Garde la pêche 08/11/2012 à 16h46

Rap français : l’écriture, l’attitude et un brin de puritanisme

Thomas Blondeau | Journaliste

Quels sont les codes, les figures imposées, les tics de langage et les tabous du rap français ? D’où vient cette passion pour l’agression verbale et la vantardise ? Impossible aujourd’hui d’enfermer le rap français dans une bulle. Certaines pratiques lui donnent pourtant son identité.

Tentative d’éclairage à lire et à écouter avec trois lascars triés sur le volet : Oxmo Puccino, Benjamin Paulin et Olivier Cachin.


Oxmo Puccino (Vincent Desailly)

Oxmo Puccino, auteur d’un récent « Roi sans carrosse », est un rappeur qui évolue loin du petit milieu autocentré du rap français. Empruntant un chemin peu fréquenté qui lui a parfois valu de se retrouver seul avec ses strophes lunaires, il confronte son patois à d’autres formes d’écriture et possède le recul de celui qui est allé regarder ailleurs.

« Le laid » d’Oxmo Puccino

Benjamin Paulin, auteur de disques de pop française catchy, possède lui aussi ce recul : il y a une dizaine d’années, le bonhomme était connu sous le nom de Vrai Ben, fine lame du groupe de rap français Puzzle.

« Pousse ça à fond » de Puzzle


Benjamin Paulin (Ramon Palacios Pelletier)

Comme Oxmo, son parcours, ses errances et réflexions offrent un point de vue de traviole sur l’écriture rap, ce théâtre urbain aux manières fortes et aux mœurs âpres, ce spectacle de lettres et d’insultes, de coups de sang et de cris, de fulgurances et de rimes faciles, de grandiose et de grotesque qu’ils ont salué, exploré, défendu et contribué à faire avancer, mais sur lequel ils conservent un œil critique.

Pour pimenter l’affaire, il fallait un autre lascar : Olivier Cachin, journaliste rap.

1

Le jeu du « je »

Pour Oxmo Puccino, le « je » est central dans la pratique du rap. Au contraire de nombreux styles musicaux qui versent dans la description ou le récit distancié, le rappeur opte pour le style direct, l’implication immédiate dans le discours, cette ligne qui conduit à l’« egotrip », figure imposée de l’autocélébration : « Ouais, ouais, j’me la raconte ! », rappent-ils tous.

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Oxmo Puccino : « Ce rapport direct dans le discours »

Durée : 44s

Résumer le rap au seul discours direct et à l’egotrip occulte pourtant ce qu’évoque Oxmo : un mode à la fois narratif et descriptif, une forme de storytelling dans lequel le sujet qui rappe est souvent inclus.

Narratif direct plein de ressentis comme lorsque le Togolais Ekoué (La Rumeur) raconte ses vacances au bled entre description et ressenti intime, ou narratif pur, comme lorsque IAM dépeint l’univers banlieusard.

« Blessé dans mon égo » de La Rumeur

Pour Olivier Cachin et Benjamin Paulin, cet exercice est aussi central que celui de l’expression pure d’un egotrip à la première personne.

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Olivier Cachin : « Ce côté narratif, plus extensif que dans le rock et la pop »

Durée : 25s


Olivier Cachin (Philippe Lecœur)

Au contraire du rock, l’écriture rap est très fournie, très dense : les couplets sont longs, les rimes pleines, la musique peu présente en dehors d’un simple soutien aux paroles qui lui laissent peu d’espace.

En termes de texte, la diction, le flow et la structure des chansons coulent l’écriture rap dans un moule spécifique.

Benjamin Paulin, à l’époque où il écrivait ses raps dont les couplets faisaient, au bas mot, seize mesures, s’est lui aussi souvent fait cette réflexion. Mais lorsqu’il tente d’écrire un texte de pop, la différence entre textualité pop et textualité rap lui saute au visage.

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Benjamin Paulin : « Dès que tu commences à vouloir émouvoir et faire sens »

Durée : 54s

2

Les mots « coup de poing » et les émotions fléchées

Avec cette textualité touffue, le rap a pu parfois avoir le défaut de flécher le parcours émotionnel de l’auditeur. Là ou le rock laisse une grande place à l’imagination à travers des descriptions elliptiques, des émotions suggérées, un texte en retrait, le rap flèche le ressenti de l’auditeur avec des descriptions et des démonstrations parfois scolaires serties de « mais », de « car », de « or » ou de « en plus ».

Benjamin Paulin :

« J’ai l’impression que le rock privilégie la création d’une ambiance. Pour que les personnes arrivent à imaginer des lieux, des histoires et se projettent dans les chansons.

Alors que dans le rap, c’est très “coup de poing”. Tout est dit. Il n’y a pas autre chose à penser que ce qui est dit. On peut être dans des métaphores, des choses comme ça mais ça reste très frontal la plupart du temps. »

Oxmo Puccino est allé au fil de ses albums vers un langage plus enlevé, plus suggestif. Pour lui, la quête de la clarté et la fulgurance sont un challenge.

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Oxmo Puccino : « Avant, j’étais concentré sur l’impact du propos plus que sur sa forme »

Durée : 44s

Benjamin Paulin confirme : les « parcours fléchés » ont tendance à gâcher l’émotion. Le constat l’a d’ailleurs poussé à explorer d’autres types de textes et à faire des découvertes.

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Benjamin Paulin : « Parler au cerveau mais quand même faire fonctionner le cœur »

Durée : 50s

Oxmo rebondit sur ce que Benjamin Paulin dit d’Akhenaton et de Daniel Balavoine : il évoque sa lutte constante, en tant que rappeur, entre technique et musique.

« Paulin était en admiration devant Akhenaton parce qu’il avait une technique hors pair. Une écriture ciselée. Mais les paroles n’arrivaient pas droit au cœur. C’était trop technique.

C’est le problème qu’ont eu beaucoup de rappeurs : c’était trop écrit pour pouvoir atteindre n’importe qui. Fallait que ce soit quelqu’un de pointu, quelqu’un qui lise, qui soit passionné de rap et ouvert à la technique pour pouvoir apprécier tout ça. Parce que c’est le genre de rap et le genre de morceaux qu’on ne peut pas apprécier par petit bout. C’est tout ou rien. »

3

Le « beau parler » contre les grammaires déviantes

Avant que le rap français ne se libère de ses complexes et n’invente sa « novlangue » de rue, il a longtemps singé le « beau parler ».

Ses textes étaient surchargés. Certaines fautes de français avaient de l’éclat. On trouvait des figures étonnantes :

  • inversion de l’adjectif épithète (« T’es donc sujet à de judiciaires procédures » chez Kery James, « Molotov sont les cocktails » chez Booba) ;

  • formules syntaxiques improbables (« Que vouliez-vous que je fisse ? » de Kool Shen en 1993).

A-t-on jamais entendu Delerm, Hallyday, Bénabar faire preuve d’un zèle aussi stylé ? Seuls des cours de français de collège mélangés aux parlers de Public Enemy pouvaient accoucher d’une plume aussi brillamment tordue.

Pour Kool Shen, il s’agissait alors surtout de résoudre ce complexe du banlieusard qui ne sait pas parler. En 2011, le rappeur racontait comment ce complexe avait pesé sur le rap durant une bonne décennnie.

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Kool Shen : « Notre complexe de banlieusards »

Durée : 44s

Au fil du temps, le rap a fini par inventer un langage plus elliptique, moins démonstratif, serti de brillants néologismes, de fulgurances bluffantes.

Mélange de patois de rue, d’argot moderne, d’arabe, d’italien, d’anglais, de grammaires déviantes et d’un parler « infra-underground » parfois imbitable, il s’est inventé autre chose que le « bien écrit » exigé au bac, ou même que le « bien écrit » de Bob Dylan.

4

Le carcan des figures imposées

La chanson de rap procède aussi d’un certain nombre de codes voire de thèmes obligatoires auxquels ont sacrifié la majorité des rappeurs.

Dès le milieu des années 1990, s’amuse Olivier Cachin, chaque album se devait de comporter :

  • un titre sur la police ;

  • le quartier ;

  • la fumette ;

  • un freestyle ;

  • et, éventuellement, « en plage 13, en fin de disque », un morceau intime de plus ou moins bon goût.

Ce cahier des charges a donné à certains albums un caractère un peu rigide.

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Olivier Cachin : « Il faut donner des gages »

Durée : 41s

Pour Oxmo, ces codes ont empêché le rap d’évoluer. Le rap, comme le rock à son époque, s’est figé dans une posture.

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Oxmo Puccino : « Cette posture qui est un devoir envers le public »

Durée : 1min10s

Conséquence logique, revers des figures imposées, le rap s’est trouvé inhibé sur un certain nombre de tabous, au moins durant sa première décennie d’existence. L’amour, la maladie, le sexe, la paternité, l’avancement en âge sont des thèmes que le rap a eu du mal à négocier.

5

Un parfum de puritanisme ?

Le rap est paradoxalement une des musiques les plus puritaines qui soient, en même temps qu’une des plus explicitement impudiques, comme le souligne Olivier Cachin.

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Olivier Cachin « Il y a une pudeur »

Durée : 57s

Pour Oxmo, c’est aussi ça le texte de rap. Sa poésie se niche derrière l’écran de fumée et les mots un peu hauts, dans les non-dits, les bouts de phrases qui en disent parfois plus qu’un grand freestyle tapageur.

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Oxmo Puccino : « Comment parler de la vie de manière simple et sans tabou ? »

Durée : 32s

Pourtant, vers la fin des années 2000, cette difficile intimité a eu tendance à s’effondrer.

Pour prendre en exemple le thème de la paternité évoqué par Olivier Cachin : un fossé sépare le « Fiston » de Rohff, un peu statique et cliché malgré de bonnes intentions sur le sujet du récent « Papa » de Triptik. Où Dabazz aime sa fille mais rentre bourré à l’heure où elle part à l’école. C’est pas forcément plus beau, mais ça sonne finalement un peu plus juste.

« Papa » de Triptik

Chez des gens comme Eminem, Orelsan ou Tyler The Creator, le tabou n’a plus lieu d’être. Olivier Cachin et Benjamin Paulin y voient une expression intime de la culture et de la morale des rappeurs. Olivier Cachin :

« Je pense que c’est aussi vachement des Blancs qui ont amené ça. Ce qu’amènent des rappeurs comme Eminem, par exemple, ou d’autres rappeurs qui vont avoir une impudeur que d’autres rappeurs, notamment noirs américains n’ont pas. Le pire gangsta remercie toujours sa maman et Dieu. Alors que le côté gangsta du Blanc va résider dans la haine de sa famille, et dans la transgression totale. »

Paulin, blanc comme un linge, agnostique voire anticlérical, et dont les textes déglinguent toute divinité, se souvient d’une anecdote de studio. Elle symbolise finalement la morale schizophrène que trimbale le rap.

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Benjamin Paulin : « J’avais écrit : “Comme si je sortais de la chatte de la Vierge Marie” »

Durée : 50s

En réalité, ce moralisme et les contradictions qu’on a toujours attribuées aux rappeurs ne leur sont pas exclusifs... loin de là.

Pour Cachin, ils relèvent plus d’un puritanisme franco-français, puisque s’y illustrent avec le même aplomb de nombreux auteurs d’une chansonnette française dite « rive gauche » (prononcer « gôche »)…

« Il y a un truc qui m’a frappé et au fil des années, je me suis aperçu que c’était de plus en plus réel, c’est le rap, les rappeurs entre eux, et la chanson rive gauche. Ce côté moraliste. Entre “les roses blanches” et “je ne suis pas à plaindre”, tu as ce même processus. Ce côté “je vais vous expliquer la vie”, sauf que c’est présenté de manière différente. »

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Olivier Cachin : « Cette schizophrénie qui caractérise le rap »

Durée : 46s

MERCI RIVERAINS ! Pierrestrato
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  • kodiak
    kodiak
    myope
    • Posté à 17h07 le 08/11/2012
    • Internaute 148655
      myope

    Beau boulot fin et argumenté. Pour un fossile tel que moi qui a abandonné la course aux nouveautés musicales avec IAM ça fait du bien de lire cela. Merci. J’envoie la sauce sur mon fiston « quiféduson ».

  • Erwan69100
    Erwan69100
    On n'est pas privé de ce dont (...)
    • Posté à 17h28 le 08/11/2012
    • Internaute 14567
      On n'est pas privé de ce dont (...)

    Très intéressant ! Merci pour l’article ! Même si je suis plus ’SpeedMetal’ que ’Rap’ ça m’a intéressé ;)

  • Inquisiteur
    Inquisiteur
    Chanteur de charme
    • Posté à 19h37 le 08/11/2012
    • Internaute 132321
      Chanteur de charme

    Un article intéressant.
    J’ai eu beau écouter les titres présentés, je trouve le rap français actuel très décevant en termes d’écriture.

    Hormis IAM et Oxmo Puccino, qui sont inventifs, poétiques et ambitieux, les autres restent cantonnés (comme vous le notez d’ailleurs) aux fameux thèmes sociaux archi-rebattus de « la galère », « les spliffs », « la couleur de peau », « la république qui nous encu... », « les grosses bagnoles », « les keufs »...

    On est plus ici dans la rente sociale habituelle que dans un désir de transcendance poétique. On parle de soi et de ses potes, et si possible uniquement en rimes pauvres.

    J’ai beau entendre beaucoup de groupes prétendre se dissocier du rap « mainstream », auquel ils seraient étrangers, en se prévalant de discours subversifs et d’un travail plus profond, je ne vois finalement que des avatars des mêmes sempiternels discours sociaux ou d’affichage personnel... Le tout étant au niveau de la variété française habituelle.

    Je ne parle ici que de l’écriture, la musique n’étant pas en cause.
    Si l’on ne peut exclure la dimension sociologique du rap, reste que si IAM ou Puccino ont su lui apporter une dimension plus large, c’est que ça reste possible ; on attend la relève...

  • Nzrad
    Nzrad répond à Inquisiteur
    Remboursez !
    • Posté à 20h32 le 08/11/2012
    • Internaute 192590
      Remboursez !

    Salut, il y a au moins Rocé qui emprunte des discours de traverse et les leste d’une vraie musique.
    Casey risque de vous paraître moins originale, mais elle fait aussi des textes comme ça. Pour l’extension du « je », on est servi.

    Le rap underground foisonne de groupes originaux mais ça manque cruellement d’aboutissement. C’est le genre qui veut ça. Le renouvellement des thèmes et des postures tend quand même à se développer vers le mainstream avec des nouveaux noms et le retour d’anciens qui tentent le truc autrement.

    Mais ce qui hante les rappeurs c’est le risque de ne plus être crédible, de ne plus « parler à la rue ». Oxmo a mis le temps avant de s’en battre les reins, et maintenant les autres rappeurs disent pudiquement qu’il a « choisi sa voie ». Il a eu raison vu que c’est clairement ce qui lui permet d’être sincère devant son public.

  • Apollo13
    Apollo13 répond à Riboulbo
    no pasaran
    • Posté à 21h43 le 08/11/2012
    • Internaute 189369
      no pasaran

    Mais qu’est-ce que c’est que ce rap de Bisounours ? ? ?

    ALLEZ, UN TRUC PÉCHU, QUI ARRRRAAACHE ! !
    (un bon son inventif avec des textes travaillés)

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