Entretien 23/01/2013 à 11h41

« Le Grand Retournement » : la crise en alexandrins

Olivier De Bruyn | Journaliste

A film by Rue89

Dans « Le Grand Retournement », Gérard Mordillat s’attaque à la finance toute puissante en maniant la dynamite et… les alexandrins. L’argent roi, la novlangue ultralibérale et les petits états du cinéma français : entretien avec le cinéaste.


L’affiche du film

Les grands banquiers de l’Hexagone ne rigolent plus du tout, et pour cause : épouvantés par la crise financière, l’inquiétant yoyo de la Bourse et la fragilisation généralisée du bien connu « système », les voici contraints d’implorer l’aide de leur ennemi juré, l’Etat, pour que le système perdure. Les conseillers du président de la République et le Président lui-même les reçoivent…

Une farce sur les dérèglements de la finance et la crise sociale et politique ? Oui, mais pas n’importe quelle farce, puisque « Le Grand Retournement » est la libre adaptation d’une pièce de « l’économiste atterré » Frédéric Lordon, intitulée « D’un retournement l’autre » (Editions du Seuil). Une pièce aussi offensive sur le fond (la dérèglementation politique et financière) que surprenante sur la forme, puisqu’écrite seulement en alexandrins.

Aux manettes de ce film furieusement atypique, Gérard Mordillat, un cinéaste habitué depuis toujours aux projets singuliers, de « Vive la sociale » aux « Vivants et les morts », en passant par « Corpus Chisti » ou « L’apocalypse ». En attendant de retrouver son complice Jérôme Prieur pour une nouvelle série sur Jésus et l’Islam (« l’occasion de nous faire quelques copains supplémentaires », dit-il), Gérard Mordillat revient sur cette aventure à nulle autre semblable.

Rue89 : Pourquoi le désir de mettre en scène « Le Grand Retournement » ?

Gérard Mordillat : J’avais lu la pièce de Frédéric Lordon avant sa parution et j’avais été séduit par la force de son propos et son incroyable sens de l’humour. Ensuite, j’ai toujours été attiré par des textes a priori non adaptables au cinéma, et porter cette pièce à l’écran était un défi qui me plaisait. Mais la raison principale était ailleurs…

C’est-à-dire ?

Je trouvais géniale l’idée de s’attaquer à la crise financière et bancaire en alexandrins. Je suis convaincu qu’il ne faut jamais parler la langue de son adversaire. Nous sommes prisonniers du langage imposé par l’idéologie néolibérale : on parle du coût du travail pour ne pas parler des salaires, les représentants syndicaux sont taxés de « partenaires sociaux » et, mieux encore, les plans de licenciement sont devenus des « plans de sauvegarde de l’emploi ».

Frédéric Lordon, en utilisant ce qui est par excellence la langue du théâtre classique, a trouvé un outil efficace pour mettre en cause la novlangue néolibérale qui nous étouffe, ainsi que ses applications et ses conséquences.


Une scène du film « Le Grand Retournement » (Christine Aubry/Collection Allocine)

Quelles principales difficultés avez-vous rencontrées ?

La pièce n’a pas été conçue pour être jouée sur scène. Lordon y fait intervenir des archétypes plus que des personnages, ce qui, pour l’incarnation des acteurs, pose évidemment problème. Il m’a donc fallu écrire une vraie adaptation en répartissant autrement les dialogues et en recomposant partiellement certains alexandrins. Et je devais bien entendu engager des acteurs qui avaient une grande culture du théâtre classique.

Comment les avez-vous convaincus ?

Ils ont tous accepté avec enthousiasme. Dans « Le Grand Retournement », on retrouve beaucoup d’acteurs avec lesquels j’avais déjà travaillé au préalable : Jacques Pater, Frank de Lapersonne, Odile Conseil, Christine Murillo… Quant à Jacques Weber, je le connais depuis le Conservatoire et l’on s’était promis de travailler un jour ensemble. Je ne pouvais que lui proposer « Le Grand Retournement » et il ne pouvait que l’accepter. Les autres – François Morel, Edouard Baer – sont venus par amitié.

Comment avez-vous produit le film ?

Pour la première fois dans ma carrière, une seule personne a contribué au financement : Vera Belmont, qui y a engagé ses propres fonds. Il n’y a aucun autre soutien : ni institution, ni avance sur recettes, ni filiale cinéma d’une chaîne de télévision.

Nous savions de toute façon qu’aucune de ces dernières ne participerait à un projet aussi singulier. Pour elles, l’originalité est toujours un handicap et elles finissent toujours par choisir ce qui ne fâche personne. C’est donc grâce à l’engagement et à l’enthousiasme d’une seule productrice que le film a pu être monté.

Pour quel montant ?

Autour de 450 000, 500 000 euros. Un tout petit budget dans l’économie du cinéma, mais une somme très conséquente quand il s’agit de la sortir de son compte en banque.

Quel est votre point de vue sur la façon dont le cinéma français aborde la crise économique et sociale ?

La timidité est une caractéristique permanente de notre cinéma sur ces sujets. Il y a une sorte d’incapacité à voir le réel, tout simplement. Dans la plupart des films français, je suis frappé de voir que les personnages n’ont ni opinion politique, ni engagement d’aucune sorte, ni même souvent de métier… Ils sont oisifs, suspendus, bourgeois.

Ce refus du réel, je le trouve dramatique. Ajoutons-y la crise qui frappe le secteur et pousse les investisseurs à encore plus de conservatisme et d’académisme, et l’on se retrouve avec un cinéma sclérosé et prévisible. La crise, dans le cinéma français, n’apparaît que dans quelques films et est très rarement traitée de façon pugnace.


Une scène du film « Le Grand Retournement » (Christine Aubry/Collection Allocine)

Que vous inspirent les polémiques actuelles sur le financement de notre cinéma ?

Ceux qui, à l’intérieur du système, déplorent les salaires exorbitants versés à une poignée d’acteurs sont simplement de mauvais capitalistes. S’ils font de mauvais investissements, ils n’ont qu’à s’en prendre qu’à eux-mêmes.

Quelques acteurs sont engagés comme une assurance, sous la pression notamment des filiales cinéma des chaînes de télévision coproductrices, alors qu’ils ne garantissent rien d’autre qu’une image de marque. Dans ce secteur économique, on sait très bien que l’acteur est une marchandise. Or, si l’on paye trop cher la marchandise et que l’on s’aperçoit, de surcroît, qu’elle est invendable, il y a un problème.

Et une seule chose à faire : relire Marx, histoire de comprendre précisément ce qu’est le cycle de la marchandise. Mais ces histoires de salaires concernent une minorité de comédiens, alors qu’une écrasante majorité, et parmi elle un nombre conséquent de vrais talents, vit modestement.

Infos pratiques
« Le Grand Retournement »
De Gérard Mordillat

Sortie le 23 janvier.

  • 15365 visites
  • 23 réactions
Vous devez être connecté pour commenter : or Inscription
  • licia
    licia
    de-ci de-là
    • Posté à 12h50 le 23/01/2013
    • Internaute 118601
      de-ci de-là

    Il y avait une émission sur ce film sur France inter avant hier après midi chez D.Mermet
    lien

    • Taedium vitae
      Taedium vitae répond à licia
      Citoyen, tant d'Europe que du (...)
      • Posté à 17h10 le 23/01/2013
      • Internaute 52682
        Citoyen, tant d'Europe que du (...)

      Et aussi hier dans « Downtown » de Colin et Mauduit, toujours sur France Inter, avec Gérard Mordillat.
      Downtown du 22 janvier

  • M. de Wolmar
    M. de Wolmar
    explorateur
    • Posté à 13h10 le 23/01/2013
    • Internaute 59614
      explorateur

    Impayable ce Lordon ! ! Bourgeois jusque dans la forme (en Alexandrins ! il fallait s’en douter, on dirait une blague tellement c’est con et gros).
    Déjà que dans le fond, c’est vraiment pas jolie (non, non Ms’ieur Lordon, c’est pas la faute à la finance- ça n’importe quel bourgeois réactionnaire qui veut protéger le système capitaliste use et abuse de cet argument fallacieux, si vous aviez justement bien lu Marx, c’est le mode de production lui-même qui est foireux et qui nous explose à la gueule, c’est le CAPITALISME et non pas la novlangue « capitalisme financier », mais Lordon n’a aucune confiance aux prolo, ils sont trop cons pour vivre sans capitalisme).
    Mais bon, Lordon (comme Todd, qui est encore plus réactionnaire que Lordon) arrive à cacher tout ça au prolo avec son langage (« universitaire ») aussi clair (à desseins ?) qu’un Médecin malgré lui, ça claque bien les « mots compliqués » (tout est relatif, hein, on peut très bien démasquer ce serviteur de la bourgeoisie avec un peu de recul), ça claque et ça piège comme des pièges à ours. Mais en alexandrins ! ! ^^ ^^ C’est ça l’art populaire ? ? ? ? ? C’est tellement caricatural, tellement « Lordon ».

    Allez Frédérique, après moi :
    Vive l’Etat ! Vive le Capitalisme !

    • Jhal
      Jhal répond à M. de Wolmar
      • Posté à 13h39 le 23/01/2013
      • Internaute 29860

      Mon bon monsieur, vous devriez prendre la peine de comprendre ce que dit Lordon.

      • big némo
        big némo répond à Jhal
        charcutier- coiffeur et je m'en (...)
        • Posté à 13h59 le 23/01/2013
        • Internaute 86763
          charcutier- coiffeur et je m'en (...)

        On aurait pu dire aussi et tout aussi joliment
        Afin qu’au dialogue etre plus concordant :
         » vous devriez prendre monsieur si bon
        la peine de comprendre lordon »

         
        • Saba
          Saba répond à big némo
          • Posté à 09h06 le 24/01/2013
          • Internaute 9356

          Vos alexandrins n’en sont pas vraiment, je propose une correction :

          Oui on aurait pu dire tout aussi joliment
          Pour que le dialogue soit enfin concordant
          Vous devriez Monsieur, lire avec attention
          Si vous voulez comprendre , l’économiste London.

          ( et encore le sernier vers est un peu bancal car on devrait compter la dernière syllabe de économiste.....)

          • big némo
            big némo répond à Saba
            charcutier- coiffeur et je m'en (...)
            • Posté à 10h32 le 24/01/2013
            • Internaute 86763
              charcutier- coiffeur et je m'en (...)

            merci, je cherchais pas vraiment l’alexandrin, juste la rime^^

        2 autres commentaires
      • Arafel
        Arafel répond à Jhal
        Post-doc expat'
        • Posté à 14h00 le 23/01/2013
        • Internaute 115097
          Post-doc expat'

        Et aussi d’arreter la coke, il me semble un peu sur les nerfs ce cher monsieur.

      • M. de Wolmar
        M. de Wolmar répond à Jhal
        explorateur
        • Posté à 09h26 le 24/01/2013
        • Internaute 59614
          explorateur

        Mon bon monsieur, ça fait plus de 6ans que je suis le bonhomme. Je connais, et il se trouve aussi que je connais très bien Marx.

        Lordon est un bourgeois. (et il l’a déjà dit, pour lui, il est inconcevable de vivre sans le capitalisme

    • HabitantDuMonde
      HabitantDuMonde répond à M. de Wolmar
      Plus de télé depuis 19 ans.
      • Posté à 15h03 le 24/01/2013
      • Internaute 116611
        Plus de télé depuis 19 ans.

      Bonjour.
      Je ne comprends pas ce charabia. C’est une critique ou une ode, c’est un rejet ou une adoption ? Je ne peux pas me vanter de mon orthographe, mais que cela ne m’empêche pas de regretter ici ce festival de bourdes grammaticales, orthographiques, diacritiques, typographique, de contradictions, de non-sens, d’ignorance, de mésusage de tournures communes. Sorte de patchwork halluciné de références foutraques.

      Bizarre intervention. Semble relever plus du bruit. Suppr please.

      Ciao.

  • Waldeck
    Waldeck
    Le désenchantement, c'est (...)
    • Posté à 13h53 le 23/01/2013
    • Internaute 36864
      Le désenchantement, c'est (...)

    -« Quelques acteurs sont engagés comme une assurance, sous la pression notamment des filiales cinéma des chaînes de télévision coproductrices, alors qu’ils ne garantissent rien d’autre qu’une image de marque. »

    - Et pan(*), dans la bedaine du gros Gégé !

    (*) ou plutôt : plourfch !

  • vieilanarfatigué
    vieilanarfatigué
    Changer le monde, c'est se (...)
    • Posté à 14h42 le 23/01/2013
    • Internaute 125168
      Changer le monde, c'est se (...)

    Aïe,aïe, un film français ! Soit on s’y endort, soit on y comprend rien, mais dans tous les cas on s’y em... ferme ...comme d’habitude.

  • HabitantDuMonde
    HabitantDuMonde
    Plus de télé depuis 19 ans.
    • Posté à 15h02 le 23/01/2013
    • Internaute 116611
      Plus de télé depuis 19 ans.

    Émission radio « Là bas si j’y suis » de lundi 21 janvier 2013 Le grand retournement. Podcast dispo en permanence ( le lien précédent de France Inter sera bientôt éclipsé.)

    Extrait : La pièce originale et donc le film démontrent que cette finance « nécrogène » n’est pas compliquée. Que chacun peut en fait comprendre. Et que chacun a donc son mot à dire. : -)

  • .666
    .666
    Juif errant
    • Posté à 16h01 le 23/01/2013
    • 181210
      Juif errant

    Oui, et mon invit ?
    Puis-qu’à en croire certains : chacun a son mot à dire mais moi, je n’ai jamais rien reçu d’autre que des promesses. Encore du copinage libéralo-pratin.
    On piratera donc.
    Une boule pour Mordillat, rien pour l’escroc ni pour Lordon qui nous montre juste un doigt au lieu de démonter le système solaire ...

  • Druuna
    Druuna
    Prout
    • Posté à 16h41 le 23/01/2013
    • Internaute 195244
      Prout

    Si on ne peut pas aider les travailleurs à s’organiser contre le capital, on peut au moins les divertir...

    • M. de Wolmar
      M. de Wolmar répond à Druuna
      explorateur
      • Posté à 21h02 le 23/01/2013
      • Internaute 59614
        explorateur

      Certains y travaillent (à l’organisation)
      Lien

  • asozial
    asozial
    Bobo Hipster from Gentrified (...)
    • Posté à 18h37 le 23/01/2013
    • Internaute 2273
      Bobo Hipster from Gentrified (...)

    toujours aussi mal baisés les commentateurs de Rue 89 - un petit club où il n’est de bon ton que de se lamenter et de râler entre trolls et anti-trolls...

    • Druuna
      Druuna répond à asozial
      Prout
      • Posté à 19h40 le 23/01/2013
      • Internaute 195244
        Prout

      Ça va !
      Ne râle pas.

  • caro
    caro
    délinquante avérée
    • Posté à 19h26 le 23/01/2013
    • Internaute 6484
      délinquante avérée

    J’irai le voir avant de me prononcer, il passe à Grenoble.
    Je ne sais pas qui fait les annonces des films sur le site Orange, mais il est annoncé comme « drame ». Cette personne n’a peut être pas tout compris ? : -))

  • Captain Konstadt
    Captain Konstadt
    tribun courtois
    • Posté à 22h41 le 23/01/2013
    • 178678
      tribun courtois

    Autant j’ai apprécié le bouquin, autant la bande-annonce me donne moyen envie..

  • HabitantDuMonde
    HabitantDuMonde
    Plus de télé depuis 19 ans.
    • Posté à 09h50 le 24/01/2013
    • Internaute 116611
      Plus de télé depuis 19 ans.

    Autre extrait de l’entretien diffusé par Là bas si j’y suis.

    Les crises à répétitions, leur aggravation, les alertes lancées depuis belle lurette, l’échec récurant des plans de corrections, les articles décryptant la pseudo-complexité, les livres démasquant la finance catastrophique... rien y fait : toujours le même cap néo-libéral pathogène, est suivi par les abrutis du dogme ultra-capitaliste, avec le mêmes résultats.

    Alors peut être qu’une farce sur le mode classique en alexandrins, qui se moque bien d’elle même aura un effet. : -)

    Pour quelque chose de plus classique ( si c’est possible : -) ) et théorique :
    - Bienvenue à bord du Titanic financier !
    Pour du concret, observer les mécanismes à l’œuvre :
    - Moulinex, la mécanique du pire
    - Le fleuron du décolletage broyé pour le bon plaisir des ces messieurs
    Pour des propositions :
    - Et si on fermait la bourse ?

  • Frédéric Maurin
    Frédéric Maurin
    prolétaire
    • Posté à 11h23 le 24/01/2013
    • Internaute 45400
      prolétaire

    En ma qualité de poète, je me suis permis de piller votre article : Lien avec mes excuses et mes meilleurs sentiments

  • dandin
    dandin
    ingénieur
    • Posté à 12h10 le 24/01/2013
    • Internaute 119329
      ingénieur

    Si « La pièce n’a pas été conçue pour être jouée sur scène » ( ? ?), c’est un bel exploit qu’elle le soit, avec la bénédiction de l’auteur, et qu’elle ait rencontré le public puisque ADA théâtre l’a jouée une quarantaine de fois en moins d’un an, dans une mise en scène de Judith Bernard : dernière représentation mercredi 30 janvier au théâtre Montmartre Galabru à 21h30. Cf critiques de
    Marianne : Lien
    Libé : Lien
    froggys delight : Lien
    Nonfiction.fr : Lien
    Mediapart : Lien
    etc.
    Elle n’a pas été conçue pour le cinéma en tout cas.

Verbes thématiques