dans l’entreprise sont bien des responsabilités patronales. L’Etat généreux va subventionner ce que beaucoup ne font plus, parce que pour eux c’est de la perte de productivité donc de bénéfice, à court terme.
    Le long terme étant devenu un mot désuet, la tendance naturelle à se débarrasser des vieux salariés grimpe, ils sont devenus curieusement non pas une richesse par leur expérience mais un poids par leur masse salariale et leur autorité, là aussi ca va miraculeusement se tarir par une généreuse atténuation de charges.
    Rappelons qu’en 2010, l’ensemble des cotisations patronales exonérées s’élevait selon l’Acoss à 27,7 Md€, pour 107,7 Md€ de cotisations patronales versées dans le secteur privé. De qui se moque t on ?

  • Waldeck
    Waldeck
    Le désenchantement, c'est (...)
    • Posté à 15h06 le 10/09/2012
    • Internaute 36864
      Le désenchantement, c'est (...)

    - »...le vieux apprend son métier au jeune... »

    Où est la nouveauté , cette méthode est vieille comme le travail, cela s’appelait l’apprentissage où le savoir professionnel était transmis par les compagnons aux apprentis. les compagnons avaient été formés par des maîtres, le tissus social était ainsi organisé, dans les ateliers, les usines, les chantiers.

    Cette méthode était valide dans tous les domaines (peut être même au bureau si ça se trouve ), elle ne reposait pas sur une hiérarchisation de complaisance mais sur la compétence.

    On a voulu supprimer cette façon de faire en se reposant sur les diplômes et autres cursus pour le résultat que l’on sait...

    Retour aux fondamentaux et aux vieilles recettes !

  • A déménagé le 22-01-2013
    • Posté à 18h03 le 10/09/2012
    • Internaute 127750
      non connue

    Et pourquoi ne pas développer cette idée jusqu’à s’en servir pour adoucir l’allongement des années de cotisation et/ou le report de l’age de départ à la retraite en établissant un tableau de diminution progressive du temps de travail ?
    Par exemple à partir de 57 ou 58 ans UN jour de repos supplémentaire par semaine et mise en place d’un biseau progressif afin que la dernière année travaillée ne le soit plus qu’à mi-temps.
    C’est la seule manière de rendre supportable cet allongement. A moins qu’on ne veuille revoir comme avant les gens partir en retraite à 65 ans et au cimetière à 67 !

  • Tom-
    • Posté à 09h42 le 11/09/2012
    • Internaute 9410

    Il existe des actions de formation au tutorat dispensé par les Centres d’animation et de ressources d’information sur la formation. Ces prestations sont très peu mobilisées par les entreprises alors qu’elles permettent de valoriser les tutorés.

  • Salaves
    Salaves
    Métallo
    • Posté à 18h31 le 11/09/2012
    • Internaute 5988
      Métallo

    Perso, j’ai été formé par l’éducation nationale en collège technique et j’ai été embauché comme ouvrier professionnel au plus bas niveau dès mon premier emploi. Ouvrier professionnel étant un niveau supérieur à celui d’ouvrier spécialisé (OS) et celui de manœuvres. Le reste de ma formation a été assurée en entreprise par mes collègues plus qualifiés au fil du temps sans qu’ils aient un statut particulier pour cela. Ne pas oublier non plus la formation permanente et continue.
    Il y a une règle dans certains métiers manuels, une règle issue du compagnonnage qui dit qu’il est interdit de partir sans avoir transmis son savoir-faire qui souvent contient des tours de mains qui ne sont dans aucun manuel.
    Aujourd’hui on crée un statut spécial pour cela.
    Arrivé en fin de carrière, je n’ai pas eu beaucoup d’occasions de former des jeunes. Il y a eu un véritable trou générationnel dans les équipes de professionnels, les jeunes étant souvent des intérimaires, je sais que je ne serais pas remplacé après mon départ. Je ne suis en rien responsable de cette situation que j’ai toujours combattue au travers de mon engagement syndical et jamais je ne reviendrais pendant ma retraite pour faire du tutorat. J’ai d’autres projets qui ne sont plus en rapport avec le monde du travail que j’aurais fréquenté pendant 43 ans sans interruption. Malgré tout je continuerais à soutenir ceux qui veulent mettre à bas ce système.

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