Vie de bureau 06/07/2012 à 17h18

« Les managers n’ont pas besoin d’être aimés » : ah bon ? !

Elsa Fayner | Journaliste Rue89

« Les bons managers [...] se contentent d’avoir de l’influence, de faire avancer les choses. Ils n’ont pas besoin d’être en haut de l’affiche, d’être aimés en tant que managers. Ils savent pourquoi ils sont là et ne se sentent pas menacés par les autres. »

Ce sont les propos de la psychanalyste que j’ai interviewée, dans mon article sur la vie de bureau, « C’est qui le vrai patron ? Repérez ceux qui décident en loucedé ». Des propos qui ont vivement fait réagir certains riverains.

Les paroles de Catherine Mieg « restent en mémoire » et « indignent » Jack Sullivan. Des « formules toutes faites », juge Humanum. Des « affirmations péremptoires de la gourou de service », dénonce I.P.

« Tout le monde a besoin d’être aimé »


Michael Scott (Steve Carell) et sa tasse « Wolrd’s best boss » dans « The Office », NBC.

Marie7777 précise la critique :

« Il me semblait que tout le monde avait besoin d’être aimé, non ? Et d’avoir des “preuves d’amour”, c’est à dire de ne pas se contenter de “faire autorité” au fond du couloir et d’abattre du travail pendant que le manager officiel récolte les lauriers. »

Jack Sullivan s’appuie de son côté sur des exemples :

« Je vois autour de moi des tas de gens qui abattent un taf titanesque pour “peanuts” de résultats sur leur avancement ou leur salaire, vous croyez qu’ils ont les moyens de se dire “au fond qu’importe, moi je sais ce que je vaux” ?

Un jour, à force de ne pas avoir de retour, on casse net. Il faut avoir assez d’amour-propre pour entretenir des ambitions et des perspectives, sinon on se nie, et on finit esquinté par l’amertume. »

Et le riverain d’’avancer une explication : il est difficile de distinguer ce qui ressort des deux acceptions possibles de « se faire aimer » :

« Au sens de “être populaire en tant que personne”, ou au sens de “recevoir la reconnaissance professionnelle, signe de l’appréciation de ses pairs”. Si un vrai manager peut légitimement se ficher d’être populaire (on ne pratique pas le pouvoir en restant le meilleur copain de tout le monde), je doute très fortement que l’absence de signes de reconnaissance tangibles laisse indifférent sur le long terme. »

Michael Scott, patron farfelu de la série télé américaine « The Office », se pose lui-même la question : faut-il être aimé ou craint quand on est chef ?

Michael Scott (Steve Carell) dans « The Office », NBC

En anglais

Travaille-t-on pour être reconnu, alors ?

C’est effectivement dans le sens d’« être populaire en tant que personne » que la psychanalyste a utilisé l’expression « être aimé en tant que manager ». PaulTron apporte une explication peut-être plus concrète :

« Je pense que [la psy] n’a pas forcément tort, quand elle dit que les “managers n’ont pas besoin d’êtres aimés”. Etre aimé en entreprise, c’est souvent ne pas trancher, ne pas prendre de décision qui puisse ne pas faire l’unanimité, finalement ne pas être juste, mais simplement faussement responsable. L’essentiel est d’être juste, précis et conséquent dans ses actes. »

Le débat se déplace grâce à ces précisions. Le terme est lâché : reconnaissance. Etre reconnu, dans la polémique, devient le second synonyme d’être aimé au travail. Nombre de commentaires d’internautes vont dans ce sens. Visiblement, le sujet est lourd d’enjeux. Alors, travaille-t-on pour être reconnu ?

La souffrance qui se transforme en plaisir

Demande de reconnaissance, un levier pervers

La demande de reconnaissance est aussi un levier de motivation pervers, analyse le sociologue Vincent de Gaulejac : « Le rapport au travail a changé. A la répression s’est substituée la séduction, à l’imposition l’adhésion, à l’obéissance la reconnaissance. Le travail est aujourd’hui présenté comme une expérience intéressante, enrichissante et stimulante.

Le management transforme l’énergie libidinale en énergie rentable. Il transforme l’angoisse, le plaisir en forces de travail, productives. Tout se passe comme si ce que l’homme avait gagné en temps, grâce au progrès technique, il le paie en intensité, et ce qu’il gagne en autonomie, il le paie en implication. »

Le riverain Jaqot renvoie aux travaux de Christophe Dejours, professeur de psychologie au Conservateur national des arts et métiers. Différentes théories sont en effet développées concernant le rôle que le travail joue dans notre épanouissement, jusqu’à être constitutif – ou destructeur – de notre santé.

Pour Christophe Dejours, le travail est d’abord souffrance : le travailleur souffre quand il n’arrive pas à réaliser correctement sa tâche, qu’il apprend, qu’il fait des essais. « Le génie de l’intelligence ne se déploie qu’après avoir dominé, dépassé cet échec », m’expliquait-il en 2011.

Quand le travailleur s’investit dans son travail, la souffrance se transforme en élément favorable à la santé si deux éléments sont présents :

  • la reconnaissance par soi-même de son travail, tout d’abord : la satisfaction à trouver la solution à un problème, à débloquer une situation, à progresser ;
  • la reconnaissance des autres, hiérarchie et collègues. Quand l’obstination, l’endurance, la qualité du travail sont reconnues, par un jugement d’utilité ou de beauté, la souffrance se transforme en plaisir. En revanche, quand l’organisation est déloyale envers le salarié, la santé mentale se détériore.

Pour Nain Glumeux, par exemple, le salaire incarne cette reconnaissance :

« Parce qu’au-delà de l’aspect purement monétaire et, quoi qu’on en dise, le salaire est la seule forme de reconnaissance dans une entreprise, tout le reste est de la “culture d’entreprise” destinée à anesthésier les (sic) ressources humaines. »

Ce qu’on met de nous dans le travail

Il existe cependant une autre approche, celle que propose par exemple Philippe Davezies, enseignant-chercheur en médecine et santé du travail à l’université Claude-Bernard Lyon-I. Pour lui aussi, le travail part « d’une situation aliénée, c’est-à-dire soumise à des normes prescrites par l’extérieur », me précisait-il en réponse à Christophe Dejours :

« Une fois qu’il maîtrise sa tâche, le travailleur découvre que sa façon de travailler a des conséquences sur l’activité des collègues en aval, sur la maintenance ou sur celui qui prendra le poste après lui. »

Comme la femme de ménage qui, dans un hôtel, effectue plus que son travail, c’est en pensant à la personne qui va prendre la relève, c’est en pensant aux clients, c’est en pensant à ce que représente un travail bien fait pour autrui. Et, à ce moment-là, pour le chercheur :

« Il n’y a pas besoin de reconnaissance, d’intervention d’éléments moraux, extérieurs. C’est dans l’activité même que se trouvent les ressorts de l’émancipation. Elle se développe dans un monde traversé d’enjeux sociaux, de notions telles que la justice. »

Pour le chercheur, certes le salaire compte, mais ce n’est pas la reconnaissance qui épanouit ou qui suscite la santé, c’est ce que chacun peut mettre de lui dans son travail, les marges de manœuvre qui lui permettent de s’approprier les consignes, de les faire siennes.

Les psys ont remplacé les délégués syndicaux, reprochent certains riverains. Pour Philippe Davezies, justement, il faut que les salariés puissent construire un « point de vue commun sur ce qu’ils défendent ensemble », qu’ils réactivent le droit d’expression décrit par le code du travail.

Infos pratiques
Travail, usure mentale
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  • Melinster
    Melinster répond à silsilsil
    Pédant galvanisé
    • Posté à 19h07 le 06/07/2012
    • Internaute 61559
      Pédant galvanisé

    En ce moment je rigole beaucoup devant la multitude d’offres (dans mon domaine, et à l’international) qui disent précisément (en français) :
    « Autorité naturelle au dessus de la moyenne ».

    Je souris encore rien que d’y penser, et ne sais toujours pas ce que cela veut dire, d’autant plus que l’autorité naturelle « moyenne » ne me semble pas bien élevée. Cela sous-entend également que si l’on ne possède pas d’autorité naturelle, on n’est pas capable de se faire respecter par d’autre moyen. On décourage également les gens capables d’entreprendre un travail sur soi. C’est triste.

    Enfin... le management participatif ne trouve pas sa place en France me semble-t-il.
    Plus ça va plus je me rend compte à quel point notre pays est extrêmement vieux-jeu dans le domaine professionnel : formation, recrutement, management, évolution en interne.

  • Matanapari
    Matanapari répond à Waldeck
    Woman inside
    • Posté à 22h18 le 06/07/2012
    • 182966
      Woman inside

     :) ça fait froid dans le dos, que je suis contente de bosser pour moi tient ! Moins je croise de petits chefs mieux je me porte.

    Et même le truc sur la reconnaissance je trouve ça bidon, j’ai des tas d’exemples dans le milieu médical qui bossent parce qu’ils aiment avant tout faire leur boulot et s’occuper des malades, pas de recherche de gros câlins visqueux de ce côté là, et heureusement je dirais.

    Conclusion ces patrons qui cherchent de l’« amour » (j’en doute vraiment, ils confondent surement avec pouvoir, domination) n’auraient ’ils pas d’amour à la maison par hasard ? Mouarf.... : p
    Pour recevoir de l’amour, il faut savoir en donner, c’est la base, lol.

  • Pépé61
    Pépé61
    Enterré vivant
    • Posté à 07h46 le 07/07/2012
    • Internaute 31199
      Enterré vivant

    J’ai été « manager » pendant plus de 30 ans, et j’ai compris quelques trucs simples :
    Il faut pourvoir dire suivez-moi au lieu de allez-y
    l’adhésion fonctionne, pas la soumission
    faire en sorte que les collaborateurs en sachent autant que leur leader dans TOUS les sujets professionnels
    se faire aimer, c’est bon pour les politiques, se faire respecter et respecter les autres, ça fait marcher les équipes
    savoir défendre ses collaborateurs devant la direction, et le faire discrètement
    Chercher à connaître les vraies raisons des baisses de forme dans l’équipe, et savoir se remettre en question.
    Un collaborateur ambitieux est une aubaine, il peut faire évoluer le niveau moyen de toute l’équipe.

  • roro442
    roro442 répond à Squall Lionheart
    responsable production
    • Posté à 11h07 le 07/07/2012
    • Internaute 154141
      responsable production

    Ce que vous dites est juste !
    Je ne sais pas comment cela se passe dans d’autres pays mais j’applique moi-même cette méthode dans un grand groupe national français et ça marche du tonnerre...
    De nos jours, les gens ont besoin de reconnaissance, de justice, de confiance et d’égalité ! ça peut paraitre démago ce que je dis mais c’est pourtant une réalité !
    Trop d’abus ont été fait ces dernières années, la méthode, je mets plus bas que terre les employés pour pouvoir en abuser est obsolète... Les grands penseurs et les grands patrons d’aujourd’hui ne sont pas sur le terrain et n’imaginent pas certaines choses qui sont improductives...
    Dans mon usine d’environ 35 personnes, les salariés savent tous combien gagnent leurs collègues, si untel a été augmenté dernièrement, ou si un autre a eu une bonne prime de production et si ils ne considèrent pas cela juste, ils le feront payer à leur patron d’une manière ou d’une autre (baisses de production, pas d’heures supplémentaires si besoin, absentéismes à répétition (arrêts maladies a tout va, arrêts de travail pour une blessure bénigne...etc)).
    Alors que si les gens qui travaillent le plus dur sont les mieux rémunérés, si les gens qui sont présents tous les jours sont reconnus et valorisés pour cela, on se donne les moyens nécessaires pour faire avancer l’entreprise...
    De même que le stress est improductif, on peut faire remarquer aux salariés leurs erreurs sans pour autant les accabler !
    On peut leur dire que ce qu’ils font n’est pas bien en leur donnant d’autres moyens pour y arriver sans leur dire qu’ils sont nuls...
    Reconnaissance, justice, confiance et égalité sont les maitres mots d’un vrai manager d’aujourd’hui !

  • Nord
    Nord répond à Melinster
    Personnage de roman
    • Posté à 23h31 le 08/07/2012
    • Internaute 188005
      Personnage de roman

    J’avance une hypothèse (et m’excuse d’emblée pour le franglais) : dans le sprays anglo-saxons, ou dans les entreprises de culture anglo-saxonne (où je travaille) on fait la différence entre le leader et le manager. Ces deux fonctions sont très différentes, et il est vrai que le leadership est en grande partie inné. J’ai vu de hauts managers craquer, pleurer lors de formations visant à développer le leadership et quoi qu’on en pense, ce n’est pas évident du tout.

    Mon expérience m’a appris qu’en France on focalise plus sur l’autorité en tant que telle, mais pas sur les qualités humaines (oui : le leader ne peut en être dépourvu, pas plus que le manager sinon ils se plantent misérablement !) ce qui n’est pas du tout vrai dans la plupart des boîtes « de culture anglo-saxonne ».

    Quant à la participation des subordonnés, qu’il suffise de dire que celui qui n’écoute pas jusqu’à la dernière personne, celle qui se trouve au plus bas de l’échelle hiérarchique n’a rien compris, ni au management, ni au leadership. Vous avez naturellement raison : consultation n’est pas démocratie et il faut quand même s’entendre sur « management participatif » car ce n’est pas parce que la majorité des subordonnés pensent ceci qu’il faut le faire. On paie le manager (ou le leader) plus cher que le reste des employés car, justement, il sait (ou devrait savoir) tirer la substantifique moelle de ce que disent les autres. Il faut être à l’écoute, consulter, écouter car l’entreprise inhumaine est vouée à la faillite.

    J’ai connu un (excellent) manager qui disait : « nous ne sommes pas payés pour nous apprécier mutuellement mais pour faire un job ». Il écoutait tout le monde, et décidait, tranchait !

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