Sinistre Amérique 03/12/2012 à 11h47

Brad Pitt en tueur et les bas-fonds de la Louisiane : le côté obscur des USA

Olivier De Bruyn | Journaliste

A gauche, « Cogan : Killing Them Softly », un film noir et poisseux où Brad Pitt taille un costard à l’Amérique (en salles le 5 décembre) ; à droite, « Les Bêtes du Sud sauvage », un premier film signé Benh Zeitlin qui plonge dans les bas-fonds de la Louisiane (en salles le 12 décembre).

Deux mois après le remuant « God Bless America » et en attendant les poids lourds de janvier (Paul Thomas Anderson et « The Master », Steven Spielberg et « Lincoln »), deux films déboulent sur les écrans, autopsient une certaine Amérique, et entendent fièrement défendre les couleurs du cinéma US indépendant.

« Cogan » : Andrew Dominik filme tout en noir

Une ville américaine anonyme et blafarde. Suite à une partie de poker qui tourne mal, les pontes de la mafia locale (un ramassis de minables) font appel au dénommé Cogan pour remettre de l’ordre dans cet univers sans foi ni loi. L’antihéros affublé de sa panoplie de rigueur – veste en cuir, barbichette finement taillée et flingues à portée de mimines – se pointe et (s’)exécute.

Bande-annonce de « Cogan : Killing Them Softly »

Intronisé grand espoir du cinéma américain après « L’assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford », western passionnant déjà incarné par Brad Pitt, Andrew Dominik était guetté au tournant avec son nouveau film, une adaptation de « L’Art et la manière », roman de George V. Higgins. Et ses déclarations d’intention faisaient très envie :

« J’ai toujours eu le sentiment que les drames policiers parlaient essentiellement du capitalisme et qu’ils montraient le capitalisme fonctionnant sous sa forme la plus basique.

A l’origine, j’envisageais ce film comme un drame, mais plus je m’y plongeais, plus il m’apparaissait comme l’histoire d’une crise au sein d’une économie criminelle, crise résultant d’un échec dans la régulation de cette économie. En d’autres termes, on avait affaire à un microcosme de ce qui se passe à une plus grande échelle en Amérique. »

Fort bien… Hélas, malgré cet alléchant programme, on tombe de haut après avoir vu ce film noir qui ne séduit que le temps d’une séquence, celle d’ouverture où, dans une banlieue sinistre, quelques personnages hirsutes errent tels des fantômes défoncés.

Quelque chose de pourri au royaume du noir

Ensuite ? Le trou noir, vain et prétentieux. Autour d’un règlement de compte sanguinolent effectué par Cogan/Pitt (entre caricature glaciale de lui-même et clone de Johnny Hallyday jeune), le réalisateur aligne les morceaux de bravoure poseurs où il cherche, en vain, à concurrencer Tarantino sur son propre terrain à grands renforts de dialogues interminables, de considérations machistes (le seul personnage féminin du film est une prostituée) et de brusques explosions de violence filmées avec une rare complaisance.

Non content de tirer mollement sur les ficelles usées du « néofilm » de genre, le cinéaste cherche à impressionner l’intellect en taillant un costard aux Etats-Unis, pays où, comme chacun sait, la bourse et la finance sont reines malfaisantes.

L’appât du gain qui ronge les personnages (« L’Amérique n’est pas un pays, c’est un business. Alors, file-moi le fric », lance Cogan entre deux coups de feu) est ainsi mis besogneusement en parallèle avec des discours catastrophistes de George W. Bush ou Obama sur la réalité économique. Un dispositif maladroit qui ne sert qu’à enfoncer des portes ouvertes et finit par rendre indigeste ce film qui, très loin de ses nobles ambitions, sonne creux.

Sublimes « Bêtes du Sud sauvage »

Aux antipodes du maniérisme urbain de « Cogan : Killing Them Softly », « Les Bêtes du Sud sauvage », de Benh Zeitlin, invite à une immersion dans le fin fond de la Louisiane du Sud où une poignée de personnages vivent dans la misère depuis toujours et affrontent la sauvagerie du monde.

Une gamine de 6 ans, baptisée Hushpuppy, survit avec les très faibles moyens du bord dans le bayou auprès de son paternel qui noie son désarroi dans le mauvais alcool. Soudainement, la nature se déchaîne. Tempête monstrueuse, montée des eaux, pluie diluvienne : le réel, qui tirait déjà une drôle de tronche, est contaminé par un déluge quasi fantasmatique qui correspond probablement aux visions intérieures de la gamine, en quête de sa mère disparue.

Bande-annonce des « Bêtes du Sud sauvage »

Pour son premier film, Benh Zeitlin, natif de New York et auteur jusqu’alors de quelques courts-métrages, fait preuve d’une radicale singularité. Tourné avec les moyens du bord et seulement avec des acteurs amateurs vivant dans la région, « Les Bêtes du Sud sauvage » tient à la fois du documentaire sur les laissés-pour-compte de la société américaine et de la fable métaphysique, le film, à sa manière, faisant plus d’une fois songer aux fresques mystiques du vénérable Terrence Malick.

Si ce film-phénomène (il a reçu le prix de la caméra d’or au dernier Festival de Cannes et compte de nombreux supporters extatiques, le président Obama en tête) n’est pas exempt d’afféteries et de grandiloquence, il révèle toutefois l’existence d’un cinéaste, un vrai, qui pose un regard inspiré sur des zones rarement arpentées par le cinéma américain. A suivre de près.

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  • LaoJinHu
    LaoJinHu
    non-conventionné par la (...)
    • Posté à 12h10 le 03/12/2012
    • Internaute 161554
      non-conventionné par la (...)

    God bless America !

    • Bien sous tous points
      Bien sous tous points répond à LaoJinHu
      Je suis ton père
      • Posté à 19h33 le 03/12/2012
      • Internaute 195762
        Je suis ton père

      Pourquoi les blesser, ils ne le méritent pas, je pense ..

      ( bon, non .., oubliez )

      Lien

      • LaoJinHu
        LaoJinHu répond à Bien sous tous points
        non-conventionné par la (...)
        • Posté à 19h47 le 03/12/2012
        • Internaute 161554
          non-conventionné par la (...)

        Pas si sûr ! Je n’ai pas du tout confiance en ceux qui parlent de Dieu à tout bout de champ, même au coin d’une pièce de 1 cent ...

    • non renseigné
      non renseigné répond à LaoJinHu
      ici et maintenant
      • Posté à 21h49 le 03/12/2012
      • Internaute 188652
        ici et maintenant

      Killer Joe !

  • A déménagé le 02.01.2013
    • Posté à 13h01 le 03/12/2012
    • Internaute 74652

    J’ai toujours été décontenancé et assez mal à l’aise par les films sur le « Deep South » - i.e les Etats Confédérés du Sud - South Carolina, Mississippi, Florida, Alabama, Georgia, Louisiana, Texas, Mississippi, Florida, Georgia, et Texas -

    Mais si le spectateur n’est pas surpris il n’y a aucun intérêt.

  • Hélène Crié-Wiesner
    • Posté à 14h14 le 03/12/2012
    • Internaute 57
      Binationale

    J’ai vu « Les bêtes du sud sauvage » à sa sortie aux E-U à la fin de l’été. Dans la salle beaucoup d’ados et de jeunes, qui en sortaient extatiques, ou en pleurs, quasi illuminés par la grâce. C’est un film qui a le même effet qu’un gros joint, ou que des champignons hallucinogènes. Il déclenche apparemment chez certains la même exaltation spirituelle que certains romans initiatiques. Ce sera un film culte, c’est sûr.
    A part ça, il est magnifique. Mais un peu trop onirique pour moi.

    • Sophie en Cali
      Sophie en Cali répond à Hélène Crié-Wiesner
      Chercheuse précaire à l'étranger (...)
      • Posté à 20h48 le 03/12/2012
      • Internaute 195246
        Chercheuse précaire à l'étranger (...)

      Je l’ai vu aussi à San Diego, et franchement ça ne m’a pas plu ! ! mais bon, ça n’est que mon avis ! !

    • vazimba
      vazimba répond à Hélène Crié-Wiesner
      ex fan des sixties
      • Posté à 23h02 le 03/12/2012
      • Internaute 195355
        ex fan des sixties

      une amie vivant aux E-U m’a fait exactement la même réflection que vous. et pour le côté « exaltation spirituel » elle m’a expliqué qu’en sortant de ce film elle avait été dans le même etat que pour « into the wild »

    • Lemmy_Nothor
      Lemmy_Nothor répond à Hélène Crié-Wiesner
      Aintgonnaworkformaggiesfarm
      • Posté à 12h03 le 04/12/2012
      • Internaute 12434
        Aintgonnaworkformaggiesfarm

      Je viens de visionner le clip. Ça me fait penser à ceci :

      Something hit me very hard once, thinking about what one little man could do. Think of the Queen Mary—the whole ship goes by and then comes the rudder. And there’s a tiny thing at the edge of the rudder called a trim tab. It’s a miniature rudder. Just moving the little trim tab builds a low pressure that pulls the rudder around. Takes almost no effort at all.

      So I said that the little individual can be a trim tab. Society thinks it’s going right by you, that it’s left you altogether. But if you’re doing dynamic things mentally, the fact is that you can just put your foot out like that and the whole big ship of state is going to go.
      So I said, call me Trim Tab.
      —Buckminster Fuller

  • Tariec
    Tariec
    « Radio Paris ment », « Radio (...)
    • Posté à 17h36 le 03/12/2012
    • Internaute 37287
      « Radio Paris ment », « Radio (...)

    Donc Cogan est à télécharger on the web, le second est à voir au cinoche.
    Ok, thanks...

  • psych0Dad
    psych0Dad
    sociopathe
    • Posté à 17h41 le 03/12/2012
    • Internaute 81504
      sociopathe

    Un film phenomene qui autopsie une certaine France en posant un regard sans concession sur les bas-fonds de la societe.

    J’ai bon ? Je peux envoyer mon CV a Telerama ?

    • Nain Glumeux
      Nain Glumeux répond à psych0Dad
      Nalyseur de proximité.
      • Posté à 18h18 le 03/12/2012
      • Internaute 148099
        Nalyseur de proximité.

      Un film phenomene qui autopsie une certaine France en posant un regard sans concession sur les bas-fonds de la societe.

      Pas mal mais un peu juste essayez d’abord avec Libé.
      Pour Telerama il vous aurait fallu ajouter :

      Ce film par sa radicalité toute godardienne émaillé ici et là d’une austérité parfois empruntée à Bresson parfois inspirée par Bergman (notamment en ce qu’il montre l’incommunicabilté ontologique des rapports transgénérationnels), vient comme un coup de poing d’une violence qui n’est pas sans évoquer Haneke dans ce qu’il a de plus extrême, remettre en question des schémas dépassés sur lesquels une humanité à bout de souffle espère encore d’un présent qui n’est autre qu’un futur en devenir.

      Enfin, genre. C’est le canevas après c’est que de l’imagination sans suite brodée là-dessus et convenablement stimulée au Guronsan ou au Red Bull en intraveineuse.

      Si vous n’avez rien compris ce n’est pas grave, celui qui l’a écrit n’en comprend pas plus que quiconque.

      L’important étant de se rendre compte que le film, 3 heures en plan fixe sur le visage crevassé mais porteur de toute la sagesse du monde d’un vieux derviche fixant le désert ondulant au soleil, a toutes les chances de se révéler gravement chiant.

  • Chele
    • Posté à 21h24 le 03/12/2012
    • Internaute 15104

    J’ai vu Les bêtes du sud. Zeitlin est d’un autre monde.
    Que vive Hushpuppy, qui ne fut serrée que 2 fois dans des bras.

  • The Corpse Grinders
    The Corpse Grinders
    Cannibale Furax
    • Posté à 22h25 le 03/12/2012
    • 183627
      Cannibale Furax

    Du moment qu’il n’y a pas Marion Toquillard, je prends.

  • Néant Moins
    Néant Moins
    Libre
    • Posté à 22h46 le 03/12/2012
    • Internaute 193419
      Libre

    j’ai tellement honte d’être riche, que je dois bien m’acheter une conscience généreuse (au moins dans l’idée)

  • Riboulbo
    Riboulbo
    Dissident de la pensée partisane (...)
    • Posté à 01h26 le 04/12/2012
    • Internaute 48839
      Dissident de la pensée partisane (...)

    Totalement HS, mais comme je ne lis pas souvent de « critiques » cinéma faites par un « journaliste », je me suis dis que je ne pouvais m’empêcher de laisser une note à l’auteur.
    Le principe d’un journaliste étant de ne pas porter de jugement sur le thème qu’il traite dans son article (la base), je suis franchement circonspect sur votre conception de la déontologie. Qu’un critique écrive ça :
    « dialogues interminables, de considérations machistes (le seul personnage féminin du film est une prostituée) et de brusques explosions de violence, etc »
    .. Sur quelque chose qu’il ne serait pas capable de faire lui-même, passe encore, même si j’ai du mal avec les gens qui assènent leurs interprétations persos comme des vérités (mais c’est un style, soit).
    Par contre, qu’un journaliste se chauffe pour passer à l’acte à son tour en nous donnant ses états d’âmes, là sérieux.. Ce n’est pas avec cet article qu’on arrêtera les amalgames foireux et les préjugés sur tel ou tel film avant même d’aller les voir.

    Enfin, vous faites ce que vous voulez, après tout ce n’est qu’une question de point de vue qui, à l’image de cette critique (et non pas article), est strictement subjectif.

    Et puis comme j’ai décidé d’être réactionnaire jusqu’au bout, j’irais voir Cogan par pure esprit de contradiction, tiens !

    • huutaa
      huutaa répond à Riboulbo
      Même pas avec des pincettes.
      • Posté à 15h23 le 04/12/2012
      • 183774
        Même pas avec des pincettes.

      Pris dan bakchich ;
      Journaliste que je trouve souvent dithyrambique.

      Pas mal… Je résume, pas trop d’action, beaucoup de blabla, c’est du Tarantino, filmé par un fan de Terrence Malick ?

      - Rien à voir avec Tarantino : les personnages - des drogués, des zonards, des psychopathes dépressifs - ne parlent pas de cheeseburger, de Madonna, de Winnetou ou de séries Z, seulement de fric, de la crise, dans un pays où tout s’achète et tout se vend, le tarif d’une pute ou d’un meurtre. Car comme le hurle Brad Pitt : « L’Amérique n’est pas un pays, c’est juste un putain de business. » Le ton oscille entre la tragédie grecque et la comédie déconnante à la manière des frères Coen.

      - Et la mise en scène ?

      - Simplement magnifique. Le film est impeccablement réalisé, avec des travellings envoûtants, de superbes ralentis (la mort de Ray Liotta, dans un fracas de feu et de verre, anthologique !), de longs plans-séquences, une photo crépusculaire de Greig Fraser (Laisse-moi entrer), et une bande-son digne d’une œuvre de David Lynch, qui souligne l’action ou en subvertit complètement le sens.

      - Et il y a Brad Pitt, bien sûr…

      - Pas seulement, car Cogan est défendu par un des plus beaux castings de l’année. Il y a Ray Liotta, Richard Jenkins (Six Feet under) ou l’Australien Ben Mendelsohn (Animal Kingdom). Ils ont des kilos de dialogues, parmi les plus justes entendus depuis des lustres, qui proviennent directement du roman L’Art et la manière de George V. Higgins, procureur pendant 20 ans à New York. Il y a également James Gandolfini, interprète pour l’éternité de Tony Soprano, mon idole. Essoufflé, obèse, irascible, dépressif, il est merveilleux en tueur pro au bout du rouleau. Lien

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