Rencontre 02/10/2012 à 11h47

« Después de Lucia », le film choc venu du Mexique

Olivier De Bruyn | Journaliste

Le harcèlement scolaire et ses dérives incontrôlables, la violence et son acceptation… Avec « Despues de Lucia », le Mexicain Michel Franco signe l’un des films les plus puissants et dérangeants vus récemment sur les écrans. Rencontre.

A film by Rue89

Le Mexique, de nos jours. Affligé par la mort de sa femme Lucia dans un accident de voiture, Roberto tente de conjurer sa dépression et de se reconstruire avec les faibles moyens du bord. Pour prendre un nouveau départ, il emménage à Mexico avec sa fille, Alejandra, une adolescente qui, vaille que vaille, accomplit son deuil auprès de ce père aimant, mais muré dans le silence et la douleur.

Le charme discret de la bourgeoisie

La jeune héroïne découvre son nouveau lycée, fréquenté par les filles et les fils de la « bonne société locale ». L’intégration semble idyllique dans les premiers jours, mais il convient de se méfier des apparences policées.

Rapidement, suite à l’enregistrement puis à la diffusion sur le Net d’une vidéo « compromettante », Alejandra devient la cible et le souffre-douleur de ses bourreaux de « camarades » qui multiplient les humiliations, rivalisent d’imagination et de cruauté pour anéantir leur victime.

Un film sur les dérives du « bulliyng », cette variante hard du harcèlement scolaire ? Une fiction manipulatrice qui soumet à rude épreuve les nerfs et la résistance du spectateur ? Deux fois non. Dans « Después de Lucia », son second film après « Daniel & Ana », Michel Franco, cinéaste mexicain de 33 ans, signe un film d’une sobriété glaçante où il autopsie les ravages de la non communication et les dérives d’une certaine violence. Michel Franco :

« J’ai voulu bâtir un scénario avec plusieurs couches de récit. Un scénario que l’on ne peut pas résumer en quelques mots, ce qui, à mon sens, est toujours mauvais signe. Le point de départ, c’est le deuil d’un homme et sa cohabitation silencieuse avec sa fille. Ensuite, sont apparus les thèmes du bullying et de la violence. Ce qui m’intéresse en premier lieu dans “Después de Lucia”, ce n’est pas tant le harcèlement dont est victime Alejandra que le fait qu’elle choisisse de ne pas se défendre. L’acceptation et jusqu’où l’acceptation : telles sont les questions centrales posées par le film. »

Violence consentie

Même s’il se méfie des définitions réductrices, Michel Franco accepte que l’on décrive son film comme « une étude sur la violence ». Une violence « quotidienne et banalisée », insiste-t-il, dont le premier vecteur est l’image numérique.

Alejandra entame son « chemin de croix », suite à la diffusion sur Internet d’un film enregistré à son insu où on la voit avoir des rapports sexuels avec un garçon de sa classe. Plongée dans la sidération, incapable de communiquer avec son père (les deux cherchant à se protéger l’un l’autre), l’héroïne subit dès lors la barbarie morale et physique des lycéens de bonne famille qui l’entourent, excités par son énigmatique absence de résistance.

Un tel argument, filmé par d’autres, pourrait donner lieu à un défilé pénible de glauques surenchères. « Después de Lucia » se distingue au contraire par son implacable rigueur et son refus intransigeant de céder à toute forme de complaisance. Michel Franco :

« Je cherche avant tout à ne pas manipuler le spectateur, à susciter sa réflexion plutôt qu’à brusquer sa perception. Je ne m’inscris dans aucune tradition mélodramatique où il s’agit de jouer avec l’émotion. Je pense que le public est intelligent et je me refuse à jouer la carte de la provocation, ce qui serait un contresens, vu le contexte du film. »

Il poursuit :

« Dans “Después de Lucia”, il n’y a ni glorification de la violence, ni dénonciation moralisatrice, ni discours pédagogique. Je tente de montrer objectivement un processus et ses conséquences. Ma démarche est aux antipodes de la représentation pseudo-réaliste de la violence telle qu’on peut la voir quotidiennement à la télévision, sans recul ni distance et qui suscite une fascination aussi suspecte que dangereuse. »

En route inattendue vers les Oscars…

Glacial et dérangeant, farouchement atypique dans le cinéma contemporain, « Después de Lucia » connaît pourtant un destin enviable depuis sa présentation en mai dernier au Festival de Cannes dans la section « Un certain regard ».

Non content de recevoir le prix du Meilleur film dans cette sélection, « Después de Lucia » a suscité l’intérêt des distributeurs partout dans le monde et représentera même le Mexique lors de la prochaine cérémonie des Oscars, terre promise de l’« Entertainment ».

Michel Franco, qui assume sa filiation avec des cinéastes peu réputés pour leur frivolité (de Bresson à Haneke, en passant par Bergman), s’en félicite :

« Je n’aime pas les films qui ne s’adressent qu’à une élite. J’ai produit “Después de Lucia” moi-même, en indépendant, et ma plus grande récompense est de constater qu’il touche et intéresse le plus grand nombre. J’ai tourné le film avec des moyens limités, mais suffisants, avec la garantie de pouvoir conserver le contrôle de bout en bout. C’est le plus important et je continuerai de travailler ainsi. »

Infos pratiques
« Después de Lucia »
De Michel Franco

Sortie le 3 octobre.

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  • 9 réactions
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  • Alain Jpeg
    Alain Jpeg
    yaourt nature
    • Posté à 13h09 le 02/10/2012
    • Internaute 78455
      yaourt nature

    Il est déjà sorti, c’est prévu pour quand ? J’ai peut-être de grosses croutes dans les yeux mais je n’ai pas vu cette info qui me semble basique...
    Le film a l’air fort intéressant en tout cas, et j’aime beaucoup la démarche de l’auteur (producteur).

  • Zaa Zala
    Zaa Zala
    ici maintenant
    • Posté à 14h36 le 02/10/2012
    • 182934
      ici maintenant

    Sur le même thème, le phénomène de l’IJIME, au japon

    Ijime, symptômes d’une société ou l’individu ne peut exister qu’a travers un groupe.

  • Maud
    Maud
    In the eeeeeyes of the tiger
    • Posté à 14h40 le 02/10/2012
    • Internaute 66739
      In the eeeeeyes of the tiger

    Ça a l’air intéressant. Avec un peu de chance on l’aura en VO dans le coin. :)

    • anini
      anini répond à Maud
      terrienne de souche !
      • Posté à 09h46 le 04/10/2012
      • Internaute 51759
        terrienne de souche !

      J’ai la chance d’avoir un « pandora » près de chez moi qui va bientôt le passer !
      Loin des cinés à grande distribution au choix abêtissant des villes de banlieue !
      Je compte bien m’y rendre !

      • Maud
        Maud répond à anini
        In the eeeeeyes of the tiger
        • Posté à 15h57 le 04/10/2012
        • Internaute 66739
          In the eeeeeyes of the tiger

        Ça commence mal, il n’est projeté pour l’instant dans aucun ciné de la ville d’après allociné ! Super. >_<

  • Autodéfense_Intellectuelle
    • Posté à 19h56 le 02/10/2012
    • Internaute 87535
      ingénieur

    Le phénomène du bullying est le reflet de l’idéologie dominante de notre société, les enfants ne faisant que s’approprier les valeurs de la société dans laquelle ils vivent, mais avec plus de spontanéité. A côté du déni, il y aussi des gens qui réagissent, notamment aux Etats-Unis (qui retient cela dit un triste record dans ce domaine, on parle de dizaines de millions de victimes chaque année).

    Ironie du sort, le documentaire que je mets en lien a été interdit aux jeunes audiences aux Etats-Unis (celles qui précisément sont concernées par le film), à cause du « strong language », qu’ils subissent pourtant tous les jours.

    Je pense personnellement que le « bullying » est inhérent à la structure scolaire. Le but de l’Ecole est de formater la jeunesse pour donner des références communes, un esprit de soumission et la capacité à suivre des normes. C’est une posture naturelle chez l’enfant d’intégrer les règles du groupe en se faisant justicier auprès des autres, et donc de choisir qui est digne de faire partie du groupe, et qui doit être châtié en tant qu’élément extérieur indésirable. Seule une culture libertaire peut contrebalancer ces penchants totalitaires. La discipline n’y change rien, au mieux elle fait remplacer la violence des enfants par celle des adultes (Another Brick in the Wall), au pire elle cumule les deux (bagnes pour enfants des deux derniers siècles).

    Mais développer des individus équilibrés, empathiques et dotés dune forte estime de soi n’est pas dans l’intérêt des classes dirigeantes. Autant demander à un renard d’élever des poules...

    • Le Renifleur
      • Posté à 18h33 le 03/10/2012
      • Internaute 136986
        loin d'ici

      Le phénomène du « soufre douleur de la classe » n’est pas nouveau.
      Je me demande même s’il n’a pas toujours existé.
      L’anglicisation du mot pour désigner le phénomène lui donne un air de nouveauté et semble justifier qu’on s’intéresse de plus près a ce problème.
      Un article intéressant ICI

    • Schrödinger
      Schrödinger répond à Autodéfense_Intellectuelle
      Poli et gentil. Très rue89.
      • Posté à 10h02 le 04/10/2012
      • Internaute 41709
        Poli et gentil. Très rue89.

      « Je pense personnellement que le “ bullying ” est inhérent à la structure scolaire. »

      Il est inhérent au groupe, et c’est tout... La structure scolaire qui bride le pauvre gamin avec ses penchants totalitaires c’est du fantasme de geek... L’école est libératrice. Elle offre les moyens de réfléchir, de se situer au sein d’une société, permet l’autonomie, mais sans fantasmer sur une capacité auto-révélé de l’humain à dépasser tout ce qui fait sa condition... Vous, vous parlez de surhommes, pas d’homo sapiens, qui eux, ont besoin de structures et de limites, quoique vous en pensiez, pour espérer se libérer de ces atavismes qui les constituent.

      La discipline chez les enfants est de ce fait indispensable.

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