La crise au quotidien 06/02/2012 à 18h33

Dix Grecs racontent leur vie de nouveaux pauvres

Marie Geredakis | Etudiante franco-grecque

De la Crète à Athènes, une étudiante franco-grecque est allée à la rencontre de femmes et d’hommes dont la crise a bouleversé le quotidien.


Des Grecs ramassent des oignons et autres légumes offerts par des agriculteurs à Athènes, le 25 janvier 2012 (Yannis Behrakis/Reuters)

(De Grèce) Il y a quelques jours, la télévision grecque montrait l’intérieur de la maison d’une famille aisée à Héraklion. Au mur, il y avait des tableaux de peintres connus et au sol, des tapis richement ornés. Le père de famille affirmait qu’ils n’avaient plus assez d’argent pour se nourrir correctement chaque jour.

Eleni, 62 ans, femme au foyer

Selon Eleni, qui a vu ce reportage, les coupables sont les hommes politiques qui profitent depuis toutes ces années. Au fil de la conversation, elle évoque les médecins qui demandent, lors de chaque opération, « une petite enveloppe » :

« Ils ont tous des villas : c’est détestable de se faire de l’argent sur le dos du peuple. »

La télévision nationale montre aussi en boucle des hommes et des femmes qui font la queue pour rendre leurs plaques d’immatriculation : l’augmentation du tarif de la vignette les contraint à ne plus avoir de voiture ou tout du moins à renoncer à leur deuxième voiture, s’ils en avaient une.

Roula, 35 ans, coiffeuse à domicile

Roula ne se plaint pas. Son mari vend des fruits et des légumes sur les marchés d’Athènes. Roula affirme avec un sourire qu’elle ne demande qu’à gagner ce qu’il faut pour vivre au jour le jour. Son métier participe du marché noir, une immense partie de l’économie qui n’est pas déclarée en Grèce. Pour elle, le travail ne semble pas s’être ralenti :

« Pour les fêtes de fin d’année, les Grecques n’allaient pas chez le coiffeur et privilégiaient le coiffeur à domicile. Il me fallait parfois laisser une cliente avec une teinture chez elle pour courir chez la voisine faire une coupe ! »

Anna, 40 ans, peintre d’icônes

Anna verse doucement de l’eau dans la dinette de sa fille, Irini, et dit d’un air triste :

« A l’école d’Irini, vingt familles ont demandé de l’aide aux autres. Elles n’avaient plus assez à manger quotidiennement. Alors les responsables de l’école primaire ont collecté des produits alimentaires dans toutes les écoles de la région et une fois la nourriture distribuée, les parents ont demandé des vêtements. »

Selon elle, les individus sont de plus en plus agressifs, violents : cette année, les olives ont été volées sur tous leurs arbres, ils n’ont pas même eu le temps de les cueillir pour en tirer leur huile. Anna souligne qu’il existe néanmoins une forme de solidarité. Par exemple, les églises cuisinent quotidiennement, la mairie a envoyé aux veuves du village un poulet et des légumes secs pour la période des fêtes.

De plus en plus, des « pantopoleia » se développent en ville : il s’agit de petites épiceries, alimentées bénévolement, où les plus démunis peuvent venir s’approvisionner.

Le père d’Anna, 80 ans, berger

Installé dans le salon, le père d’Anna dit, dans un sourire malicieux :

« Même si je suis analphabète, je vais écrire une lettre à notre politicien pour lui dire d’offrir une piqûre à chaque nouveau retraité. Un retraité, une piqûre. Comme ça la retraite ira directement dans leur poche. Cela ne vaut plus le coup de vivre comme ça. »

Nikos, 65 ans, professeur d’université à la retraite

Retraité depuis août, Nikos n’a reçu aucune pension au début du mois de janvier. Il dit qu’il pourra peut-être recevoir une retraite dans six mois – et encore :

« D’un mois sur l’autre, nous ne dépensons que l’essentiel car nous ne savons pas si on nous donnera le mois prochain une retraite. Nous qui appartenions à la classe moyenne riche, ma femme étant professeur à la retraite, nous devenons pauvres. Avant, nous partions en vacances chaque Pâques, chaque Noël : en Norvège, en Egypte. Aujourd’hui, cela est impossible ; nous n’achetons que ce qui est nécessaire : plus de vêtements, plus de voyages. Que de la nourriture.

La majorité des Grecs veulent rester dans l’Europe et dans l’euro, revenir à la drachme serait le pire scénario pour la Grèce. On deviendrait l’Albanie de Hodja.

Le problème dans cette crise, c’est les acteurs, pas le système politique. Si la gauche avait réussi à former une véritable opposition, on aurait pu éviter cette catastrophe. Au lieu de stopper tout cela, ils participaient et encourageaient le système parce que la tragédie est la seule circonstance qui pourra les faire arriver au pouvoir. »

Nikos évoque la corruption généralisée du système et donne comme exemple les « maïmou suntakseis » (les fausses retraites) : 100 000 personnes déclaraient être à la retraite alors qu’elles étaient décédées ou qu’elles n’existaient pas…

Theophilos, 59 ans, peintre

Theophilos répond à Nikos en évoquant le pharmacien du village : ce dernier prenait les carnets de santé des vieilles femmes et écrivait sur la première page du carnet tout les médicaments qu’il souhaitait et sur la deuxième page, seulement deux ou trois. Ainsi, il percevait l’argent des médicaments qu’il avait inventés et pouvait officiellement montrer que seuls deux ou trois avaient été prescrits.

Une idée qui revient lorsque l’on évoque les solutions pour sortir de cette crise : il faut que toute cette classe d’hommes politiques s’en aille et il faut composer un gouvernement avec des professeurs d’université, des spécialistes, des économistes qui pourraient déterminer les « bonnes mesures » à prendre.

Nelli, 52 ans, archéologue

Elle se souvient de la période de forte croissance des années 70 :

« Les Grecs pensaient qu’en allant acheter du persil au lieu de le planter, ils allaient changer de classe sociale. Les employés voulaient se sentir appartenir à la classe moyenne. Ils étaient désireux de vivre en appartement, en ville. Chacun se disait : qu’est-ce que je vais faire maintenant ? Je vais quand même pas continuer à planter des petits oignons ?

Jusque dans les années 80, peu de Grecs prenaient des crédits, les taux d’intérêt étaient très élevés. Avec l’augmentation des salaires, tout le monde a voulu acheter de nouvelles maisons pour devenir quelqu’un. L’année dernière encore, il était possible d’aller voir la banque et de dire, sans même prendre de précautions : bonjour, je voudrais avoir un prêt. »

Eva, 31 ans, doctorante en chimie

Elle se prépare à partir à Berlin pour y trouver du travail. Elle dit ne plus pouvoir se battre pour obtenir l’essentiel :

« Lorsque j’ai fait un échange Erasmus à Marseille, j’ai été étonnée de voir que l’université avait une bibliothèque qui occupait un bâtiment entier. A Athènes, nous n’avions qu’une étagère dans chaque département. Deux stades ont été construits sur notre campus pour les étudiants. Depuis deux ans, ils sont fermés parce que certaines figures du monde politique se disputent pour être présentes à la cérémonie d’inauguration. »

Akis, 21 ans, étudiant ingénieur à l’Ecole polytechnique d’Athènes

Il évoque la méfiance de la population envers le personnel politique grec :

« Finalement, il semble pertinent de se demander si les Grecs ont arrêté de croire en certaines personnes ou arrêté de croire tout simplement. Faut-il sortir du système ?

En tant qu’étudiant, je ne peux pas me permettre aujourd’hui de faire les choix dont j’aurais envie. Je ne me pose pas de questions, je fais avec ce qu’on me propose. Je sais que je devrais m’exiler même si je suis certain de revenir dans mon pays un jour. Tous les Grecs se disent secrètement : la Grèce ne meurt jamais. »

Petros, 60 ans, commerçant

Petros est propriétaire d’une petite bijouterie dans le centre d’Athènes :

« J’ai longtemps vécu à l’étranger, en Afrique du Nord, en Angleterre, en Espagne. Je suis toujours revenu à la Grèce. J’avais besoin de sentir les subtilités de ma langue, j’y suis profondément attaché.

Voyez comme il est important de connaître l’étymologie des mots : “υπουργός”, qui signifie ministre, provient de la contraction de la périphrase “υπό των έργων” – au service de l’Etat. Aujourd’hui, le drame c’est que “υπουργός” semble seulement provenir de “εξουσια” – le pouvoir.

Je voudrais pointer du doigt les partis de gauche qui font semblant de dénoncer la situation actuelle et qui n’ont pas même eu le courage de faire une grève politique. S’ils avaient été vraiment sincères, ils auraient dû se retirer du Parlement et descendre sur la place de Syntagma avec les Grecs. »

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  • padiran
    padiran
    Chroniqueur Grolandais
    • Posté à 19h07 le 06/02/2012
    • Internaute 5159
      Chroniqueur Grolandais

    Cette longue liste de citoyens dans le besoin est à rapprocher de celles des victimes de la crise des subprimes aux États Unis. Dans un cas, l’aversion pour tout ce qui touche à l’impôt et aux services publics rend les citoyens fragiles lorsqu’il arrive des dégâts collatéraux aux accidents du libéralisme. Dans l’autre cas, celui de la Grèce, l’anarchie organisée au plus haut de l’Etat sur les dépenses publiques et surtout l’évasion fiscale institutionnalisée des plus aisés met les citoyens sur le bord de la route.Dans les deux cas, les plus fragiles sont exclus de la société. Il faut croire que libéralisme et anarchie font bon ménage

  • anini
    anini répond à padiran
    terrienne de souche !
    • Posté à 19h33 le 06/02/2012
    • Internaute 51759
      terrienne de souche !

    Je connais la Grèce depuis longtemps !
    Lorsque l’euro est arrivé , les prix ont littéralement explosé ,je me suis demandée comment le grec lambda pouvait s’en sortir !
    J’ai vu les prix des terrains et de la construction augmenter , les routes se multiplier ,
    Athènes se transformer , le luxe arriver dans les boutiques , les hôtels !
    Les jeux olympiques ont terminé le travail !

  • nawel75000
    nawel75000
    de passage
    • Posté à 20h14 le 06/02/2012
    • Internaute 159530
      de passage

    je travaille en banque et nous avons eu il y a qques moi une réunion d’information pour nous dire qu’ils avaient actés l’entrée en recession de la France et notre boss a eu une phrase très gentille qui résume bien la situation grecque « Sachez qui si on continue sur la tendance actuelle viendra un jour ou pour vous manger une boite de haricots sera un luxe » : S

  • Marie Geredakis
    Marie Geredakis
    Auteur(e) de l'article Etudiante franco-grecque
    • Posté à 22h35 le 06/02/2012
    • 180913
      Etudiante franco-grecque

    Tout d’abord, j’aimerais dire que je suis allée en Crète, non pas non pas parce qu’il s’agissait d’un autre pays mais parce que j’en suis originaire.

    A ceux qui penseraient que j’ai choisi une panoplie de portraits larmoyants ou qu’il s« agirait de populisme de bas étage », je voudrais répondre que les échanges ont eu lieu spontanément au gré des rencontres, sans choix prémédité.

    Ces témoignages décrivent une situation réelle et qui ne tardera peut être pas à nous toucher aussi.
    Je rapporte ici les propos de Nelli, archéologue :
    « Vers où tous ces plans d’austérité nous entrainent-ils ? Un pays de seulement 11 millions d’habitants n’a pas pu entrainer une crise si grande. Le problème grec cache un autre problème ; la Grèce l’accentue.

    Il me semble que nous vivons aujourd’hui une forme de junte, différente de celle que nous avons connu il y a finalement peu de temps mais, réellement présente. Les décisions politiques sont prises par des instances qui ne sont pas même élues. Le citoyen lambda vit dans l’incertitude de savoir s’il aura le même salaire le mois prochain et s’il aura à manger. Les hommes et les femmes sont pris en otages. On piétine l’expression des peuples : voyez l’outrage politique provoqué par la proposition de Papandreou d’organiser un référendum. » « 

  • bancoseul
    bancoseul
    touriste
    • Posté à 08h50 le 07/02/2012
    • Internaute 152273
      touriste

    J’ai choisi très récemment de passer ma retraite en Crète et j’y suis installé depuis le 1er janvier. Je confirme que la situation des classes défavorisées et moyennes devient plus que précaire, et que les prix des produits de première nécéssité ont fortement augmenté récemment.
    Et pourtant, probablement parce que la crise se ressent moins en Crète, grâce à 2 dernières excellentes saisons touristiques, l’accueil des crétois est magnifique.
    C’est un peuple fier, ayant souffert dans l’histoire d’occupations multiples, et n’ayant jamais abandonné ses traditions.
    ( une rumeur circule d’ailleurs ici : les crètois demanderaient en 2013, centenaire de leur rattachement à la Grèce, de reprendre leur indépendance !)
    En tout cas, la Crète est une île magnifique, qui espère un flot de touristes à partir d’avril.
    Alors, si vous en avez encore les moyens, venez passer 15 jours ici.
    Vous ne serez pas déçus, et vous ferez une bonne action.