« Allô ? ! » 26/06/2012 à 17h26

Comment triment les sondeurs, forçats de la campagne

Christophe Payet | Journaliste

Derrière les sondages à la une, des enquêtes par téléphone. Et derrière le combiné : étudiants, mères célibataires, travailleurs endettés... Des précaires « lessivés ».


Le centre d’appel d’un grand institut de sondage français, en banlieue parisienne (Christophe Payet)

La directrice affiche un large sourire. Il faut faire bonne figure. Après de longues négociations, le centre d’appels qu’elle dirige est le seul à avoir accepté d’ouvrir ses portes.

Ailleurs, le refus est catégorique. Comme si l’on devait pénétrer dans un atelier clandestin. « Question de confidentialité des enquêtes », avancent les uns. « En raison d’un a priori hostile de certains médias », font valoir les autres.

Le bâtiment est situé au sud du périphérique parisien. L’immense local est divisé en deux : de chaque côté du couloir, des épis de six ou sept postes. Les enquêteurs sont alignés avec tout juste l’espace pour un ordinateur et un téléphone.

De 150 à 200 appels par jour

Le travail est répétitif, voire machinal. Composition du numéro. Pas de réponse. Composition du numéro. « Bonjour, c’est l’institut de sondage... » Clic... bip... bip. Quand il y a enfin quelqu’un au bout du fil, les questionnaires peuvent durer jusqu’à quinze minutes. Encore faut-il réussir à les mener à leur terme. Car un sondage n’a de valeur que s’il est complet. Jamal, enquêteur :

« Parfois les gens vous raccrochent au nez. Quand on rentre chez nous, on est vraiment lessivé. »

Il est difficile de garder l’attention du sondé quand on l’interroge sur tout et n’importe quoi. Dans le jargon, la plupart des questionnaires sont appelés des « omnibus », c’est-à-dire qu’ils comprennent des questions commandées par plusieurs clients. L’enquêteur est donc obligé de passer, l’air de rien, de la présidentielle à la literie. Et toujours avec le sourire dans la voix.

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Extrait d’un sondage téléphonique

Au micro de Christophe Payet

Les enquêteurs passent en moyenne de 150 à 200 appels par jour. Au bout de chaque rangée, un chef d’équipe supervise les entretiens téléphoniques. Et aux deux extrémités du long couloir, deux cabines vitrées surplombent l’ensemble de la salle. D’ici, toutes les conversations peuvent être écoutées, enregistrées et évaluées.

« On peut tomber très bas rapidement »

Samantha travaille pour un autre institut, au nord de Paris. En à peine un an, la pression permanente a complètement épuisé cette toute jeune maman.

« [Si on estime] que vous avez une mauvaise qualité d’écoute ou une mauvaise productivité, on ne vous recontacte pas. [...]

Je vais bientôt arrêter parce que moralement... Et en plus c’est pas très gratifiant : quand on fait ça, on comprend vite qu’on peut tomber très bas rapidement. »

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Le témoignage de Samantha, précaire du sondage

Tous les centres d’appels fonctionnent avec deux vacations par jour : en journée et le soir. S’il a la chance d’être rappelé, un enquêteur ayant une évaluation d’écoute médiocre ne sera affecté qu’aux enquêtes du soir.

La journée est consacrée aux études les plus rentables, celles auprès des entreprises. Ce sont aussi les vacations les plus longues et donc les plus rémunératrices : sept heures dans le centre où travaille Samantha. Le soir, les enquêtes sont orientées vers les particuliers et les vacations sont plus courtes : cinq heures de travail.

Obligés de cumuler

Beaucoup assurent qu’ils accepteraient plus facilement ces conditions de travail si l’activité leur permettait au moins de vivre correctement. Mais c’est loin d’être le cas.

« La vie, la santé, l’amour sont précaires, pourquoi le travail échapperait-il à cette loi ? »

Cette citation est de Laurence Parisot, présidente du Medef, mais aussi PDG de l’institut de sondage Ifop de 1990 à 2007. Cette règle, le secteur l’applique à la lettre.

Les enquêteurs travaillent comme vacataires, ils sont donc employés et rémunérés à la mission. Le sociologue Rémy Caveng a fait trois ans d’observation participante, dans une dizaine d’instituts :

« Tous les mois, dans une boîte de taille moyenne, on édite 200 bulletins de salaires alors qu’il n’y a que 20 salariés permanents. »

Il estime que 10 000 personnes travaillent sous ce statut dans le secteur. Arnaud Guiheneuf, de la Fédération CGT des sociétés d’études, fait le même constat :

« Une grosse entreprise emploie 4 000 vacataires, mais ne propose du travail que pour 400 personnes. »

Ce turnover très important oblige les enquêteurs à multiplier les emplois.

Jamal, par exemple, s’est retrouvé au chômage à plus de 50 ans. Aujourd’hui, il est obligé de cumuler les vacations pour avoir un travail à temps plein. Les slogans politiques, comme tous les enquêteurs, il les connaît bien, puisque qu’il les teste auprès du public. Mais sa situation lui a donné une conception particulière du « Travailler plus pour gagner plus ».

« Moi, je ne fais pas les 35 heures, je fais beaucoup plus. [...] Je travaille pour plusieurs instituts, actuellement deux ou trois. C’est ce qui permet de pouvoir à la fin du mois avoir un salaire de 1 400, 1 500 [euros]. [...]

On applique le “Travailler plus...” pas pour “gagner plus”, pour vivre correctement, c’est tout. »

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Le témoignage de Jamal

L’incertitude du lendemain

S’il est loin d’être satisfait de sa situation, Jamal reste philosophe et se contente de ce qu’il a :

« J’aimerais retrouver mon ancienne activité. Mais après un accident de la vie, c’est toujours difficile. On est déjà content de pouvoir travailler. Parce que même ça, ça peut s’arrêter du jour au lendemain. Si votre tête ne leur revient pas, ils ne sont jamais obligés de vous rappeler. »

Les vacataires ne savent que le vendredi s’ils travaillent la semaine suivante. Cette situation, Grégory a du mal à la gérer. Il travaille pour trois instituts différents, après avoir été propriétaire d’un bar qui a fait faillite. Faute de qualification, il a dû accepter la précarité pour régler des dettes, et pour continuer à pouvoir jouer au poker. Résultat : il ne peut faire aucun projet.

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Le témoignage de Grégory

Son travail en centre d’appels ne lui rapporte que 500 à 800 euros par mois. Comme la plupart des enquêteurs, il vit grâce au versement de ses « Assedics ». Les allocations de Pôle emploi représentent près de 50% de ses revenus.

La situation des vacataires ne devrait pas s’améliorer. Une enquête du cabinet Expertise conseils et études, commandée par la CGT, montre que les sondages par internet prennent de plus en plus d’importance et poussent les coûts à la baisse dans tous les instituts.

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  • Yvon le Zébulon
    Yvon le Zébulon
    L'homme d'esprit n'est pas seul (...)
    • Posté à 20h04 le 26/06/2012
    • Internaute 65781
      L'homme d'esprit n'est pas seul (...)

    [ Derrière les sondages à la une, des enquêtes par téléphone. Et derrière le combiné : étudiants, mères célibataires, travailleurs endettés... Des précaires « lessivés ».]

    C’est pour cette simple raison que malgré l’agacement provoqué, légitime, généré par des sonneries de téléphones incessantes, je m’efforce de les reconduire avec tact et courtoisie, car la plupart de ces gens sont au bord de péter les plombs.

    - Leur plateforme et le petit chefaillon fayot des équipes les malmènent assez !
    ( s’il existe une catégorie d’employés « kleeenex », c’est bien ces pauvres gens )

  • omphalos
    omphalos
    Favorable
    • Posté à 20h34 le 26/06/2012
    • 185510
      Favorable

    J’ai bossé 4 mois pour un de ces instituts de sondage. C’était... une remarquable expérience, de celle qui vous vaccine à vie de travailler dans ce genre de secteur professionnel...

    Violations régulières du droit du travail quant au statut particulier de vacataires qui pourtant offre énormément d’avantages aux employeurs (mais ils en ont jamais assez, les petits canailloux), précarité permanente, salaires payés en retard avec une complexité volontaire du système de calcul afin de vous empêcher de vérifier que l’on vous a bien payés toutes les heures travaillées, fatigue conséquente due au volume sonore très élevé dans lequel vous travaillez toute la journée (ou toute la soirée pour les plus malheureux, les particuliers, c’est le pire), gros stress dû aux cadences des questionnaires qu’il est pratiquement impossible de respecter car si les questions sont binaires et si le vacataire est considéré et traité comme une machine, en face de lui, au bout du fil, il a un être humain, qui lui n’est pas obligé de respecter ce système inhumain et qui vous fait bien sentir, très légitimement, à quel point vous le faite chier avec vos questions à la con ! D’ailleurs, les plus intelligents de vos interlocuteurs ne manqueront pas de vous faire remarquer combien certaines d’entre elles sont bidons et manipulatrices, vous laissant partagé entre votre honnêteté vous poussant à acquiescer et vos obligations professionnelles exigeant que vous preniez la défense de votre employeur...

    Bref, de la merde ce boulot ! Il faut être pris à la gorge pour travailler en tant que vacataire dans un institut de sondage. A l’époque je l’étais. C’était il y a plus de 10 ans. Je constate à la lecture de l’article que rien n’a changé : -(

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