Ping-pong 18/10/2012 à 19h18

Le CNRS, « pignouf » qui pille les chercheurs ?

Aurélie Champagne | Journaliste Rue89

Mis à jour le mercredi 17 octobre 2012 à 15h31
Eclaircissement sur les droits d'auteurs : c'est bien la mission du CFC, et non celle de l'Inist, de veiller au versement des droits d'auteur sur les articles commercialisés sur Refdoc.

Les pratiques d’un département du CNRS suscitent la colère d’auteurs qui bataillent pour « que les résultats de la recherche scientifique soient librement consultables ».

Depuis le 1er octobre, une polémique enfle chez les chercheurs. Elle connaît une ampleur inédite depuis la gueulante poussée par l’enseignant-chercheur Olivier Ertzscheid, relayée par Rue89.

L’« immense scandale » dénoncé concerne les pratiques d’un département du CNRS : l’Institut de l’information scientifique et technique (Inist), dont la mission est de « faciliter l’accès » aux résultats de la recherche.

Les grandes lignes de la polémique

Si l’accès est facilité, il n’est pas gratuit. L’Inist commercialise « un catalogue enrichi de 52 millions de notices » : articles de recherche, rapports, thèses, comptes-rendus de colloques, actes de congrès dans toutes les disciplines de la recherche. Il a répondu en 2011 à près de 200 000 commandes, pour des documents tirés de 4 500 revues.

Problèmes :

  • l’Inist commercialise des copies d’articles sans l’autorisation de leurs auteurs et sans même les avertir ;
  • aucun droit d’auteur ne leur est reversé ;
  • beaucoup d’articles vendus sont déjà disponibles gratuitement sur Internet, sur des plateformes en « open access ».

Or, comme de nombreux chercheurs, Olivier Ertzscheid milite pour que ses productions soient disponibles gratuitement sur son blog ou sur des plateformes d’archives ouvertes. Il insiste pour que ses contrats d’édition comportent « une clause permettant de déposer une version numérique dans des sites d’archives ouvertes, sans aucun délai d’embargo ».

L’archiviste paléographe et conservateur des bibliothèques Rémi Mathis rappelle sur son blog à quel point, dans le contexte de crise actuelle de l’édition scientifique, il est important « que les résultats de la recherche scientifique soient librement consultables par tous ».

D’autant que les prix des copies d’articles vendues par l’Inist (via son service de documentation Refdoc) sont exorbitants : Olivier Ertzscheid donne l’exemple de trois de ses articles, vendus chacun à 47,64 euros (avec dix jours d’attente) alors que ces mêmes articles sont disponibles gratuitement sur la Toile...

Comble du paradoxe, le CNRS promeut l’open access sur au moins deux de ses autres plateformes : Revues.org et HAL. Elles donnent accès, gratuitement, à des articles vendus sur Refdoc.

Le CNRS face à la justice

Les pratiques de l’Inist-CNRS ont déjà été condamnées. En 2010, un docteur en sciences politiques et juriste attaque l’Inist pour contrefaçon du droit d’auteur et a obtenu gain de cause. Le CNRS est condamné en première instance, puis en appel l’année suivante.

Avec le CNRS, le Centre français d’exploitation du droit de copie (CFC) est aussi condamné. Agréée par le ministère de la Culture, cette société gère les droits de copie des textes vendus sur Refdoc.

« L’Inist ment délibérément aux chercheurs »

Sur son blog, Rémi Mathis raconte son dernier échange avec l’Inist, lorsqu’il découvre deux de ses articles, « vendus entre 31 et 124,38 euros » selon la durée d’attente :

« Bien évidemment, je n’ai pas été payé pour ces articles. J’adresse alors un courrier à l’Inist pointant cette anormalité et demandant quelle était la base légale de cette vente, étant donnée la condamnation de 2011. On m’envoie l’argumentation pré-procès. Je réponds que je connais cette argumentation mais que nous savons tous deux qu’elle n’est pas juridiquement valide. Pas de réponse.

C’est-à-dire que l’Inist, pour protéger un fonctionnement illégal, s’est mis à délibérément mentir aux chercheurs qui se renseignent auprès d’eux. Quand la tromperie et le mensonge s’ajoutent à la contrefaçon, cela devient très grave. »

Le CFC et le CNRS se renvoient la balle

Sur le fait que le CNRS commercialise les articles sans le consentement de leurs auteurs, « on est dans les clous », répond un porte-parole de Cyrille Macquart, directeur général de l’Inist-CNRS, contacté par Rue89 :

« Nous avons signé un contrat avec le CFC, une agence de l’Etat et qui nous donne les autorisations nécessaires. Et c’est au CFC de vérifier auprès des éditeurs qu’ils ont bien les autorisations. Mais nous, nous sommes en contrat, nous sommes couverts. »

Il ajoute :

« Les documents vendus et publiés dans des revues et les documents déposés dans des archives ouvertes sont rarement les mêmes versions : nos utilisateurs et nos clients veulent des publications “in fine”, validées et révisées par les pairs. Ça n’est pas le même document. Nous aussi, nous prônons l’open access. »

C’est pas moi, c’est l’autre

Sur la forme, il rappelle que le procès mettant en cause la politique de l’Inist et du CFC a été renvoyé en cassation : « Attendons le jugement. » Qui s’est pourvu en cassation ? Le CFC, affirme l’Inist-CNRS.

« Désolé de contredire l’Inist-CNRS », rétorque le CFC. « Le CNRS fait bien partie du pourvoi. »

Après vérification auprès de la Cour de cassation, c’est bien l’Inist-CNRS, rejoint par le CFC qui a déclenché la procédure de pourvoi.

Le cafouillage peut faire sourire mais il résume assez bien l’habile jeu de ping-pong auquel se livrent à présent CNRS et CFC, face à la colère des chercheurs.

En termes très choisis, le CNRS « conseille de s’adresser au CFC » pour tout ce qui concerne les autorisations des auteurs et le reversement des droits d’auteur dont le CFC a la charge. Côté CFC, le directeur général adjoint, Philippe Masseron, réagit aux prix de ventes exorbitants des articles, dénoncés par les chercheurs :

« La politique commerciale mise en œuvre par l’Inist-CNRS est le problème du CNRS. Il ne s’agit pas de leur renvoyer la balle, mais en l’occurrence, c’est d’abord leur problème »

Une mobilisation des chercheurs inédites

Ces temps-ci, la colère des chercheurs prend une dimension inédite. Sur Twitter, elle se décline sous le hashtag (mot-clé) #inistgate.

Le député UMP Lionel Tardy, par ailleurs grand utilisateur de Twitter, vient de formuler une question à l’Assemblée nationale à paraître au Bulletin officiel, dans laquelle il interpelle la ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche sur le sujet.

Une pétition est ouverte depuis le 15 octobre par le collectif SavoirCom1, et recueille environ 300 signataires – profs, maîtres de conférence, bibliothécaires, conservateurs – autour de la défense d’« une science ouverte au-delà du cercle académique » et de l’open acces.

Les signataires qui rejoignent « le collectif des auteurs en colère » demandent le retrait de leurs documents du site Refdoc.

L’Association des bibliothécaires de France et ses 3 000 adhérents viennent aussi de demander à l’Inist de cesser la commercialisation de Bibliothèque(s) et Bulletin d’informations, des revues normalement gratuites... mais vendues sur Refdoc.

« A chaque fois qu’on nous demande de déréférencer, on déréférence. Il n’y a aucun souci », rassure l’Inist.

Que dit le CNRS ?

Le service com’ du CNRS a répondu tardivement aux critiques, via un lapidaire tweet de sa directrice de la communication, Brigitte Perucca.

L’Inist-CNRS annonce la publication imminente d’un « document » en réponse à la colère des chercheurs.

La perte de son procès aurait de lourdes conséquences pour l’Inist-CNRS. Son image serait sévèrement amochée et le Redfoc n’y survivrait pas.

« Le CNRS est un pignouf »

En attendant, hors champ universitaire, des auteurs se réveillent et s’aperçoivent qu’ils sont concernés par l’affaire, tel François Bon, qui réagit sur son blog :

« Enorme surprise donc à découvrir que le CNRS commercialisait sans nulle autorisation deux textes miens au moins, même sous la forme caricaturale (50 euros pour vous faire délivrer ces cinq pages par porteur !) d’un article en hommage à Bernard Noël paru il y a dix ans au moins dans la revue Europe. »

Le même article étant disponible sur le site Remue.net. Il s’associe à la protestation lancée par Olivier Ertzscheid et conclut :

« Je déclare donc que le CNRS est un pignouf. »

MERCI RIVERAINS ! Pierrestrato
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  • Geko
    Geko
    Animal
    • Posté à 21h48 le 18/10/2012
    • Internaute 193966
      Animal

    Je dois avouer que je suis plutôt sceptique quant à cette « polémique ». Je suis DR au CNRS, je n’ai jamais entendu parler de cette plateforme et je ne sais pas ce qu’est cet que cet « Inist » (et il en est de même pour mes collègues). Je n’ai jamais déposé quoi que ce soit sur une plateforme du CNRS.

    Pour moi, et toutes les personnes que je connais dans mon domaine dans le monde entier, les choses sont très simples : j’écris un article, je le publie dans une revue et j’en mets une version sur ma page web (légèrement différente de celle publiée pour éviter d’éventuels problèmes de copyright). J’en mets également éventuellement une version sur les Arxiv, même si j’ai arrêté de la faire récemment (ça ne sert à rien, c’est trop le bordel, il y a trop d’articles qui apparaissent tous les jours). Ensuite lorsque je suis à une conférence je commence toujours mon exposé par « vous trouverez une version de mon article sur ma page web » et c’est tout. Lorsque je cherche un article sur internet je vais généralement directement sur la page web de la personne ou alors je vais dans un lieu magique appelé « bibliothèque » (quelle soit physique ou numérique, toutes les revues ont des sites web avec leurs anciens numéros numérisés auxquels les bibliothèques sont abonnées) ou je vais voire sur des sites du type Jstor auxquels mon labo est abonné.

    Bref, je m’en tape complètement des plateformes du CNRS et idem pour mes collègues, ça n’a aucun intérêt, tout le monde met ses articles sur sa page web bien avant que l’article ne soit publié, sous forme de prépublication. La diffusion de la connaissance scientifique se fait via les conférences : quand on voit un exposé qui nous intéresse on va sur la page du type et on télécharge l’article (d’ailleurs en général je suis en « live » l’exposé en suivant la prépublication sur mon portable en même temps que je regarde ce qui se passe au tableau).

  • Karmalene
    Karmalene répond à Force Phasme
    • Posté à 21h51 le 18/10/2012
    • Internaute 159349

    Parce que pour un chercheur, diffuser ses travaux gratuitement c’est adhérer à une certaine vision de la science et de la diffusion des résultats de la recherche. Cherchez sur Internet la déclaration de Budapest ou de Berlin, et vous verrez que cela dépasse le simple cadre économique. Il ne s’agit pas juste de mettre gratuitement du contenu à disposition, il s’agit de militer pour un libre-accès aux résultats de la recherche.
    Donc, ils « couinent », comme vous le dites si bien, parce qu’en faisant ça l’INIST trahit leur engagement, engagement que le CNRS lui-même est censé suivre...

  • chp64
    chp64
    MCF
    • Posté à 01h00 le 19/10/2012
    • Internaute 131874
      MCF

    Cet article me laisse bien songeur sur certains points. Je suis maitre de conférences, et je publie, comme tous mes collègues, dans des revues à comité de lecture. Certaines de ces revues sont en accès-libres, d’autres pas. Et, dans ce dernier cas (au moins), les éditeurs (elsevier, wiley, etc.) demandent une cession des droits d’auteur (c’est une pratique généralisée) : une fois l’article acceptée pour publication, il faut céder les droits d’auteur à l’éditeur de la revue. A partir de ce moment, que peut demander le ou les auteur(s) de l’article ? Dans toutes les revues où j’ai publié des articles, ce fut le cas. Certes, les pratiques peuvent différer d’une discipline à une autre.

    Dès lors, l’INIST ne fait que proposer un service de reproduction d’articles. J’utilise leur service assez souvent pour obtenir certains articles. Evidemment, avant de faire une demande de commande, je vérifie d’abord si l’article dont j’ai besoin est disponible en ligne : en libre-accès ou dans des bases de données d’articles pour lesquels mon établissement s’est abonné. Si ce n’est pas le cas, je commande l’article à l’INIST. Parfois, je ne m’en aperçois pas, mais la bibliothécaire de mon institut regarde cela aussi.

    Bref, pour moi, ceux qui se font de l’argent, ce n’est pas l’INIST mais les éditeurs comme Elsevier, Springer, Wiley, etc. Car les abonnements à ces revues sont hors de prix.

    Par ailleurs, tous les enseignants-chercheurs et chercheurs ont accès a priori à BiblioSciences, un service... de l’INIST : « 15 500 publications négociées et financées par le CNRS et mises à disposition de ses unités ». Gratuit pour les unités du CNRS.

    JSTOR ? Une superbe base de données... qui coute une fortune. Mon établissement a un abonnement partiel à JSTOR et qui ne recouvre pas tous les revues qui m’intéressent. Pour une personne intéressée, va-t-on s’abonner à un bouquet plus complet de revues ?

    HAL et ArXiV sont de supers outils pour être informé des nouvelles pré-publications. Mais on ne publie pas dans HAL, ni dans ArXiV. Ce sont des serveurs de pré-publications en libre-accès. Mais, pas de validation par les pairs, donc pas compté comme publications. Il n’en reste pas moins qu’on peut avoir au moins une idée de la version de l’article publié dans une revue payante.

    Bref, il faut voir tous ses outils comme complémentaires. Et réclamer auprès des éditeurs que les abonnements aux revues soient considérablement revus à la baisse.
    Lien

  • Pigranelle
    Pigranelle répond à Force Phasme
    (étudiante)
    • Posté à 10h24 le 19/10/2012
    • Internaute 163526
      (étudiante)

    Le CNRS est un organisme public financé par l’État, tout comme la plupart des centres de recherches en sciences humaines en tout cas. M. Ertzscheid est lui aussi payé par l’État en tant qu’enseignant-chercheur. Ces recherches intéressent d’autres enseignants-chercheurs qui eux vont s’adresser aux bibliothèques (financées par l’État) pour avoir accès aux articles. Les bibliothèques universitaires et les centres de documentation payent une fortune pour avoir accès à des plateformes d’articles en lignes comme RefDoc. Donc le problème avec l’argent que gagne le CNRS en faisant payer ces services, c’est que c’est autant de budget public pris sur les bibliothèques. On est dans un système absurde où l’État se fait payer lui-même...

  • Horas
    Horas répond à Geko
    éternel étudiant
    • Posté à 12h41 le 19/10/2012
    • Internaute 96908
      éternel étudiant

    Bonjour,
    je suis surpris de lire que vous ne connaissez pas inist. Je ne sais pas comment cela se passe en dehors des sciences du vivant mais notre « gateway » qui nous permet d’acceder aux revues spécialisées avec abonnement passe par ce service (bibliovie.inist.fr). Je suppose que pour que les autres domaines de recherche du CNRS cela doit être pareil.

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