Miracle ou mirage ? 28/03/2012 à 13h07

Baisser les salaires comme en Allemagne : attention, mirage !

Elsa Fayner | Journaliste Rue89


Un mirage dans le désert (Michael Gwyther-Jones/Flickr/CC)

Un taux de croissance de 3%, pour 1,7% en France ; un taux de chômage en diminution, à 6% aujourd’hui ; une place de troisième exportateur mondial ; une compétitivité boostée : l’Allemagne détonne dans une Europe en crise.

Pour Nicolas Sarkozy, c’est une évidence, comme il le formule le 20 janvier devant les salariés de l’entreprise SEB de Pont-l’Evêque, en Isère :

« Il faut […] qu’on arrive à alléger le coût du travail, ce n’est pas une question idéologique. […] Je ne peux accepter qu’on produise plus cher que nos voisins allemands. »

Baisser le coût du travail, la solution miracle ?

Des salaires allemands à la baisse

En tout cas, c’est celle que l’Allemagne a mise en œuvre. Les salaires mensuels ont diminué de 4% au cours de la décennie 2000-2010, représentant une perte moyenne de 100 euros, selon une étude de l’institut économique allemand DIW.

Toutefois, l’Allemagne partait de haut, et ses salaires n’ont fait que rejoindre ceux de la France dans l’industrie, selon plusieurs études de l’Insee.

En cause, principalement, dans cette évolution, d’après l’étude DIW : le travail partiel, qui a explosé ces dix dernières années.

Des candidats français fascinés

En France, on préfère réduire les cotisations sociales pour diminuer le coût du travail. En espérant enclencher un cercle vertueux pour réduire le chômage, et doper la compétitivité :

  • le « contrat de génération » de François Hollande prévoit que le maintien dans l’emploi d’un senior jusqu’à sa retraite et l’embauche d’un jeune, dont il serait le tuteur, donne droit à des réductions de cotisations pour l’employeur ;
  • baisser le coût du travail – et faire contribuer la consommation, par une hausse de la TVA –, tel est l’objectif de la TVA sociale envisagée par Nicolas Sarkozy. Le Président-candidat propose également une exemption de cotisations pour chaque embauche de senior en CDI ou en CDD de plus de six mois ;
  • tandis que François Bayrou prévoit des exonération de charges patronales pendant deux ans pour les entreprises de moins de 50 salariés qui embauchent un jeune en CDI.

Et pourtant, baisser le coût du travail peut provoquer des effets secondaires indésirables.

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Déshabiller Paul pour habiller Jacques

Alléger les cotisations sur les salaires de certaines populations ? Il existe un précédent avec les contrats jeunes, lancés en 2003 par François Fillon. Eric Heyer, directeur adjoint au département analyse et prévision de l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE), rappelle leurs décevants résultats :

« Ce genre de dispositif doit être mis en place en phase de reprise économique, quand des emplois sont vraiment créés. Sinon, le risque, c’est un effet de substitution : au lieu d’embaucher un salarié de 42 ans, vous en prenez un de 21. Pour les contrats jeunes Fillon, plus de 90% des embauches jouaient sur l’effet d’aubaine, selon les travaux de la Dares. »

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Un risque de déflation comme au Japon

Pour que la TVA sociale permette de créer de l’emploi et de la croissance, il faut que la baisse des salaires s’accompagne d’une hausse de la consommation. Or, commente Eric Heyer, l’Union européenne traverse actuellement une profonde crise de la demande.

« La TVA sociale peut nous entraîner au contraire dans une spirale déflationniste et mener à la catastrophe. Comme au Japon »

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Une stratégie qui repose sur l’asphyxie des voisins

Comme le rappelle l’économiste de l’OFCE :

« Le miracle allemand tient au fait que les autres pays européens ont laissé faire. En baissant ses salaires, l’Allemagne a joué le jeu de la concurrence avec ses voisins européens. Le pays a d’ailleurs gagné des parts de marché à l’intérieur de l’Union européenne, pas à l’extérieur. Il a décidé d’étouffer ses voisins et de mener une stratégie à court terme. Si ceux-ci avaient réagi en faisant la même chose, en baissant les salaires, l’Allemagne n’aurait pas aussi bien réussi. »

Autrement dit :

  • dans l’Union européenne, baisser le coût du travail ne fonctionne que si les pays d’à côté ne font pas de même ;
  • c’est un choix « court-termiste » qui vise à mettre les pays d’à-côté en difficulté.

Pour Eric Heyer, cette stratégie doit se réfléchir à l’échelle européenne :

« Pour savoir quel pays a le plus besoin de dévaluer. La France ? Cela revient à se demander si nous voulons faire payer notre modèle social par les Espagnols, les Italiens, etc. Comme l’Allemagne a fait financer sa réunification par les Européens. »

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Il y a bien d’autres raisons au succès allemand

Le coût du travail n’est pas le seul responsable de la compétitivité allemande, rappelle Charlotte Emlinger, du Centre d’études prospectives et d’informations internationales (Cepii) :

« L’Allemagne importe plus que la France des biens intermédiaires de pays moins cher, notamment des pays de l’Est, où elle a beaucoup délocalisé. Elle a choisi de produire à l’extérieur, moins cher, les différents éléments qui entrent dans la composition de ses produits et de les assembler sur son sol. »

Autres déterminants de la compétitivité allemande, poursuit l’économiste :

« Un ensemble de facteurs objectifs et subjectifs : qualité du produit, image de marque, adaptation au marché local, étendu du réseau de distribution, disponibilité du service après-vente, etc.

L’Allemagne dépense aussi plus du double de la France en R&D. Un chiffre est plus marquant encore : on y a déposé en 2008 70 brevets pour un million d’habitants, contre quarante en France. »

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Envers du décor germanique : inégalité, précarité

Si le chômage a diminué en Allemagne, le nombre de travailleurs intérimaires a augmenté de 13% en un an, atteignant 910 000 personnes en juin 2011, selon les statistiques publiées fin janvier par l’Agence fédérale pour l’emploi. La moitié de ces contrats intérimaires durent moins de trois mois.

L’Observatoire international du travail déplore une hausse de l’emploi finalement très modérée. Surtout, les inégalités de revenu se sont accentuées, « à un rythme jamais vu, même après la réunification ».

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  • kevangel
    kevangel
    Chercheur
    • Posté à 13h23 le 28/03/2012
    • Expert 24356
      Chercheur

    Je n’ai pas le recul nécessaire pour dire si les salaires ont baissé en Allemagne depuis 10 ans, vu que je n’habite ici que depuis 2 ans. Ce que je peux dire par contre, c’est que je gagne bien plus ici en Allemagne que ce que je gagnerais pour le meme poste en France (si jamais j’avais trouvé quelque chose en France). Du coup, l’histoire de la compétitivité me fait bien rire.
    Par ailleurs, si on veut vraiment copier sur l’Allemagne, ce n’est pas en baissant les charges. Parce qu’en Allemagne, le salaire net représente à peine 60% du salaire brut.

    La vraie raison pour laquelle l’Allemagne réussit mieux, c’est parce que son industrie délocalise beaucoup moins. Vous croyez que les Mercedes ou BMW sont fabriquées au Maroc ou en Turquie ? Ca serait inenvisageable pour les allemands, le patriotisme des entrepreneurs et des consommateurs est bien plus important qu’en France.

  • CitizenSim
    CitizenSim répond à kevangel
    Au monde
    • Posté à 13h48 le 28/03/2012
    • Internaute 114259
      Au monde

    « Le patriotisme des entrepreneurs et des consommateurs est bien plus important qu’en France. »
    Je peux me tromper, mais je ne crois pas trop à cette explication.
    Ne croyez-vous pas que les entrepreneur allemand trouvent aussi un intérêt stratégique et commercial à ne pas délocaliser ? Ne profitent-ils pas ainsi d’un savoir faire et d’une main d’œuvre qualifiée de qualité ?

  • watashi_baka
    • Posté à 14h05 le 28/03/2012
    • Internaute 47330
      ...

    Le secret de l’Allemagne

    -Des amphis complets de machinebauer pour aller fabriquer les machines outils dont ont besoins les chinois pour leurs usines
    -Des hordes de docteurs ayant une vraie culture de la recherche qui travaillent dans l’industrie, donc des gens qui savent innover, alors qu’en France on recrute des ingénieurs passer par les classe prépa : Machine à recracher ce qu’on à appris.
    -Pleins de PME capable d’exporter.

    Pour copier le modèle Allemand

    * Soutiens au PME (en France on a AREVA,Bolloré, ou les artisans mais rien entre les deux)
    * Doublement du nombre de bourses de thèse
    * Faire des IUT des endroits ou l’on forme des gens pour l’industrie et pas un moyen d’éviter la fac.

  • padiran
    padiran
    Chroniqueur Grolandais
    • Posté à 14h05 le 28/03/2012
    • Internaute 5159
      Chroniqueur Grolandais

    Un autre problème n’est pas abordé dans cet article, c’est le taux de fécondité en Allemagne . Le taux de fécondité est le nombre de naissances d’enfants rapporté aux nombre moyen de l’année de femmes en âge de procréer ( 15 à 49 ans). Ce taux était de 1.41 en 2011 et de 1.96 en France. Pour l’Allemagne le problème du vieillissement de la population est devant elle. Par contre et afin de compenser la perte d’emploi jeune l’Allemagne est le premier pays d’immigration en Europe

  • klaus
    klaus répond à kevangel
    Allemande
    • Posté à 14h22 le 28/03/2012
    • 184079
      Allemande

    Bonjour,

    Il ne s’agit pas de patriotisme, mais de protectionisme d’Etat. Il y a eu une discussion à la télé récemment sur la question pourquoi Renault délocalise et pas VW (ce qui n’est pas tout à fait juste, d’ailleurs). Il y a une raison très simple à cela, le gouvernement régional a des actions dans l’entreprise et grace à une loi spécifique et régulièrement condamné par l’UE, il peut interdire des délocalisations ou au moins d’en imposer les conditions. Le grand pouvoir des syndicats joue aussi un rôle, à mon avis. Ainsi, les constructeurs d’automobiles allemands délocalisent aussi dans les pays de l’Europe de l’Est et en Chine, mais ils « vendent » cela aux syndicats comme stratégie pour proteger les salaires à la maison. Et cela marche.

    Sinon, en ce qui concerne le marché de emploi en Allemagne, j’ai fait le chemin en sens invers et je connais pas mal de gens qui ont fait pareil. Les raisons ? La quasi impossibilité, en Allemagne, de trouver un travail payé qui ne soit pas un des ces celèbres « Minijobs » à la caisse d’un supermarché, quand on est une femme avec un enfant en bas age. Ces minijobs, exempts de charges sociales, causeront d’ailleurs énormement de soucis dans quelques années quand tous ces gens vont partir à la retraite sans jamais avoir cotisé. Voici un article d’aujourd’hui sur le sujet : Lien

    Donc, la croissance de l’Allemagne d’aujourd’hui n’existe pas seulement au détriment des ces voisins mais aussi au détriment de l’Allemagne de demain. J’espère que les Francais n’adopteront pas toutes ces idées débiles piochées ca et là Outre-Rhin.

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