Porte-monnaie 29/11/2011 à 13h09

Kevin, 880 euros par mois, futur armateur et « dans le rouge de chez rouge »

Martin Untersinger | Journaliste Rue89

A 28 ans, Kevin est en train de réaliser son rêve : posséder un bateau et organiser des croisières. En attendant que son entreprise soit mise à l’eau, il touche le RSA.


Kevin, sur le front de mer de Saint-Nazaire, le 23 novembre 2011 (Martin Untersinger/Rue89)

Les récents propos de Laurent Wauquiez sur le RSA et l’« assistanat » (un « cancer de la société “) ont profondément choqué Kevin Izorce. Il touche l’allocation instaurée par Martin Hirsch en 2009 et a décidé de contacter Rue89 :

‘Quand on est au RSA, on ne profite pas, on ne gagne jamais autant que quelqu’un qui travaille.’

Un vieux rêve : devenir armateur

Kevin, 28 ans, a grandi à L’Isle-sur-la-Sorgue (Vaucluse), un petite ville touristique près d’Avignon. A l’adolescence, il passe le concours pour devenir mécanicien d’arme, les techniciens chargés d’entretenir les armes pour la marine nationale.

Il le réussit mais se ravise :

‘J’ai réalisé pendant l’été que c’était militaire, ça m’a gêné et j’ai renoncé.’

Il en rit encore.

A 16 ans, il rentre à l’école hôtelière d’Avignon. Il veut servir sur les grands paquebots, une passion de longue date, transmise par son père. A sa sortie, il travaille dans un restaurant gastronomique pendant quelques temps, puis le quitte. Direction Saint-Nazaire, où le musée Escal’Atlantic a accepté sa candidature spontanée.

18 ans : une nouvelle ville, totalement inconnue, et un nouvel emploi. Jusqu’en 2010. Après avoir gravi les échelons et accédé au poste de responsable du musée (200 000 visiteurs par an), il plaque tout pour réaliser un vieux rêve, qui lui trottait dans la tête depuis fin 2008 : devenir armateur.

En s’excusant presque, il concède : ‘ J’ai l’habitude de quitter les CDI.’

Une idée minutieusement préparée

Il a d’abord peaufiné son idée : un bateau qui offrirait des voyages à la journée (ou de plusieurs jours avec escale à terre) qui servirait aussi pour l’événementiel (conférences, mariages...). Un système courant dans les pays bordant la Méditerranée et au Nord de l’Europe mais qui ‘ n’existe pas en France à l’heure actuelle ’.

Il a ensuite établi un ‘ business plan ’ d’une précision d’apothicaire, qui prévoit l’équilibre dès la première année et la création de dix emplois.

Avant même d’avoir exercé toute activité, le carnet de commandes est déjà rempli :

‘ Sans dépenser un euro en publicité, j’ai déjà 270 000 euros de devis acceptés par les clients. Je croule sous les demandes, je ne réponds même plus. ’

Dès janvier 2009, il cherche à acquérir un navire. On lui en a proposé 2 000, il en a visité 21, dans quasiment tous les pays d’Europe : Croatie, Suède, Portugal, Italie...


Le Serenity, futur bateau de la compagnie de Kevin (DR)

Un problème de type grec

Il a également beaucoup prospecté en Grèce, où il dit ‘ avoir vécu la crise de l’intérieur ’. Alors que la vente d’un navire est sur le point de se concrétiser, il échappe de peu à une arnaque. Le vendeur, avec la complicité des autorités maritimes grecques selon Kevin, tente de faire passer un yacht pour un navire de transport de passagers.

Un détail ? Pas vraiment : en vertu de la législation européenne, un yacht ne peut pas accueillir plus de douze passagers. Kevin veut pouvoir en transporter 400.

On sent que la déception n’est pas encore avalée. Tout repart à zéro, et, trois semaines plus tard, Kevin jette son dévolu sur un bateau allemand de 71 mètres.

Nouveau couac, en début d’année : l’entrée en vigueur de la nouvelle loi de finance, qui fait passer la défiscalisation des investissements pour l’ISF de 75 à 50%, décourage de nombreux investisseurs. Il lui faut en démarcher de nouveaux.

Dernier coup dur au printemps : un investisseur belge qui proposait d’investir dans son projet à hauteur de 100 000 euros s’avère être un escroc.

Au final, Kevin a réussi à rassembler dix-neuf investisseurs, pour un montant total de 280 000 euros.

Manque 680 000 euros de prêts

Aujourd’hui, il ne manque que l’accord des banques pour un prêt : 680 000 euros sur deux banques. Une fois ce prêt consenti, il pourra louer le bateau (avec option d’achat) et le convoyer depuis son port d’attache pour des travaux à Saint-Nazaire, avec un voyage inaugural au printemps prochain.


Le quai de Saint-Nazaire où sera amarré le Serenity (Martin Untersinger/Rue89)

Un business plan solide, des carnets de commande pleins avant même d’avoir commencé, une équipe en passe d’être constituée... Tout peut sembler rose.

Pourtant ça n’a pas été sans peine : après sa rupture conventionnelle de contrat avec le musée, Kevin avait droit à 23 mois de chômage. Mais à la création de sa holding, nécessaire pour recueillir les fonds, il change de statut, devient gérant non salarié et n’a plus droit au chômage :

‘Entre août et décembre 2010, je n’ai rien touché. Je n’avais jamais connu le chômage de ma vie, je ne voulais pas profiter du système. Mine de rien, il y a aussi une part d’ego, quand on ne peut plus payer les factures. Il n’y a pas une seule journée où je n’ai pas pensé à arrêter.’

‘ Beaucoup ’ d’huissiers à sa porte

Depuis décembre, Kevin touche le RSA. Comme en témoignent ses finances, il est constamment ‘ dans le rouge de chez rouge ’ : ce qu’il touche part quasi-intégralement dans sa société. Il est toujours à découvert et voit les huissiers toquer régulièrement à sa porte.

‘ Beaucoup ’, explique-t-il. Suffisamment en tout cas pour que lorsqu’il était ‘ pris à la gorge ’, au début de l’été dernier, il se décide à vendre à un antiquaire sa collection de 550 objets qui lui était ‘ extrêmement précieuse ’ :

  • fauteuils ;
  • argenterie ;
  • mobilier ;
  • et d’autres objets qui provenaient de grands paquebots.

Mais aussi tous ses CD et ses DVD.

Il ne décolère pas contre les propos du ministre Laurent Wauquiez :

‘ Ce qui est choquant, ce n’est pas que certains touchent le RSA, mais que des gens qui travaillent touchent à peine plus ! Il y a plein d’aléas de la vie qui peuvent vous toucher : c’est ridicule d’opposer les gens les uns aux autres, surtout sur ces sommes-là. ’

Dès ses demandes de crédit acceptées, il lancera son entreprise. Selon son business plan, il se versera un salaire mensuel de 2 000 euros brut la première année, 2 500 la deuxième année, et 3 500 euros la troisième année.

Revenus : 878 euros par mois

  • RSA : 410,95 euros

Kevin le touche depuis le mois de décembre 2010.

  • Indemnités d’élu : 205 euros

Conseiller municipal d’opposition à Saint-Nazaire, membre du MoDem, il a été de tous les combats politiques récents : législatives (il était le plus jeune de tous les candidats du pays), cantonales et municipales, où il a réalisé le deuxième score, avec 27%.

  • Allocations logement : 262,31 euros

Le port de Saint-Nazaire, où sera amarré le Serenity (Martin Untersinger/Rue89)

Dépenses fixes : 1 304 euros par mois

Une bonne partie de ses dépenses (téléphone, scooter...) sont engagées avec le compte de son entreprise. Mais c’est Kevin qui approvisionne, tous les mois, le compte de cette dernière. Pour plus de clarté, nous avons donc choisi avec Kevin de ne pas faire le distinguo.

  • Loyer : 510 euros

‘Je n’ai pas payé mon loyer depuis le mois d’août. J’ai fait une demande de HLM il y a deux ans. Si je quittais le logement que j’ai loué quand j’avais un CDI, en étant au RSA, je n’en retrouverais pas.’

  • Cotisation au RSI : 2 800 euros par an (234 euros par mois)

Kevin doit s’acquitter de 2 800 euros de cotisation au régime social des indépendants (RSI), soit environ 230 euros par mois. Il ne peut plus le payer, alors il a ‘ leurs huissiers sur le dos ’.

  • Remboursement d’un emprunt contracté pour financer les visites (voyages, hébergement) : 280 euros par mois
  • Eau et EDF : 57 euros
  • Taxe d’habitation et redevance TV : 38 euros par mois
  • Assurance habitation : 12,5 euros par mois
  • Assurance pour son scooter, deux pleins d’essence et frais d’entretien divers : 71 euros
  • Téléphone portable et Internet complètement illimité : 99 euros par mois
  • Assurance-vie  : 2,5 euros par mois

Cette assurance prévoit 15 000 euros en cas de décès.

  • Mutuelle : 0 euro

Kevin ne cotise à aucune mutuelle : il est couvert par la CMU.

  • Impôt sur le revenu : 0 euro

Avec ses revenus, Kevin n’est pas assujetti à l’impôt sur le revenu.

  • Prime pour l’emploi : 0 euro

En théorie, avec ses revenus, Kevin pourrait être éligible à la prime pour l’emploi. Il n’y a en fait pas droit, étant gérant non salarié.

Dépenses variables : environ 530 euros par mois

  • Courses et alimentation : environ 250 euros par mois
  • Déjeuners : autour de 60 euros par mois

En semaine, Kevin enchaîne les déjeuners professionnels : heureusement, il se fait fréquemment inviter.

  • Santé : entre 15 et 20 euros de dépenses d’auto-médication (rhumes, migraines)
  • Frais liés à son chat : environ une vingtaine d’euros par mois.
  • Frais bancaires : 55 euros par mois

‘ C’est quand on n’a pas beaucoup d’argent que les banques se gavent ’, s’agace Kevin.

  • Transports : environ 70 euros par mois

Kevin se rend très régulièrement à Paris.

  • Loisirs : environ 60 euros

Dans son budget loisir, on trouve un abonnement de 4,99 euros par mois à Deezer (service d’écoute de musique en ligne), un budget ‘ cinéma ’ et un budget ‘ livres ’ d’une dizaine d’euros chacun. Kevin dépense entre 30 et 40 euros par mois en restaurant et sorties.

Il insiste :

‘Je ne suis pas du tout à plaindre. J’ai beaucoup d’amis dans le domaine de la croisière. Je suis parti gratuitement cette année.’

  • Epargne : 0 euro

Kevin a hésité avant de contacter Rue89 :

‘ J’ai peur que les gens disent que je profite du système. Mais je suis à 410 euros par mois pour à terme créer dix emplois. Avec de beaux salaires en plus ! Si je crée des emplois, ce n’est pas pour créer des smicards de plus. ’

Il martèle :

‘ Je ne suis pas à plaindre ! Je suis dans la situation de beaucoup de commerçants. Je ne regrette rien : j’ai appris bien plus en trois ans que dans toute ma vie professionnelle. Mais ça a été compliqué et ça l’est encore beaucoup. ’

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  • Togram
    Togram
    étudiante
    • Posté à 14h06 le 29/11/2011
    • 176634
      étudiante

    « Je ne suis pas à plaindre ! Je suis dans la situation de beaucoup de commerçants. Je ne regrette rien “

    Non Kevin, tu es dans la situation de beaucoup de français, tout simplement. On pourrait aussi parler, par exemple, du manque de souplesse des banques lorsqu’il s’agit de contracter un emprunt étudiant, où là, on tue l’avenir dans l’oeuf ! Dans tous les cas, bon courage ! En esperant que tu offriras un tarif spécial RSA lorsque tu auras lancé tes croisières !

  • affreuxjojo
    • Posté à 14h50 le 29/11/2011
    • Internaute 29421

    Le projet parait énorme.
    L’achat du bateau, sa mise aux normes (le transport de passagers est extrèmement réglementé pour des raisons de sécurité), l’embauche de marins disposant des permis, la question d’un embarcadére, la concurrence qui ne manquera pas d’exploiter le moindre faux pas...
    Pourquoi ne pas partir sur un projet plus modeste avec une montée en puissance progressive au fil de l’expérience ?
    En tout cas, bon courage et bonne chance

  • Brachamul
    Brachamul répond à racourci
    Multi-Taskeur
    • Posté à 15h22 le 29/11/2011
    • Internaute 94825
      Multi-Taskeur

    Et qu’ils y aillent !

    Ça parlait beaucoup d’entrepreneurs, mais ça commence enfin à parler un peu d’entreprise ! S’il vous plaît Eco89, rentrez-plus dans le détail !

    Les discussions sur les 35 heures sont bien mignonnes, mais en pratique, la création d’entreprise est tout de même la meilleure solution à la crise de l’emploi.

    J’adhère totalement à l’attitude de ce monsieur, qui préfère faire ce qu’il aime en plaquant tout, en créant son propre poste, en ne demandant le RSA qu’en dernier recours, et avec comme objectif de créer d’autres emplois. C’est une bonne leçon à ceux qui aiment raconter que le centrisme n’est qu’une illusion. L’esprit d’entreprise est une force impressionnante.

    C’est le meilleur message que l’on puisse faire passer aux chômeurs et autres précaires : avec internet, l’accès à l’information qui était autrefois une vraie barrière à entrepreneuriat, est aujourd’hui facile. Si on ne veut pas vous proposer de poste : créez-le vous même. Ce ne sont pas les opportunités qui manquent, et il est plaisant de ne pas être soumis à la qualité du travail de ses supérieurs.

    Bon courage monsieur l’armateur.

  • Ptittoun
    Ptittoun
    Etudiant
    • Posté à 19h08 le 29/11/2011
    • Internaute 80340
      Etudiant

    Kevin,

    C’est un portefeuille intéressant que tu nous partages ici et je t’en remercie.

    Je peux appréhender ton désarrois devant les difficultés, toutefois selon moi ton projet est bien trop grand pour quelqu’un qui désire démarrer, sans pouvoir fournir un capital, dans un milieu très très fermé et concurrentiel qu’est le transport de passagers en mer. Autant je peux te féliciter d’avoir de telles ambitions, autant cela me parait irréalisable tout familier que je suis avec ce milieu (mes parents et mon frère sont en plein dedans).

    Je connais et ait connu de nombreuses personnes qui ont tenté ton aventure, mais c’était plutôt des marins dans l’âme, désireux de voyager et partager leur expérience tout en gagnant suffisamment leur vie, sur un ptit bateau à voile. Le plus souvent leur problème était l’esprit entrepreneuriat qui leur manquait... Et jamais ils ne visaient plus de quelques passagers. Certains ont réussi, d’autres échoués mais tous ceux que j’ai revu par la suite en sont sorti plus fort quelque soit l’issue.

    Honnêtement le monde du transport de passagers est tellement régulé de nos jours que trouver un navire homologué pour le transport de 400 passagers, d’occasion et pas trop cher, et bien ça sera pas évident comme tu l’as vu.
    Ensuite au niveau administratif c’est extrêmement lourd, assurances, démarches pour les voyages, recrutement des équipages dans divers pays...
    Sans parler de la concurence qui est loin de s’amuser avec un seul bateau...
    Et l’embauche, compter quoi, une cinquantaine de salariés ? Bureaux à terre pour l’administratif, réservations, officiers, matelots... Et juste pour commencer !

    Bref tu me dirais, j’ai 10 ans de marine marchande embarqué et gestion à terre derrière moi et beaucoup de contacts, un capital de départ, alors je pourrais croire en tes chances. Ou alors partir sur un petit voilier avec une quinzaine de passagers car ta passion c’est la mer, aussi ! Mais monter une entreprise de gestion d’un ferry en partant de rien, çà me parait complètement infaisable, et je sais a peu prêt de quoi je parle. Si des marins passent par là j’aimerais bien avoir leur point de vue...

    Je ne veux pas dire que tu as entièrement tort dans cette ambition, mais je pense que tu devrais peut être revoir à la baisse tes perspectives, quitte à grimper dès que la machine est lancée ! Après des détails sur ton expérience dans le domaine nautique ou dans le business maritime me feraient peut être changer d’avis...

    Si je peux te donner un conseil il faut que tu trouves un boulot, dans le mileu marin ce serait parfait, mais ne serait ce qu’a mi temps pour ne pas tomber dans l’endettement qui est une vraie merde pour s’en sortir. Que tu poursuives ton rêve pourquoi pas mais pas au détriment de ta situation financière qui reflètera sur ta vie future ! Gagner des mille et des cents c’est pas important, mais en perdre sans les avoir de nos jours, ca fait mal !

    Bonne suite !

    ++

  • teo
    teo répond à Brachamul
    toujours perplexe
    • Posté à 20h36 le 29/11/2011
    • Internaute 67373
      toujours perplexe

    Je suis complètement d’accord avec vous, sauf sur un point. « Si on ne veut pas vous proposer de poste : créer-le vous même ».

    L’entrepreneuriat, c’est un état d’esprit, je ne suis pas sure que ce soit pour tout le monde.

    Ce monsieur a l’air d’avoir ça en lui, et je suis certaine que si madame Soleil lui avait prédit toutes les galères qu’il connait aujourd’hui ( les escrocs, les huissiers, etc...), il irait quand même et avec le même degré d’excitation.

    Peut-être que cela donnera envie à des personnes au chômage de vivre eux aussi leurs rêves et de franchir le pas, malgré cette longue période de crise que nous connaissons actuellement.

    Bon courage monsieur dans votre projet.

  • pmithrandir
    pmithrandir répond à affreuxjojo
    Developpeur
    • Posté à 07h20 le 30/11/2011
    • Internaute 90097
      Developpeur

    Commencer petit et « monter » est la bonne idée française...
    Au final, on a pas de start up, moins d’entreprises créatrices(les jeunes créent plus que les vieux et ils ont plus d’énergie et de temps en général) en France.

    Si on peut créer une énorme entreprise pour commencer allons y ! ! !

    Mon patron au canada avait créé sa boite dans un coin de son salon 2 ans plus tot. Celle ci était dans 4 pays et comptait 150 salariés lorsque j’y étais. Il avait 2 ans de moins que moi... soit 26 ans.