Rencontre 07/11/2012 à 12h38

« Augustine » : l’hystérique n’est pas toujours celle (celui) que l’on croit

Olivier De Bruyn | Journaliste

Dans « Augustine », son premier film, Alice Winocour met en scène les relations troubles entre le professeur Charcot et sa patiente hystérique préférée. Résultat : une fiction puissante sur le désir et la peur.

Paris, hiver 1885. Dans le glacial hôpital de la Pitié-Salpêtrière, le professeur Charcot se passionne pour une maladie mystérieuse : l’hystérie, un mal qui, pour la plupart de ses contemporains, y compris les sommités médicales, fait figure de perversité diabolique.

Le maître et la bonne

2012. Alice Winocour, cinéaste de 36 ans, sort son premier film : « Augustine ». Aux antipodes des reconstitutions poussiéreuses et de l’académisme costumé, elle relate la relation ambiguë entre ce professeur (Vincent Lindon) qui inspira Freud et sa patiente favorite, Augustine (interprétée par la chanteuse Soko), une domestique de 19 ans frappée par de récurrentes crises d’hystérie.

Alice Winocour découvre les travaux de Charcot à la Salpêtrière au gré de ses lectures, dont « La Guérison par l’esprit », de Stefan Zweig :

« J’ai été fascinée par cet hôpital qui, en fait, était une sorte de cité des femmes. Les médecins y observaient leurs patientes jour et nuit. Ils effectuaient des présentations publiques des malades et le tout-Paris s’y pressait.

Pas seulement les médecins, mais aussi les membres de la bonne société. Ces séances mêlaient le médical et un voyeurisme érotique qui ne s’avouait pas. La question de la représentation de la femme dans l’imaginaire des sociétés m’intéresse depuis toujours et la Salpêtrière en offre un concentré violent. »

Augustine s’enfuit, déguisée en homme

Pour mener à bien son aventure de cinéma – aucunement un film historique prétendant fixer sur pellicule la véracité des faits et des gestes ? Alice Winocour se plonge dans les archives du professeur. Elle découvre pléthore de rapports médicaux précis et détaillés. Il manque toutefois l’essentiel : l’étude des relations qu’entretenait le professeur avec ses patientes, en premier lieu cette Augustine qui le fascinait tant. Cette béance a permis à Alice Winocour d’inventer son film. Une image, en premier lieu, l’a marquée.

« J’ai découvert dans la note d’un rapport médical qu’Augustine avait fini par s’enfuir de la Salpêtrière, déguisée en homme. Cela m’a beaucoup intriguée.

Je me suis demandé ce qui avait pu se passer pour qu’elle en arrive là… A travers elle, je voulais raconter une histoire de révolte. La révolte d’un corps qui exprime ce qui ne peut s’exprimer par le langage, soit la définition même de l’hystérie. La révolte d’une femme qui, enfin, s’émancipe. »

« Des résonances contemporaines »

Le film retrace, avec une précision glaçante, ce qui se tramait dans les salles d’examen (et de spectacle) de la Salpêtrière. Mais il se passionne surtout pour les relations complexes entre Charcot, le grand bourgeois en quête d’explications rationnelles, et Augustine, la domestique dépourvue des mots pour le dire. La cinéaste donne à voir la confusion intime qui saisit le grand ponte de la Salpêtrière face à cette patiente, cette femme, dont le corps exprime la violence de ses désirs anarchiques. Alice Winocour :

« “Augustine” raconte en quelque sorte l’histoire d’une femme qui découvre qu’elle a une tête et celle d’un homme qui découvre qu’il a un corps. Comme le dit Lacan, “ l’hystérique est une esclave qui cherche un maître sur qui régner ”. Le film raconte un renversement du rapport de force.

Augustine, cet objet d’étude, est aussi et surtout un objet de désir pour Charcot. Cet homme détenteur de la culture, du savoir, de la science, se retrouve démuni face à cette quasi analphabète, qui réduit en miettes la volonté de maîtrise du professeur et le renvoie à sa propre animalité. Charcot voit violemment resurgir tout ce qui est muselé en lui. »

Elle poursuit :

« Dans “Augustine”, le regard des hommes sur les hystériques révèle un mélange de peur, de fascination et de désir face à une maladie sur laquelle ils projettent leurs propres fantasmes. Je ne crois pas que ce regard ait disparu et, à ce titre, le film a des résonances contemporaines. »

Une atmosphère indécise et anxiogène

Contrairement à la plupart de ses confrères et consœurs du cinéma français, Alice Winocour ne mise ni sur le réalisme ni sur le verbe. Dans les couloirs de la Salpêtrière comme dans les appartements bourgeois de Charcot, la réalisatrice instaure une atmosphère indécise, anxiogène, qui reflète l’agitation intérieure des protagonistes et la véhémence de leurs pulsions.

« J’avais la volonté de m’éloigner du naturalisme et parfois même de flirter avec le fantastique. J’ai toujours aimé les films de Cronenberg, de Lynch et cela n’est pas un hasard car eux aussi sont passionnés par la représentation des corps et celle du désir. »

Après « Augustine », un des films les plus troublants de l’année 2012, Alice Winocour, en toute cohérence, s’apprête à enchaîner avec sa seconde fiction, une histoire d’amour, dit-elle, qui prendra parfois les allures d’un thriller et d’un film d’action. Charcot n’en sera pas, mais l’aventure sera probablement tout aussi singulière…

MERCI RIVERAINS ! Pierrestrato
Infos pratiques
« Augustine », de Alice Winocour
Avec Vincent Lindon

Sortie le 7 novembre 2012.

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  • 11 réactions
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  • Lionel06
    Lionel06
    Dessoucheur
    • Posté à 12h47 le 07/11/2012
    • Internaute 30683
      Dessoucheur

    En parlant d’ambiguïté, il serait préférable d’écrire : « la relation ambiguë entre ce professeur (Vincent Lindon) qui inspira Freud et sa patiente favorite ».
    Sinon cela laisse penser que Freud est joué par V. Lindon.

  • Vladimir I.O.
    Vladimir I.O.
    Karl Marx 's brother
    • Posté à 12h47 le 07/11/2012
    • Internaute 127509
      Karl Marx 's brother

    Il y a eu A dangerous Method, très bon film aussi sorti ya un an ou deux.

  • Schlouff
    Schlouff
    psy
    • Posté à 18h20 le 07/11/2012
    • Internaute 191724
      psy

    Avant, c’était l’éternelle attirance entre l’hystérique (femme) et le pervers, maintenant ce sera l’hystérique (homme) et la perverse, « modernité » et « parité » obligent !

    • Scepticus
      Scepticus répond à Schlouff
      En retrait
      • Posté à 19h03 le 07/11/2012
      • Internaute 192884
        En retrait

      Il y a peut-être (sans doute ?) bien de cela. Mais, même si c’est le cas, ça ne prouve rien contre le film.

  • Scepticus
    Scepticus
    En retrait
    • Posté à 19h01 le 07/11/2012
    • Internaute 192884
      En retrait

    Il arrive que je lise au sujet d’un film quelque chose qui me donne envie d’aller le voir.
    Eh bien, ce n’est pas le cas ici.
    Mme Winocour en parle trop bien : en la lisant, je vois le film. Certainement pas celui qu’elle a fait, et c’est justement pourquoi je n’ai pas envie d’y aller : je n’y reconnaîtrais pas le mien.

    • Germana Samonà
      Germana Samonà répond à Scepticus
      35° 35′ 00″ N 27° 08′ 00″ E (...)
      • Posté à 23h35 le 07/11/2012
      • Internaute 190077
        35° 35′ 00″ N 27° 08′ 00″ E (...)

      Je serais assez d’accord avec vous, mais je vais quand même aller voir.

      A propos de corps « horripilé », une peinture d’époque, 1894 : Les mauvaises mères de Segantini.

      • Scepticus
        Scepticus répond à Germana Samonà
        En retrait
        • Posté à 23h55 le 07/11/2012
        • Internaute 192884
          En retrait

        Merci. Je conserve cette image (en espérant ne pas me voir accusé de terrorisme contre la propriété intellectuelle).
        Quant au film, j’espère sincèrement qu’il vous plaira.

    • Germana Samonà
      Germana Samonà répond à Scepticus
      35° 35′ 00″ N 27° 08′ 00″ E (...)
      • Posté à 23h38 le 07/11/2012
      • Internaute 190077
        35° 35′ 00″ N 27° 08′ 00″ E (...)

      Gros plan sur la grande attaque :

    • Germana Samonà
      Germana Samonà répond à Scepticus
      35° 35′ 00″ N 27° 08′ 00″ E (...)
      • Posté à 23h40 le 07/11/2012
      • Internaute 190077
        35° 35′ 00″ N 27° 08′ 00″ E (...)

      Plus près de nous, Arch of hysteria, de Louise Bourgeois.

  • D-21
    D-21
    étudiant
    • Posté à 16h41 le 08/11/2012
    • Internaute 194869
      étudiant

    Pour info, il existe déjà un moyen métrage réalisé en 2003 par Jean-Claude Monod et Jean-Christophe Valtat sur le même sujet et avec le même titre.

    Il était même au programme de La Filmothèque du Quartier Latin il y a à peu près un an. Dommage que les critiques de ce nouveau film n’en parlent pas plus que ça car il était vraiment très réussi :

    Augustine 2003

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