« Chet le robot » 11/11/2012 à 18h34

BD : Chester Brown cogite sur ses « Vingt-trois prostituées »

Aurélie Champagne | Journaliste Rue89

Après une rupture amoureuse, l’auteur de BD canadien Chester Brown renonce au couple et à l’idéal de la monogamie. Trois ans d’abstinence plus tard, il se tourne vers des « escorts » pour le sexe. Vingt-trois, exactement, entre 1999 et 2010, dont il décide de tout dire, ou presque.


Page 32 de « Vingt-trois prostituées », de Chester Brown, éd. Cornélius, septembre 2012 (Chester Brown/Cornélius)

Chester Brown raconte, souvent avec autodérision, comment il s’y prend la première fois, les questions qui le traversent, ses relations avec les filles, les réactions de son entourage, notamment de ses deux vieux amis dessinateurs Seth et Joe Matt.

La BD est magnifique. A 52 ans, Chester Brown touche par l’honnêteté avec laquelle il décrit les situations. La BD raconte de manière passionnante comment il revient de son idéal conjugal perdu. Comment, à défaut d’amour, il cherche dans la rencontre et le sexe à combler ses béances existentielles et quels moyens le dessinateur emploie pour mettre en scène ses révolutions personnelles.


Page 40 de « Vingt-trois prostituées », de Chester Brown, éd. Cornélius, septembre 2012 (Chester Brown/Cornélius)

« Paying for it »


« Vingt-trois prostituées », de Chester Brown, éd. Cornélius, septembre 2012 (Chester Brown/Cornélius)

Les éditeurs voulaient que le bouquin s’intitule « Paying for it » (payer pour ça). « Beaucoup ont tendance à penser qu’il y a un prix émotionnel à payer », écrit Chester Brown.

« Que les clients sont seuls et malheureux. Il y a un éventuel coût à payer en terme de santé si l’on contracte une maladie sexuellement transmissible. Il y a un prix à payer au niveau légal si l’on est arrêté. Si cela se sait, alors on peut perdre son travail et essuyer la perte de sa vie sociale, de ses amis, de sa famille. Je n’ai eu à “ payer pour ça ” d’aucune de ces manières. »

Finalement, l’édition française chez Cornélius s’appelle « Vingt-trois prostituées ». En un sens, toute la démarche de l’auteur de bande dessinée tient à cette nuance.

« Vingt-trois prostituées » trahit toute l’ambivalence du bonhomme. Chester Brown, ancien anarchiste devenu libertarien, livre un plaidoyer pour la décriminalisation de la prostitution.

Mauvaise foi

Brown veut voir dans la prostitution un commerce, non un crime. Il consomme mais veut penser, théoriser. Le livre s’achève avec une série d’appendices où il passe en revue les principaux arguments des détracteurs. Il entremêle les réflexions tirées de son expérience de considérations livresques sur l’éthique de la prostitution.


Page 208 de « Vingt-trois prostituées », de Chester Brown, éd. Cornélius, septembre 2012 (Chester Brown/Cornélius)

La question du choix et du consentement sexuel est au centre de son manifeste. Pas évident de le suivre sur toute la ligne. Sur les droits sexuels, le pouvoir, l’estime de soi, le proxénétisme, la toxicomanie ou l’institution du mariage, la radicalité avec laquelle Chester Brown défend la prostitution frôle parfois la mauvaise foi, voire le syllogisme.

« Chet le Robot »

Le lecteur qui a lu ses précédentes BD autobiographiques prend d’autant plus de distance avec ses arguments. Chester Brown est aussi l’auteur de « Je ne t’ai jamais aimé », où il évoque sa mère et la castration de l’ordre familial, social et religieux.

Dans « Le Playboy », il décrit une adolescence passée à se masturber sur des magazines porno. Dans « Vingt-trois prostituées », son ami Seth raille la froideur de « Chet le Robot », pas vraiment décrit comme « quelqu’un qui a des émotions humaines ».


Page 61 de « Vingt-trois prostituées », de Chester Brown, éd. Cornélius, septembre 2012 (Chester Brown/Cornélius)

Chester Brown défend la prostitution mais dessine la rencontre et le sexe avec austérité. Peu de plans rapprochés. Les cases ont toutes la même taille. Pour protéger l’identité des filles, il modifie leur corps, dissimule leur visage derrière du texte, établit tout un tas de stratagèmes. Les regards des filles disparaissent souvent derrière des bulles qui masquent leurs yeux, leurs expressions. Personne ne sourit jamais. Un peu comme chez Robert Bresson, un des réalisateurs préférés de Chester Brown :

« Il demande à ses acteurs de ne montrer aucune émotion. Je me suis dit, en dessinant certaines scènes : “ OK, il faudrait dessiner quelqu’un qui sourit ici”, mais même ça, je résistais. »

Les filles défilent. Certaines plusieurs fois :

  • Angelina, ses gros seins et sa sécheresse vaginale ;
  • Anne, la juvénile, dans les bras de laquelle il finit par se sentir vide ;
  • Laura, fort accent et plus vieille que prévue ;
  • et enfin Denise, avec qui s’ouvre une nouvelle voie.

Page 108 de « Vingt-trois prostituées », de Chester Brown, éd. Cornélius, septembre 2012 (Chester Brown/Cornélius)

Au final, la vérité autobiographique de Chester Brown démonte d’elle-même ses arguments politiques. C’est là toute la force de ce livre préfacé par Robert Crumb, génial pornographe, et autre roi de la sincérité dans l’autobiographie dessinée.

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  • 20 réactions
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  • Fantomax
    Fantomax
    génie du mal
    • Posté à 19h39 le 11/11/2012
    • Internaute 157606
      génie du mal

    Ah, je vois qu’on suit mes conseils.

    On pourrait au moins me remercier.

    Lien

    • salengro
      salengro répond à Fantomax
      quand le verbe se fait chair, (...)
      • Posté à 19h53 le 11/11/2012
      • Internaute 107017
        quand le verbe se fait chair, (...)

      excellent !
      je n’ai pas manqué le parallèle d’avec ce fil, en songeant que voilà un ex( ?) client qui fut bien mieux inspiré que le précédent

    • rumpus
      rumpus répond à Fantomax
      friend/unfriend
      • Posté à 20h13 le 11/11/2012
      • Internaute 96441
        friend/unfriend
      • Fantomax
        Fantomax répond à rumpus
        génie du mal
        • Posté à 20h17 le 11/11/2012
        • Internaute 157606
          génie du mal

        Ah oui, OTAN pour moi.

        Tu peux me prêter ton Joe Matt, du coup ?

         
        • rumpus
          rumpus répond à Fantomax
          friend/unfriend
          • Posté à 20h24 le 11/11/2012
          • Internaute 96441
            friend/unfriend

          Malheureusement non, je l’ai lu chez un pote. Ça mériterait que je me l’achète d’ailleurs, c’était drôle.

        • mr_megot
          mr_megot répond à Fantomax
          .
          • Posté à 14h02 le 12/11/2012
          • Internaute 53015
            .

          Moi j’ai « Le pauvre type » de Joe Matt, mais c’est moins bien.

          A noter, après avoir lu le « témoignage » j’allais faire exactement le même commentaire que toi, pareil sur cet article. C’est pratique, je peux partir en vacances sans culpabiliser.

        3 autres commentaires
  • xma
    xma
    • Posté à 20h51 le 11/11/2012
    • Internaute 27587

    Dans la 1ère case il y a une faute : c’est pourrais pas pourrai. Je ne sais pas trop quoi en penser.

    • raudi
      raudi répond à xma
      • Posté à 08h07 le 12/11/2012
      • Internaute 2358

      La concordance des temps est respectée : la condition est au présent de l’indicatif, « pourrai » écrit au futur.

      Raudi

      • xma
        xma répond à raudi
        • Posté à 14h39 le 12/11/2012
        • Internaute 27587

        Sauf que ça devrait être au conditionnel présent et pas au futur.

         
        • raudi
          raudi répond à xma
          • Posté à 14h53 le 12/11/2012
          • Internaute 2358

          Pas de chance, revoyez votre grammaire.

          Raudi

        1 autres commentaires
  • Palijn
    Palijn
    Il est libre
    • Posté à 01h45 le 12/11/2012
    • 183856
      Il est libre

    « [...] frôle parfois la mauvaise foi, voire le syllogisme. »
    Chère auteure de l’article, auriez-vous voulu en réalité parler de paralogisme ou de sophisme ?
    Le syllogisme est un mécanisme de raisonnement logique ( formalisé par Aristote ), et ce mécanisme est parfaitement neutre au regard des propositions qui le mettent en oeuvre. Votre phrase semble l’amalgamer avec la notion de mauvaise foi.
    Pardonnez mon humble plaidoyer pour que l’épithète « journaliste » ne finisse pas définitivement dans la liste des synonymes de « illettré »...

    • Aurélie Champagne
      Aurélie Champagne répond à Palijn
      Auteur(e) de l'article Journaliste Rue89
      • Posté à 10h05 le 12/11/2012
        rédacteur
      • Journaliste 131894
        Journaliste

      Je vous pardonne votre humilité, Palijn ;) Je voulais bien dire syllogisme. Je n’ai pas la BD sous le coude, là, mais on trouve vraiment dans les appendices des raisonnements tripartites où les prémisses majeures et mineures sont fondées

      • Palijn
        Palijn répond à Aurélie Champagne
        Il est libre
        • Posté à 11h09 le 12/11/2012
        • 183856
          Il est libre

        Merci pour cette clarification.
        Dans ce cas, votre utilisation de « voire » nous permet de comprendre que l’auteur de la BD « frôle » le syllogisme d’aussi près que les prostituées qu’il va voir...

  • Hurz
    Hurz
    -
    • Posté à 09h29 le 12/11/2012
    • Internaute 110884
      -

    « il se tourne vers des “ escorts ” pour le sexe »
    Ridicule ce mot « escort », il va voir des putes, point barre.

    • Fleur de cactus
      Fleur de cactus répond à Hurz
      Expat malgré moi
      • Posté à 09h45 le 12/11/2012
      • Internaute 194098
        Expat malgré moi

      Ridicule et insultant. Malhonnête et abusif. « Escort » en anglais signifie « accompagnateur/trice », « Tourist escort », plus simplement « escort » la plupart du temps, signifie « accompagnateur/trice tourisique ». La catégorie professionnelle entière, féminine à plus de 80%, pourrait légitimement porter plainte pour diffamation.

  • tpmtp
    tpmtp
    libre
    • Posté à 13h01 le 12/11/2012
    • Internaute 91555
      libre

    voici encore l’apogée de la prostitution. j’ai du fric, alors je m’offre le corps de quelqu’un, trop facile ! et pour avoir du succes je clame bien fort que je n ai pas honte ca montre que je suis sans complexe.
    Ras le bol !

    • blaiselepoussin
      blaiselepoussin répond à tpmtp
      étudiante
      • Posté à 18h00 le 12/11/2012
      • Internaute 124720
        étudiante

      Ah bon ? Vous avez lu le livre ? Vous avez lu les autres livres de Chester Brown ?

      Je ne suis pas sûre que Chester Brown soit très friqué. Ce n’est pas très valorisant d’être auteur de bd. Vous ne connaissez rien à cet auteur, alors lisez le.

  • tpmtp
    tpmtp
    libre
    • Posté à 13h03 le 12/11/2012
    • Internaute 91555
      libre

    pourquoi dans la rubrique « culture » ? ? ? à part la première syllable, je ne vois pas d autre lien avec la culture

  • LienRag
    • Posté à 14h25 le 13/11/2012
    • Internaute 34767

    « Je ne t’ai jamais aimé » est vraiment puissant, en tous cas...

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