Rencontre 29/10/2012 à 16h56

« Une famille respectable » : le cinéma iranien frappe encore

Olivier De Bruyn | Journaliste

Les traumatismes du passé et ceux du présent… Dans « Une famille respectable », son premier film, Massoud Bakhshi met en scène les contradictions de son pays, l’Iran. Résultat : une fiction brûlante. Rencontre.

A film by Rue89

Arash, un universitaire vivant en Occident, est de retour en Iran depuis quelques mois. Alors qu’il s’apprête à quitter son pays, des événements douloureux se succèdent. Les petits soldats du régime en place lui reprochent de donner des cours subversifs à ses étudiants. Des conflits autour de l’héritage de son père défunt révèlent la nature profonde (et peu aimable) de sa famille. Des problèmes de papiers, enfin, semblent compromettre son départ.

Plongé dans une aventure inquiétante où la trahison impose partout ses lois, Arash, de surcroît, est assailli par de douloureux souvenirs de son enfance, à l’époque où la guerre Iran-Irak entraînait toute une jeunesse au casse-pipe.

Le cinéma iranien n’en finit pas décidément de révéler de nouveaux metteurs en scène passionnants et critiques. Avec « Une famille respectable », découvert en mai dernier au Festival de Cannes (Quinzaine des réalisateurs), Massoud Bakhshi, à l’instar de ses confrères Jafar Panahi et Mohammad Rasoulof, signe une fiction qui n’a aucune chance de plaire aux autorités locales. Un film qui relève à la fois du cinéma de genre (le genre thriller paranoïaque) et du réalisme le plus pointilleux, ce qui n’étonne guère quand l’on connaît le pedigree créatif de Massoud Bakhshi, connu jusqu’alors pour ses documentaires. Il s’explique :

« Le cinéma iranien a toujours cherché à abolir les frontières entre le réel et sa représentation. Personnellement, le fait de tourner pour la première fois une fiction ne m’a en rien éloigné de mes ambitions de documentariste : il s’agit toujours, avec d’autres moyens, de témoigner de la réalité de mon pays et de tendre un miroir aux spectateurs. »

Fiction corrosive

L’abjection d’un régime, hier et aujourd’hui. Les ravages d’une idéologie obscurantiste. La corruption qui règne en maître incontestable. La désolante condition des femmes… Dans « Une famille respectable », titre dont il est inutile de souligner la cruelle ironie, Massoud Bakhshi, via son personnage d’universitaire balloté par le sort, dresse un portrait corrosif de l’Iran contemporain.

Curieusement, alors que certains de ses confrères sont frappés par la censure et ont même été condamnés à des interdictions de tournage pour plusieurs années, le cinéaste, lui, a reçu les autorisations pour mener à bien le projet d’« Une famille respectable ». Et maintenant ? Maintenant, Bakhshi s’interroge.

« Après la diffusion du film à Cannes, certains critiques et officiels du régime ont condamné “ Une famille respectable ”. En Iran, il faut également obtenir des autorisations pour que les films sortent en salles. J’ignore si on me les donnera…

Je le souhaite vivement, car je n’ai pas conçu ce film pour le public des festivals. Ce n’est pas une fiction “auteuriste”, mais une histoire pour le plus grand nombre, une histoire qui évoque l’immoralité au sens le plus large. Il est de la responsabilité des cinéastes de donner à voir une vraie image de leur pays. Je m’efforçais de le faire dans mes documentaires, je continue aujourd’hui. »

Iran, réservoir de talents

Comme Arash, son personnage principal, Massoud Bakhshi affiche une lucidité à toute épreuve sur l’Iran et ses contradictions. Comme lui également, il connaît l’Occident, a vécu en Italie et en France, mais n’a jamais souhaité abandonner sa terre natale.

« Mon cinéma et mes images s’inscrivent dans mon pays et nulle part ailleurs. Il y a tant à raconter… A l’instar de mon personnage, j’ai vécu la guerre Iran-Irak quand j’étais enfant et les traumatismes qui en sont issus continuent de me hanter.

“ Une famille respectable ” témoigne de ce passé qui retentit encore dans le présent. Et je suis loin d’être le seul à m’interroger. L’Iran compte de nombreux cinéastes qui ont des choses à dire et à filmer. Notre production est conséquente : une centaine de titres sont produits chaque année et vous, en Occident, n’en connaissez qu’une infime partie. »

Et Massoud Bakhshi, dans un sourire teinté d’ironie, d’expliquer le pourquoi et le comment de cette profusion.

« Après la révolution de 1979, le cinéma américain a été interdit de diffusion. Du coup, les chaînes de télévision programmaient une quantité incroyable de films d’auteurs, comme ceux de Kurosawa ou Tarkovski. Même si mon influence principale est la réalité de la société iranienne, je suis nourri de cette cinéphilie.

A cette époque, le régime a également ouvert de nombreux centres pour les jeunes cinéastes. Même si la propagande n’y était pas absente, cela a permis à plusieurs générations de se former à la technique de l’image et à la mise en scène. On découvre le résultat aujourd’hui. »

Optimiste, malgré tout…

Lors de son passage à Cannes en mai dernier, Massoud Bakhshi a dédié son film aux femmes iraniennes, résistantes en première ligne dans « Une famille respectable », comme elles le sont, selon lui, dans la société de son pays. Une raison parmi d’autres pour le cinéaste d’être optimiste, malgré tout.

« Mon pays est jeune – le second plus jeune dans le monde – et les femmes, les étudiantes notamment, portent sur notre société un regard lucide. Elles savent combien certaines valeurs et plus généralement la morale – une morale qui n’a rien à voir avec la religion – sont essentielles. Elles sont l’avenir, comme le sont les cinéastes qui, aujourd’hui, croient fermement que notre pays mérite d’être raconté. »

MERCI RIVERAINS ! Pierrestrato
Infos pratiques
« Une famille respectable », de Massoud Bakhshi
Avec Babak Hamidian, Mehrdad Sedighian

Sortie le 31 octobre.

Aller plus loin
  • 10446 visites
  • 10 réactions
Vous devez être connecté pour commenter : or Inscription
  • Walterman
    Walterman
    Mégatronicien
    • Posté à 19h15 le 29/10/2012
    • Internaute 165966
      Mégatronicien

    « Mon pays est jeune ... »

    oui, mais sa culture est millénaire.

  • We want a shrubbery
    We want a shrubbery
    Fonctionnaire à chat. Ni!
    • Posté à 22h20 le 29/10/2012
    • Internaute 100046
      Fonctionnaire à chat. Ni!

    Bon d’accord. Jeudi c’est férié, va pleuvoir, pas de Campion, de Coen ou de Fatih Akin en vue (et Lynch au fait, qu’est-ce qu’il glande ?) et les films d’Ashgar Fahradi m’ont fait tomber les bras alors un nouveau réalisateur iranien, miam ! Problème, il ne semble pas programmé au Balzac (bienheureuse salle où le popcorn n’a jamais existé) ni à Suresnes ni à Nanterre (en ces banlieues lointaines, pendant les vacances scolaires, il n’y en a que pour les minuscules, y compris dans les ci boches « art et essai »). Va encore falloir que je me traîne jusqu’au quartier latin, pfffff, tu parles d’une vie...

    • non renseigné
      non renseigné répond à We want a shrubbery
      ici et maintenant
      • Posté à 23h37 le 29/10/2012
      • Internaute 188652
        ici et maintenant

      Je compatît à votre peine ; quand je pense que je n’ai que quelques dizaines de kilomètres à parcourir pour voir autre chose qu’une resucée hollywoodienne ou une comédie franchouillarde. Courage o/

      • We want a shrubbery
        We want a shrubbery répond à non renseigné
        Fonctionnaire à chat. Ni!
        • Posté à 09h35 le 30/10/2012
        • Internaute 100046
          Fonctionnaire à chat. Ni!

        Rhaaaa, ça me rappelle la fois où j’étais coincée à St-Raphaël au moment où sortait un Desplechin : pas moyen de le voir à St-Raphaël bien entendu, pas à Toulon, même pas à Nice, il aurait fallu que j’aille à Marseille. Mais vous, vous avez la qualité de vie au moins !

  • Iv
    Iv
    Roboticien utopiste
    • Posté à 03h46 le 30/10/2012
    • Internaute 39192
      Roboticien utopiste

    L’Iran est un pays étonnant. Je pense que quand le régime actuel tombera on découvrira les richesses intellectuelles d’un pays aux cultures multiples. Dans un monde sans censure pour les Iraniens et les Chinois, la culture inspirée d’Hollywood deviendrait réellement anecdotique.

    • We want a shrubbery
      We want a shrubbery répond à Iv
      Fonctionnaire à chat. Ni!
      • Posté à 09h44 le 30/10/2012
      • Internaute 100046
        Fonctionnaire à chat. Ni!

      C’est vrai que quand on compare les rôles féminins dans le tout-venant de la production américaine à ceux des films d’auteur iraniens (je pense à « Ten », « Une séparation », « Les enfants de Belleville »), on se demande dans lequel des deux pays les femmes sont traitées en inférieures.

      • Lock
        Lock répond à We want a shrubbery
        2014
        • Posté à 11h13 le 30/10/2012
        • Internaute 194358
          2014

        oui oui et la marmotte ...

         
        • We want a shrubbery
          We want a shrubbery répond à Lock
          Fonctionnaire à chat. Ni!
          • Posté à 16h34 le 30/10/2012
          • Internaute 100046
            Fonctionnaire à chat. Ni!

          Je parle seulement de ce que j’ai vu dans des films de fiction vous savez. Je ne dis pas que pour les Iraniennes la vie est belle, simplement que le cinéma iranien offre à ses actrices autre chose que des rôles de cruche peinte et vernissée.

        1 autres commentaires
  • Lock
    Lock
    2014
    • Posté à 10h45 le 30/10/2012
    • Internaute 194358
      2014

    vous avez vu ça ? un parti islamique a obtenu deux élus lors des dernières élections en belgique :
    Lien

    Leur programme ? la charia.
    Il faut savoir que 20% des musulmans en France veulent instaurer la charia, en GB c’est même 40%

Verbes thématiques