Bijou 09/10/2012 à 13h25

A découvrir : Marechera, l’écrivain maudit du Zimbabwe

Pierre Haski | Cofondateur Rue89

Le mot de l’éditeur accompagnant le livre évoquait un « petit bijou d’un auteur absolument à découvrir ». Mais le nom de l’auteur, Dambudzo Marechera, mort il y a plus de 25 ans, n’était pas pour moi un inconnu, bien au contraire...

Dambudzo Marechera, un écrivain et poète zimbabwéen, a été un moment de fulgurance éphémère dans la littérature de langue anglaise. Remarqué en Grande-Bretagne, il a été porté aux nues avant de s’autodétruire dans l’alcool, et de mourir du sida en 1987, à l’age de 35 ans.


Capture d’écran de la page Facebook créée à la mémoire de Dambudzo Marechera (Facebook)


« Pourquoi écrivez-vous ? » Numéro spécial de Libération, 1985 

Je me trouvais à Harare, la capitale du Zimbabwe, en 1985, en reportage pour Libération, lorsque le service culture du journal, à Paris, me demanda d’appeler cet écrivain pour qu’il réponde à une simple mais vaste question : « Pourquoi écrivez-vous ? » thème d’un hors-série de Libé resté dans les annales.

Le moment du bouclage approchait, et la rédaction s’inquiétait de son absence de réponse. Elle tenait à avoir, dans la longue liste de 400 auteurs du monde entier interrogés, ce jeune Zimbabwéen, lauréat d’un prix littéraire du quotidien The Guardian, et considéré comme un auteur prometteur.

J’appelai Marechera qui me donna rendez-vous dans un bar du centre d’Harare en fin de journée. J’arrivai et trouvai un homme chaleureux, mais ivre mort, incapable d’avoir une discussion cohérente. Echec.

Je lui extorquai un rendez-vous chez lui le lendemain matin, dernière chance de recueillir ses propos avant le bouclage du numéro spécial. J’arrivais à l’heure dite dans son appartement bordélique. Il m’ouvrit avec une gueule de bois monumentale, dans un état semi-comateux.

Sous la douche et un café !

Je n’avais plus qu’un seul choix : le mettre sous la douche, et lui préparer un café très fort. Trente minutes plus tard, il s’asseyait en face de moi et de mon magnétophone, et je lui posais la question : « Pourquoi écrivez-vous ? »...

Je découvris alors un personnage hors du commun, ayant vécu en accéléré plusieurs vies en une. Il parla sans s’arrêter pendant une heure, et je dus en tirer une vingtaine de lignes seulement, l’espace qui restait au retardataire...

Dambudzo Marechera est né en 1952 dans une colonie britannique, la Rhodésie, qui deviendra vite une colonie « rebelle » contre la couronne, instaurant, pendant deux décennies, une sorte d’apartheid proche du système de sa voisine sud-africaine.

Issu d’un milieu très pauvre (sa mère était femme de ménage, son père employé d’une morgue, mort dans un accident), il fut éduqué par des missionnaires catholiques (comme Robert Mugabe, enfant des jésuites...), avant d’entrer à l’université de Rhodésie et de s’en faire expulser très vite, pour insoumission à l’ordre colonial après une manifestation d’étudiants.

Ses ennuis ne s’arrêtèrent pas là. Exilé en Grande-Bretagne, il parvint à intégrer la prestigieuse université d’Oxford, avec l’aide d’une bourse, mais s’en fit, là aussi, expulser pour comportement anarchique... Un pasteur anglican qui l’avait observé écrivit à son « parrain » à Londres :

« Je doute qu’il reste vivant encore longtemps, il mange à peine et passe son temps à boire. »

Mais Dambudzo Merechera surprit son monde en obtenant en 1979 le prix du premier roman décerné par The Guardian, et devint le premier auteur africain à remporter ce prix prestigieux avec « The House of Hunger » (en français : « La Maison de la faim », éd. Dapper, 1999), un récit autobiographique sans concession sur l’univers colonial rhodésien.

Il avait écrit ce roman après avoir été expulsé d’Oxford, avoir passé trois mois en prison pour détention de cannabis, et erré en SDF, techniquement devenu un immigré sans papiers, dans les rues de Londres.

Un écrivain était né, mais cela ne le fit pas pour autant rentrer dans le rang, comme avaient pu le constater les participants à la cérémonie de remise du prix du Guardian, où il détruisit une partie de la vaisselle après avoir trop bu. Dambudzo Marechera demeura anarchique, provocateur, destructeur.

Son deuxième livre, « Black Sunlight », qui est sorti cette année en France sous le titre « Soleil noir », a été publié en Grande-Bretagne en 1980, alors que le nihilisme de Dambudzo Marechera lui avait déjà aliéné tous ses soutiens.

1980, c’est aussi l’année de l’indépendance du Zimbabwe, sous la direction de Robert Mugabe, le chef de guérilla élu en libérateur par la majorité noire. Le jeune écrivain exilé rentra dans son pays en 1982, auréolé de son succès littéraire, et fut invité dans l’intimité du libérateur en passe de se transformer en despote, toujours au pouvoir trois décennies plus tard, et un pays ruiné.

« Ecris sur des sujets positifs ! »

Mais à l’époque, dans l’euphorie des premières années de l’indépendance, Dambudzo Marechera fut l’un des premiers à déchanter. Cet homme déjà usé, aux dreadlocks touffus, me raconta, devant ce café matinal de 1985, comment il s’était trouvé confronté à des dirigeants, endurcis par des années de brousse et de sang, qui lui disaient d’écrire des choses « positives » sur le pays, alors qu’il s’intéressait aux prostituées, aux marginaux, aux exclus...

Il dénonçait l’émergence d’une bourgeoisie noire qui avait su bénéficier des fruits de l’indépendance, tandis que les anciens guérilleros de la guerre d’indépendance restaient aux portes de la belle société.

Signe de cette incompréhension, « Soleil noir » fut interdit au Zimbabwe, trop radical, trop anarchiste, trop incompréhensible pour ces dirigeants qui, à l’instar de Robert Mugabe, avaient fait une synthèse bâtarde de leur éducation jésuite et d’une culture marxiste mal digérée.

L’alcool était devenu son refuge, et ce foutu sida, fléau de l’Afrique australe, eut progressivement raison de lui. Dambudzo Marechera mourut en 1987 d’une maladie liée au virus. Mais l’esquisse de sa fulgurance littéraire en fait un personnage mythique, qui fascine encore.

MERCI RIVERAINS ! Pierrestrato
Infos pratiques
Soleil Noir

Par Dambudzo Marechera, traduit de l'anglais par Xaver Garnier et Jean-Baptiste Evette. éd. Vents d'ailleurs, 173 pp., 14,40€

  • 4616 visites
  • 14 réactions
Vous devez être connecté pour commenter : or Inscription
  • Paul Lepic
    Paul Lepic
    misanthrope
    • Posté à 14h46 le 09/10/2012
    • Internaute 193537
      misanthrope

    Merci pour ce papier sur un auteur encore trop peu connu. La France fréquente peu les écrivains africains anglophones.

    Mentionnons aussi « La Maison de la faim », un recueil de nouvelles parues chez Dapper en 1999, également traduit par Xavier Garnier avec le soutien de Jean-Baptiste Evette.

    • mr_megot
      mr_megot répond à Paul Lepic
      .
      • Posté à 15h26 le 09/10/2012
      • Internaute 53015
        .

      Oui, on y connait que dalle en auteur africain anglophone dans ce pays, c’est très curieux et très triste.

      Par exemple Chinua Achebe, « Thing fall appart » (le monde s’effondre), cultissime dans de nombreux pays, sans doute le livre africain le plus traduit et le plus lu dans le monde (accessoirement un petit chef d’oeuvre), hé bien il est totalement introuvable en France.

      • observeur
        observeur répond à mr_megot
        Libre penseur chez les ch'tis
        • Posté à 17h13 le 09/10/2012
        • Internaute 37812
          Libre penseur chez les ch'tis

        Mince alors, je ne suis pas le seul à le chercher le monde s’effondre de Chinua Achebe, j’ai du demander à des connaissances se rendant en Afrique francophone( Gabon, Cameroun), mais une fois sur place, ce n’était plus dans leur longue listes de choses à faire.

        est ce que vous avez pu le trouver dans un pays voisin ou sur un site d’achat en ligne ?

         
        • mr_megot
          mr_megot répond à observeur
          .
          • Posté à 17h22 le 09/10/2012
          • Internaute 53015
            .

          J’en avais trouvé un sur amazon (d’occasion, le livre étant épuisé depuis des années) mais à un prix prohibitif.

          Du coup je l’ai acheté en anglais, ca se lit assez facilement (bon, il vaut mieux parler anglais, évidement).

          • Pierre Haski
            Pierre Haski répond à mr_megot
            Auteur(e) de l'article Cofondateur Rue89
            • Posté à 18h38 le 09/10/2012
              éditeur
            • Journaliste 9
              Cofondateur

            Puisque vous parlez de Chinua Achebe, je viens de voir qu’il vient de publier ses mémoires de la guerre du Biafra. Je pense que je vais me précipiter, je suis d’accord avec vous, c’est un grand écrivain trop méconnu en France...

            Lien

            • mr_megot
              mr_megot répond à Pierre Haski
              .
              • Posté à 18h57 le 09/10/2012
              • Internaute 53015
                .

              Oui, j’ai vu ca aussi, mais je vous avoue qu’après la stupéfaction que j’ai ressentie en lisant « Things fall apart », j’ai été un peu décu par « No longer at ease »...

              Est ce que son premier livre était son chef d’oeuvre, ou est ce qu’ « Anthills of the Savannah » par exemple est également indispensable ?

              • Pierre Haski
                Pierre Haski répond à mr_megot
                Auteur(e) de l'article Cofondateur Rue89
                • Posté à 22h34 le 09/10/2012
                  éditeur
                • Journaliste 9
                  Cofondateur

                J’ai lu Anthills of the savannah il y a fort longtemps, au cours d’un voyage au Nigeria, et j’en garde un tres bon souvenir. Je vous le recommande.

                • mr_megot
                  mr_megot répond à Pierre Haski
                  .
                  • Posté à 09h58 le 10/10/2012
                  • Internaute 53015
                    .

                  Hum, je me demande si les circonstances dans lesquelles vous l’avez lu ne rendent pas votre jugement un peu subjectif ! Mais je n’aurai pas de repos avant d’avoir tout lu de cet auteur, en attendant une nouvelle traduction… (Vents d’ailleurs, si vous nous lisez…).

        5 autres commentaires
  • Marcel Zang
    Marcel Zang
    Ecrivain
    • Posté à 15h12 le 09/10/2012
    • Internaute 24122
      Ecrivain

    Le poète

    Je suis le bagage que personne ne réclame
    L’étron interlope dont tout le monde nie
    La responsabilité ;
    Le rictus incrédule
    Caché par un sourire fade ;
    Le pet bruyant que tous s’accordent
    A dire qu’il n’a jamais eu lieu ;
    La très mauvaise haleine, qu’on confronte poliment
    Avec des platitudes gargarisées :
    « Après tout c’est de la poésie. »
    Je suis le rat que chaque chat admire secrètement ;
    Le chat duquel en secret, chaque chien a peur ;
    Le pervers que chaque citoyen honnête surprend
    Dans son propre miroir : le poète.

    Identify the Identity Parade
    Dambudzo Marechera (4 juin 1952 à Harare/Zimbabwe -18 août 1987)

    • Kolyse
      Kolyse répond à Marcel Zang
      psychédélique
      • Posté à 17h18 le 09/10/2012
      • Internaute 124863
        psychédélique

      bonjour, je ne connaissais pas cet écrivain poète.

      Avez-vous d’autres traductions de ses poèmes ?

      Sur internet je viens de trouver cette étude qui, à parcourir, semble bien intéressante établissant un lien entre Césaire, Woyinka, le surréalisme et la poésie de Marechera :

      Lien

      • Marcel Zang
        Marcel Zang répond à Kolyse
        Ecrivain
        • Posté à 18h58 le 09/10/2012
        • Internaute 24122
          Ecrivain

        Désolé, je ne connais pas d’autres traductions de ses poèmes en français. Celui-ci (« Le poète ») est le premier texte traduit de Dambudzo Marechera, publié il y une vingtaine d’années dans le n°5/1992 de Revue noire. C’est ainsi que je l’ai découvert. En tout cas merci pour le lien, qui a l’air fort intéressant.

         
        • Paul Lepic
          Paul Lepic répond à Marcel Zang
          misanthrope
          • Posté à 20h43 le 09/10/2012
          • Internaute 193537
            misanthrope

          Il y a quelques poèmes de lui à la fin de la « Maison de la faim », citée plus haut, si je me souviens bien.

        1 autres commentaires
      • Germana Samonà
        Germana Samonà répond à Kolyse
        35° 35′ 00″ N 27° 08′ 00″ E (...)
        • Posté à 10h19 le 10/10/2012
        • Internaute 190077
          35° 35′ 00″ N 27° 08′ 00″ E (...)

        Merci pour le lien qui évoque aussi Suzanne.

  • PIT LE CHIEN
    PIT LE CHIEN
    Wouaooouh!
    • Posté à 13h58 le 10/10/2012
    • Internaute 25924
      Wouaooouh!

    Merci.
    Voici un article qui donne envie de connaitre un auteur, en l’occurrence MARECHERA.
    Ce n’est pas souvent le cas, hélas, les « critiques » ayant tendance soit à faire du copinage et ça se voit..., soit à dénigrer systématiquement.
    Davantage d’articles culturels sur RUE 89 ne seraient pas inutiles.
    Re-merci.

Verbes thématiques