Témoignage 13/08/2012 à 18h29

Macarons abîmés, vendeurs à bout : les coulisses d’une boutique Ladurée

Silvia Patout | Riveraine


Des macarons dans la boutique Ladurée des Champs-Elysées (S.P.)

La première fois que je suis entrée dans un salon de thé Ladurée, c’était celui de l’avenue des Champs-Elysées, à Paris. Je cherchais mon tout premier job : ça me paraissait improbable mais on m’a proposé non pas un contrat saisonnier mais un CDI. Dès la semaine suivante, je commençais à la vente à emporter. C’était il y a plus de cinq ans.

Making of

Silvia Patout est un pseudo : dans son contrat avec Ladurée, la salariée qui témoigne est liée à une clause de « secret professionnel » et d’« obligation de discrétion ».

Rue89 a contacté Ladurée pour répondre à ses critiques (lire encadrés). E. B.

J’ai eu droit à mon uniforme (celui dessiné par Chantal Thomas), j’ai appris comment le porter, comment nouer mon nœud, me tenir droite et souriante, éviter les bijoux, avoir un maquillage discret… Tout ce qui faisait de nous les ambassadeurs fiers de la marque.

Je me devais de connaître la composition de toutes les pâtisseries, viennoiseries et macarons pour conseiller au mieux les clients : je devais donc les goûter et surtout bien repérer ceux qui avaient de la gélatine de porc, de l’alcool, une crème à base de beurre ou de lait, s’il y avait du gluten... Toujours pour prendre soin du client.

On m’a appris à choisir les contenants adéquats au nombre de macarons désirés, les rubans assortis, comment placer les macarons dans la boîte – à l’époque ils étaient encore vendus au poids, ce qui ne contraignait pas le client à en acheter toujours plus et pour plus cher.

Les macarons nous venaient du labo pâtisserie au jour le jour ; au pire on récupérait ceux de la veille qui étaient vendus dans l’heure... Tout ça, c’était la bonne époque.

La vraie face cachée des macarons

En octobre 2011, la boutique Ladurée des Champs-Elysées a brûlé. Ça n’allait déjà plus depuis quelque temps mais le groupe Holder nous a montré la vraie face cachée des macarons Ladurée. Notre confiance et notre fidélité sont par la même occasion parties en fumée.

Ladurée
La réponse de la directrice de communication marketing de Ladurée, contactée par Rue89 : « Suite à l’incendie survenu dans nos salons des Champs-Elysées, nous avons demandé à chacun, afin de permettre une réouverture au plus vite d’une partie de l’établissement en vue de préserver l’emploi, de s’adapter à des conditions de travail modifiées. »

Pour la période des fêtes, la direction du groupe a décidé d’optimiser l’espace non atteint par les flammes : la véranda et le stand de vente à emporter étaient entièrement dédiés à la vente de macarons. Ils ne pouvaient en effet pas mettre de croix sur le chiffre d’affaires alors que les files d’attente sont interminables à cette époque (j’ai vu dans ma caisse, un 22 décembre, des montants atteignant les 96 000 euros et jusqu’à 123 000 euros le 24 décembre).

Après l’incendie et la fermeture du restaurant et du salon de thé Ladurée (vu que les cuisines ont aussi brûlé), tout le personnel ne savait pas ce qui allait se passer. Serions-nous au chômage technique ? Envoyés dans d’autres magasins ? Licenciés ? Personne ne nous disait rien. On appréhendait. On nous appelait la veille pour travailler le lendemain. Les serveurs, barmans ou économes se retrouvaient en vente avec nous.

« Dites qu’on n’a plus cette boîte »

L’état des macarons devenait déplorable. On nous ramenait des invendus de Monaco qui avaient perdu leurs couleurs, qui s’effritaient sous nos doigts et ne tenaient pas dans les boîtes tellement ils étaient plats et écrasés.

On avait des consignes :

« Dites qu’on n’a plus cette boîte et proposez la gamme prestige [des macarons préparés à l’avance toute la nuit et bien plus chers], après une heure d’attente, ils ne voudront pas repartir sans macarons et la prendront... »

C’était révoltant.

Je me rappelle de la belle époque : une vendeuse sortait pour proposer des macarons aux clients qui attendaient dans la neige... Aujourd’hui, plus rien. Ah si, cette année, une dégustation dans la boutique du nouveau macaron guimauve amande, qui ne se vendait pas.

Il y a aussi une réelle scission avec la hiérarchie. Avant, on mangeait ensemble. Aujourd’hui, c’est comme s’ils nous snobaient : ils mangent entre eux, parlent de nous (pas qu’en de bons termes), ils trinquent au champagne le plus cher dans les bureaux pendant que nous, on charbonne en vente... Jamais il n’y avait eu ça auparavant.

Les pots diminuent, les prix augmentent


Evolution de la taille des pots de miel Ladurée (S.P.)

Depuis 2005, le macaron coûte désormais 1,70 euro/piece, le gros macaron individuel 4,40 euros... Les confitures et miel augmentent mais les bocaux diminuent de volume : j’ai retrouvé un vieux pot de miel que j’avais acheté en 2006 ou 2007, on est passé de 500 g à 250 g avec une différence de prix de 3,90 euros aujourd’hui... rien que ça !

Ce printemps, la boîte de macarons « cadeau » – une des plus abordables – a augmenté de 1,95 euro du jour au lendemain, passant de 27 à 28,95 euros.


Boutique Ladurée aux Champs-Elysées : le frigo fuit (S.P.)

Les travaux ont dû commencer sur les Champs-Elysées. Il n’y a aujourd’hui que la boutique « éphémère » : une tente à la place de la terrasse Ladurée dans laquelle les frigos fuient et l’électricité des plaques réfrigérées où sont placés les macarons sautent.

Sous la tente, la température atteint parfois les 37°C, beaucoup de clients se plaignent et des collègues ont fait des malaises en pleine vente. La direction refuse les ventilateurs (trop inesthétique) et les climatiseurs mais a installé des humidificateurs qui ne servent à rien... à part si on se place devant la sortie d’air.

Ladurée
La directrice communication marketing de Ladurée : « Nous vous confirmons que nous disposons chez Ladurée de méthodes de traçabilité irréprochables nous permettant d’assurer une fraîcheur de nos produits à tout moment. »

Les macarons – la faute aux humidificateurs ou le fait de les recevoir d’autres boutiques, sûrement les deux – sont dans un état affreux : ils tombent sous nos doigts, s’écrasent, moussent ou fondent.

On a pour consigne de dire que les macarons ne se conservent que trois jours – quatre jours au grand maximum au bas du réfrigérateur... Alors pourquoi, sur nos boîtes dans lesquelles on réceptionne nos macarons, on a une date de consommation d’un an ?


Boutique Ladurée aux Champs-Elysées : date de consommation (S.P.)

Pourquoi, j’en ai vendu à des dates qui avaient dépassé la date limite de vente (voir ci-contre, la photo ayant été prise le 29 juin 2012) ?

On craque

Avant, c’était un plaisir de travailler pour cette enseigne. Aujourd’hui on se force à sourire aux clients, notre cynisme nous fait rire. Comment travailler en souriant quand on apprend qu’une de nos collègues – ancienne serveuse du restaurant qui n’a pas eu d’autre choix que de passer à la vente – craque, démissionne et rentre chez ses parents ; qu’une autre a des crises de larmes quand elle doit revenir travailler ou qu’un ami s’est blessé le dos en montant les chariots de macarons et les plateaux de viennoiseries et pâtisseries sans rampes et seul ?

Ladurée
La directrice communication marketing de Ladurée conclut : « Nous ne pouvons éviter les déclarations diffamantes et anonymes d’un salarié mécontent et nous regrettons que des déclarations de ce type viennent dégrader notre image alors que 1 000 salariés travaillent aujourd’hui avec fierté chez Ladurée. »

On craque.

La volonté a ses limites, notre patience aussi... Espérons que l’été restera gris et pluvieux : pour nous, ça veut dire pas de forte chaleur, des conditions de travail « supportables » pour tenir jusqu’à octobre, date prévue de la réouverture de la boutique des Champs.

MERCI RIVERAINS ! Pierrestrato, simla
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  • uberto
    uberto
    mouuuais on verra plus tard
    • Posté à 19h15 le 13/08/2012
    • Internaute 187304
      mouuuais on verra plus tard

    Ayant été vendeur au rayon boulangerie patisserie d’un supermarché, tout cela me rappelle des souvenirs, surtout les truanderies sur les DLC.

    Par contre, espérons qu’avec le retour de la boutique, les conditions redeviennent les mêmes qu’avant. Ca doit être sympa d’y travailler.

  • simla
    simla
    desperate housewife
    • Posté à 21h32 le 13/08/2012
    • Internaute 164811
      desperate housewife

    Dire que je mangeais ces délicieux macarons et autres croissants aux amandes dans le salon de thé rue Royale, à un prix correct dans une ambiance bourgeoise mais sympa...il y a 30 ans...

    Décidément, rien ne nous sera épargné ! ! ! !

  • Salaves
    Salaves
    Métallo
    • Posté à 21h47 le 13/08/2012
    • Internaute 5988
      Métallo

    C’est triste que des salariés en viennent à s’exprimer de cette façon-là de leur employeur. Je veux dire par là que vider son sac de façon anonyme soulage sans doute, que la direction contrainte de crier à la diffamation fera son maximum pour minimiser l’affaire et son minimum pour résoudre le problème dénoncé.
    Une entreprise de 1000 salariés et pas une référence à un syndicat quelconque ! !
    L’individualisation des esprits, des carrières, etc. nous amène à cette situation où des salariés se trouvent incapables de s’organiser collectivement contre leurs exploiteurs. Il ne leur reste plus que la dénonciation anonyme ou à partir et aller voir ailleurs inlassablement si les pâturages sont meilleurs. Avec la mondialisation et autre globalisation, il y a peu de chances que cela soit le cas, alors il y a un moment où il faut s’arrêter et se bagarrer sur place pour construire et défendre ses droits.

  • GeeC
    GeeC
    Assis
    • Posté à 00h07 le 14/08/2012
    • 184834
      Assis

    La directrice communication marketing de Ladurée conclut : « Nous ne pouvons éviter les déclarations diffamantes et anonymes d’un salarié mécontent et nous regrettons que des déclarations de ce type viennent dégrader notre image alors que 1 000 salariés travaillent aujourd’hui avec fierté chez Ladurée. »

    Ho ho ho (rire gras), qu’elle nous présente les contrats de travail de ces 1000 salariés souriants et fiers. Si une clause de confidentialité leur interdit de parler des conditions de travail (pas sûr que ça soit légal), ça devient tout de suite plus facile de parler à leur place...
    Que cette directrice soit d’accord ou non, j’ai bel et bien vu des humidificateurs au point de vente (c’est crétin : tous les grands chefs vous diront que le premier ennemi du macaron c’est l’humidité, lors de la création comme de la conservation) et j’ai constaté en tant que client une qualité déplorable du produit (le prix est ce qu’il est : exorbitant, mais surtout insoutenable pour des macarons bas de gamme vendus au prix fort !). Bref, ce récit est crédible, bien plus qu’une déclaration diffamante.

  • Jerome_B
    • Posté à 09h40 le 14/08/2012
    • Expert 81512

    Typique des résultats du management moderne : tout le monde trinque, les employés d’abord mais aussi, et contrairement à ce que veulent nous faire croire les ultra-libéraux pour qui l’optimisation du travail doit profiter au consommateur ...... le client aussi, qui y perd beaucoup en qualité (et à qui l’on ment d’ailleurs souvent sur la qualité en jouant sur l’image ......).
    Il n’y a pas de secret, de main invisible ou de mystère, quand on veut obtenir plus de profits pour un produit donné, il faut nécessairement que quelqu’un trinque et c’est en général le cas pour les employés (cadences accélérées, conditions de travail dégradées, délocalisation) mais aussi pour le client (produits de qualité plus faible, service dégradé ....) ...... c’est une simple équation, ça paraît évident mais c’est bon de le rappeler ..... la recherche du profit maximal ne profite ni aux employés ni aux clients ....

  • Corellien
    Corellien répond à Berlingo
    Mutin
    • Posté à 10h53 le 14/08/2012
    • 185166
      Mutin

    « Mais dans toute entreprise il y a des mécontents, hein ! “
    Vous devriez dire ‘dans toute entreprise avec une hiérarchie et des chefs’. Toutes les coop autogérées paricipant à la foire à l’autogestion, même si elles ont sûrement des problèmes et conflits (comme tout groupe humain) doivent a priori n’avoir pas de mécontents...
    Et ça va de la ferme à la scierie en passant par l’imprimerie, la boulangerie, la boite d’informatique, la formation, la création, les services, la transformation alimentaire, le textile (Et oui, en France !)

  • Imshga
    Imshga
    perplexe
    • Posté à 10h57 le 14/08/2012
    • Internaute 144247
      perplexe

    Message à rue 89 : Je reste sur ma faim.
    Publier un témoignage, c’est intéressant. Mais je croyais que vous aviez aussi des velléités de faire du journalisme.
    Apparemment l’identité de l’employée a été vérifiée. Ca, c’est fait.
    Vous avez contacté la direction. Ca c’est fait.
    Avez vous vérifié les faits ? Avez-vous cherché à contacter d’autres employés ?
    Que disent les syndicats ? Avez-vous vérifié le PV de garde à vue ? La procédure de mise à pied de l’employée tabassée ? L’inspection du travail est-elle déjà intervenue ? Comment sont faits et où ces fichus macarons ?
    Le témoignage m’a intéressée et touchée mais lancer un pavé et attendre que les commentaires fassent vivre l’article et le site, c’est moyen.
    Ca m’apprendra à me gaver d’info en continu. Ca occupe mais ça ne nourrit pas son citoyen, seulement les Trolls (et c’est donner de la confiture aux cochons).

  • isip
    isip
    en Irlande
    • Posté à 12h34 le 14/08/2012
    • Internaute 28706
      en Irlande

    Je comprends qu’il est difficile de maintenir un business qui brule presque entièrement par le feu. Par conséquent, le(s) patron(s) doivent décider entre fermer la boutique ou alors, continuer le business dans un contexte plus contraignant.

    Ce que Silvia ne réalise pas, c’est qu’ elle a eu la chance de garder son emploi.
    Son article manque desespérement d’objectivité ; on a l’impression que son but est de liguer les lecteurs contre Ladurée et ses patrons. Pourtant, peu d’éléments indiquent une mauvaise gestion ou un mauvais comportement (vous avez juste eu pas de chance)

    Je connais peu Ladurée mais sais qu’ils ont une compétence reconnue en patisserie. Comme beaucoup de produits de luxe, la présentation justifie à faire gonfler le prix : ce sont macarons de toutes les couleurs exposés dans des boutiques très lumineuses et rangés dans des jolies boites.

  • GeeC
    GeeC répond à Hulk XIV
    Assis
    • Posté à 14h32 le 14/08/2012
    • 184834
      Assis

    J’achète également chez Ladurée.

    Et j’ai constaté que :
    - Il y a bien des humidificateurs aux endroits incriminés. L’humidité est pourtant le pire ennemi des macarons, aussi bien au moment de les concevoir que de les conserver.
    - La qualité des macarons est clairement en baisse aux endroits aussi incriminés.

    J’ai la chance de me régaler avec ma chère et tendre qui a une place de choix dans la sphère agro-alimentaire parisienne. Elle travaille sur la com’ avec des chefs et profite de leurs astuces pour réussir ses propres recettes dans le privé. Si, à un moment, ces propres macarons dépassent qualitativement ceux de Ladurée, il n’y a que deux théories possibles : ma douce est devenue une chef pâtissière de choix, ou alors Ladurée à clairement baissé... Malgré tout l’amour que j’ai pour ma moitié, il faut quand même se rendre à l’évidence : une enseigne connue fait désormais de la m**** ! Que ça vous plaise ou non.

    En ceci, ce témoignage anonyme me semble plausible. Surtout quand on lit quelles justifications foireuses avancent les gradés de Ladurée.

  • Yann Guégan
    Yann Guégan répond à Imshga
    red. chef adjoint Rue89
    • Posté à 16h53 le 14/08/2012
      éditeur
    • Journaliste 1836
      red. chef adjoint

    Nous prenons pas mal de précautions avant de publier un témoignage de ce genre. Ce témoin nous a fourni beaucoup de documents (contrat de travail, photos...) et nous avons soumis les faits rapportés à l’entreprise concernée, reproduisant ses réactions. Succinctes, ces dernières restent très générales, sans vraiment infirmer ce qui est raconté.

    Après, d’accord avec vous, il s’agit d’un témoignage et pas d’une enquête approfondie – et vu les réactions que le texte suscite (y compris chez d’autres anciens de la maison), il y a matière.

    C’est pour cette raison que nous avons préféré dépublier le commentaire de l’auteure rapportant un épisode plus récent (l’agression que vous évoquez), récit que nous n’avons pas pu vérifier.

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