Vie de bureau 20/06/2012 à 18h53

Rêvasser au bureau, c’est bon pour le travail

Elsa Fayner | Journaliste Rue89

N’en déplaise à votre chef, laisser votre esprit divaguer à certains moments de la journée vous aide à mettre vos idées au clair. Car le cerveau continue de bosser.


Alicia Silverstone rêve en classe dans « Clueless » d’Amy Heckerling

Kate est photographe indépendante. Elle a pris un bureau pour pouvoir travailler ailleurs que dans sa cuisine. La jeune femme loue une petite pièce qu’elle a équipée d’une table, d’un ordinateur et d’un lit de camp :

« Je viens l’après-midi, je m’allonge, je regarde le plafond, parfois je somnole. Quand je me lève, j’ai résolu mes problèmes : je sais quels reportages proposer à quels magazines, comment traiter en images un sujet que j’ai du mal à aborder, quels risques je suis prête à prendre si je prévois un déplacement sur un terrain de guerre. C’est systématique. »

Le cerveau en mode aléatoire par défaut

Si Kate estime travailler quand elle regarde le plafond, c’est qu’elle entretient des relations privilégiées avec son cerveau. Elle sait que même si son corps, ses yeux, son attention sont au repos, son cerveau, lui, bosse. Et même beaucoup.

Dans ces cas-là, l’organe passe en « mode par défaut », expliquent Yves François et Jérémy Grivel. Respectivement psychologue et docteur en neurosciences, ces deux Suisses compilent les résultats de travaux scientifiques sur le sujet, menés par résonance magnétique (IRM) :

« Le mode par défaut correspond au moment où nous cessons de nous focaliser sur une page, sur un écran. Nous nous mettons sur pause. Le cerveau reste très actif. Il consomme autant d’énergie que quand il lit une page. Mais il fonctionne différemment. »

De façon automatique et non consciente, le cerveau passe alors en revue des dizaines, des centaines de solutions possibles au problème que nous nous posons pour isoler la meilleure :

« Le cerveau plonge dans notre passé pour se remémorer toutes les façons que nous avons eues de réagir à un problème similaire, ou pour faire des liens avec d’autres situations, d’autres données. Il teste des possibilités et il construit, à partir de ce matériau ancien, un scénario nouveau, unique, adapté. »

Si nous n’avons pas de problème précis à résoudre, le cerveau peut, par ce même mécanisme de balayage, faire émerger une idée nouvelle. Et si cette idée, ou cette réponse, est jugée géniale, le cerveau, bon camarade, nous sort de notre léthargie.

Rêver ? Moi, jamais

Les preuves scientifiques sont récentes. Et l’idée pas encore bien perçue. Un petit sondage autour des nous le prouve :

  • le fleuriste : « Pas le temps de rêver quand on est responsable d’une boutique » ;
  • le fleuriste d’en face : « J’aime tellement mon travail que je n’ai pas besoin de m’évader » ;
  • un agent de la propreté de Paris : « Quand j’ai des idées pour améliorer mon travail, mon chef n’aime pas trop, alors je préfère pas en parler » ;
  • un ingénieur agronome : « Quand je lève le nez, je suis super efficace après, mais c’est par culpabilité » ;
  • un agriculteur : « Moi, c’est une remarque extérieure, un microdétail, qui fait basculer mes schémas et me donne des solutions pour mieux m’occuper de mes brebis, repenser la complexité de mes champs » ;
  • seul le mécanicien de la boutique de moto constate qu’en pensant à son fils, il a déjà retrouvé des clés perdues.

Pourtant, nous passons près de la moitié de notre temps d’éveil en mode défaut. Chez certains, c’est fugace. Chez d’autres, plus durable. Reste à savoir repérer ce temps d’absence et, éventuellement, l’utiliser.

Faites des listes entre 13h30 et 15h30

C’est ce qu’Yves François et Jérémy Grivel, qui dirigent également une agence de conseils aux entreprises, Axess, tentent d’expliquer aux employeurs :

« Aujourd’hui, nous avons montré aux cadres d’une société le fonctionnement du cerveau pour qu’ils cessent de culpabiliser et les encourager à identifier les moments favorables pour eux à la rêverie. Certaines réunions d’équipe peuvent être très favorables par exemple... »

Pas sympa pour le responsable qui l’organise ? Les consultants sont sans pitié :

« Au chef de travailler son ego. Autant utiliser au mieux ces moments de rêverie efficaces. »

Que le chef se rassure, d’autres activités permettent la divagation. Dès qu’elles sont rébarbatives ou répétitives, en gros :

  • vérifier des noms sur des listes ;
  • remplir des formulaires ;
  • recopier des adresses ;
  • etc.

Yves François, lui, accouche des meilleures idées pour sa pratique de thérapeute lorsqu’il est confortablement engourdi dans la pénombre d’une salle de conférence. Jérémy Grivel a effectué des bonds dans sa thèse en traversant Genève à scooter. Ce qui lui a valu d’atterrir à plusieurs reprises dans des quartiers périphériques inconnus, sans accident cependant. C’est une chance : en mode par défaut, le nombre d’erreurs augmente.

Une tranche horaire est également propice : entre 13h30 et 15h30. Caroline l’a bien compris. Dans son métier, elle écrit beaucoup. Et, parfois, elle bloque. Alors elle va chercher un verre d’eau et, si elle croise quelqu’un sur le chemin, la jeune femme ne le voit même pas. Elle rêve.

Ses moments les plus efficaces en rêverie : quand elle est fatiguée, après le repas, ou en fin d’après-midi. Et si elle ne se les accorde pas, elle « fait des boulettes » : intervertir des noms propres, se tromper dans les dates, etc.

Sur des sujets qui nous préoccupent

Mais attention, préviennent les deux spécialistes, tout ceci fonctionne à une condition : il faut que le sujet de préoccupation nous « touche personnellement », nous implique, qu’il soit important pour nous, voire qu’il nous préoccupe depuis longtemps. Sinon, inutile de nous infliger du traitement de données après le déjeuner.

Plus précisément, développe l’auteure de l’une des principales études sur le sujet, le docteur Kalina Christoff :

« Quand vous rêvez éveillé, il est possible que vous n’atteigniez pas votre objectif immédiat – lire un livre, vous concentrer pendant une réunion –, mais votre esprit peut très bien utiliser ce temps pour traiter des questions plus importantes dans votre vie, comme faire des choix dans votre carrière ou régler des problème relationnels. »

Les métiers créatifs ne sont donc pas les seuls concernés. Nadège est responsable de gestion dans une entreprise de taille moyenne, à Paris. Elle a instauré des plages « rêverie » dans son emploi du temps :

  • elle évite les déjeuners entre collègues durant son heure de repas, qui la replongent dans le travail ;
  • à la place, elle préfère foncer au square, s’installer sur un banc – toujours le même, au soleil – et respirer profondément, en silence, les yeux fermés, laissant ses pensées divaguer durant vingt minutes. Au retour, ses idées se sont hiérarchisées d’elles-mêmes, les relations avec ses collègues sont plus souples, et les mots lui viennent tous seuls quand elle doit aller négocier avec son patron.
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  • Clem
    Clem
    Bobo sous nicotine.
    • Posté à 19h58 le 20/06/2012
    • Internaute 3295
      Bobo sous nicotine.

    quand mes élèves me posent un problème technique trop important, je vais faire la vaisselle, au fond de mon atelier et là... pouf, une idée
    mais pour ça, il est bien que mon supérieur ne traîne pas chez moi, c’est sur

  • Mokuren
    • Posté à 11h05 le 21/06/2012
    • Journaliste 160407

    Merci pour cet article grâce auquel je vais enfin cesser de culpabiliser ! Je suis moi aussi journaliste et la rêverie est le moyen le plus efficace que j’ai trouvé pour lutter contre le syndrome tant redouté de la page blanche, hehe.

  • Loup de Nissac
    Loup de Nissac répond à Le redoutable
    Nietzschopathe
    • Posté à 11h24 le 21/06/2012
    • Internaute 130344
      Nietzschopathe

    Mais il existe déjà d’excellentes démonstrations qui ne datent d’ailleurs pas d’aujourd’hui comme « L’ Éloge de l’oisiveté » de Bertrand Russell qui n’est pas n’importe qui.

    En effet : non seulement il était britannique mais en plus le bougre était mathématicien, logicien, philosophe, épistémologue....excusez du peu ; -)

    Enfin il est depuis ses travaux une référence incontournable en matière de logique et de philosophie des sciences.....

    Sinon il y a aussi la très belle « Apologie des oisifs » de Stevenson et « L’Oisiveté » de Sénèque....bonne lecture

  • Deamon7
    Deamon7
    Petit agité
    • Posté à 11h25 le 21/06/2012
    • 49273
      Petit agité

    Ça dépend des boulots, de nature distraite, quand j’étais livreur ça m’est arrivé plusieurs fois de rêvasser la clope au bec pendant que c’était calme puis de partir en trombe sans réfléchir avec une nouvelle livraison en prenant tous les raccourcis habituels, les virages à la corde, le nez dans le guidon, le genou frôlant le bitume sur la mob tunée à pot ninja, carburateur de 80 et variateur trafiqué, pour me rendre compte une fois arrivé à un bout de la ville que c’était exactement à l’opposé qu’il fallait livrer.

  • Dombrowki
    Dombrowki
    Etudiant
    • Posté à 12h12 le 21/06/2012
    • 185153
      Etudiant

    Ce qui m’énerve le plus dans ce genre d’articles, qui se veut pourtant une autre image du travail, c’est que c’est toujours le même speech : améliorer la productivité du travailleur.

    Si on suit le sens de cet article, Rêvasser n’est pas bon pour le travailleur mais pour le travail, car il rend plus productif. Mais rêvasser n’est pas bon pour le travail, il est bon tout court.

    Alors, s’il vous plait, arrêtez de trouver des coups tordus pour faire mieux travailler les gens.

    Le travaille est vraiment une drogue légale : quand on en a on rêve de décrocher, et quand on en a pas, on rêve d’en avoir. Et le pire, c’est qu’on y revient toujours...

  • Le Savoyard
    Le Savoyard
    Près des cimes, loin des cons... (...)
    • Posté à 14h40 le 21/06/2012
    • Internaute 134255
      Près des cimes, loin des cons... (...)

    Le problème en France et en Europe, c’est qu’on cherche toujours à travailler plus vite sans forcément travailler mieux à cause d’horaires de travail prédéfinis et sclérosés. Depuis trop longtemps, on ne veut plus accepter la sieste qui pourtant est très conseillée car permettant de bien récupérer pour ensuite mieux travailler. Difficile à croire, mais c’est pourtant une véritable institution en Chine ! Lien

    Au demeurant, de plus en plus de parents ne veulent plus laisser le temps à leurs enfants de rêvasser. Il faut toujours qu’ils fassent qq chose car sinon ce serait du « temps perdu » : les gosses qui font deux sports et de la musique, ça prend pourtant de la place sur l’emploi du temps. Et c’est sans parler de la surcharge de devoirs que l’école leur donne. En se rendant bien compte, on s’aperçoit que les enfants et les ado d’aujourd’hui travaillent dans les 9h-10h par jour entre les cours et les devoirs du soir. Du coup, ça ne les incite pas tant que ça de toujours bien travailler car on leur impose plus de boulot qu’à des adultes ! Est-ce vraiment normal ? ? Voilà donc le résultat d’une civilisation presque entièrement dévolue au loisir car l’ambiance au boulot est devenue tellement chiante pour nombre de gens que seul le samedi, le dimanche et les vacances les intéressent.

    Perso, je n’ai jamais regretté mes moments de rêverie durant ma scolarité : nullissime en math, passionné d’histoire-géo, je passais une bonne partie de mes cours à regarder des cartes sur mon agenda et à les reproduire sur brouillon. Le résultat, c’est que je sais parfaitement situer aujourd’hui n’importe quelle pays et grande ville sur la planète. Ça m’a bien aidé après durant mes voyages et mes rencontres avec des étrangers. Sans parler de l’apport de connaissances pour mes études d’histoire et de cours en option géographie !

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