James Dean du ballet 13/09/2012 à 12h35

Sergei Polunin, danseur génial et rebelle qui rêvait de liberté

Marine Marck | Rue89


Sergei Polunin en une du magazine Intelligent Life de septembre-octobre 2012 

Il n’a pas vraiment la dégaine d’un danseur étoile. Regard sombre, tatouages – un loup qui hurle à la lune, une croix renversée sur le poignet, une citation : « Je ne suis pas humain, je ne suis pas Dieu, je suis ce que je suis. »

Sergei Polunin, 21 ans, est en couverture d’Intelligent Life (magazine culturel britannique) parce qu’il a fait une chose incroyable dans le monde de la danse classique : il a renoncé à la gloire.

Un génie fêtard et torturé

Sergei, c’est un prodige, un phénomène rare, un artiste promis aux rôles les plus prestigieux du répertoire. Un gamin paumé, aussi, qui a claqué les portes du Royal Ballet de Londres, en janvier dernier, le cœur brisé et le corps fatigué.

Ça a fait grand bruit dans le petit monde de la danse. Le génie ukrainien, le plus jeune danseur principal de l’histoire du Royal Ballet, qui s’enfuit sans préavis. La directrice du prestigieux conservatoire londonien, Monica Mason, choquée par sa désertion, n’a pu le retenir.

Les raisons avancées pour expliquer son départ sont floues. Cocaïnomane, perfectionniste, fêtard et sublime, le jeune Sergei traînait déjà une réputation d’artiste torturé avant ses déboires. Mais renoncer à une carrière toute tracée, qui l’aurait projeté sur les pas des Noureev et autres Barychnikov et renoncer à son visa de travail au Royaume-Uni, il fallait oser.

« Quelques heures de vie normale »

Lassé des horaires inhumains, des répétitions, du régime strict ? En mars, Polunin expliquait au Guardian que son quotidien lui pesait :

« L’entraînement, c’est un travail physique très dur et parfois, c’est ennuyeux. Tu arrêtes à 20 heures, le temps d’arriver chez toi il est 22 heures et là, tu te dis : “OK, je veux avoir au moins six heures de vie normale, je vais regarder la télé.”

Et le lendemain matin, c’est encore un peu plus dur de se réveiller. »

Sergei Polunin lors d’une séance photo, en 2009.

Usé d’évoluer sur les pointes quand il rêvait, gamin, de chausser les crampons ? Enfermé dans un personnage lisse quand il avoue, sourire aux lèvres, qu’il aurait voulu « behave badly » (se comporter mal) ? Mal dans sa peau, lui qui a littéralement découpé les griffes de tigre tatouées sur son torse, qui ne lui plaisaient plus, les transformant ainsi en cicatrices plus vraies que nature ?

Difficile de cerner sa personnalité. Il suffit de dire qu’il est un peu barge. Du genre qui émeut. Pour la première fois, Sergei Polunin se montre un peu plus disert dans le numéro de septembre-octobre d’Intelligent Life. Le magazine est aussi allé chercher sa mère, son père, ses premiers profs, ses mentors, son nouvel employeur... Ils racontent le prodige.

Des quartiers de Kiev aux scènes londoniennes

Il a esquissé ses premiers pas de danse à 3 ans à peine. Il fréquente des écoles réputées, les auditions s’enchaînent comme les succès. Il déménage à Kiev, avec sa mère, pendant que son père s’use sur des chantiers au Portugal pour gagner de l’argent.

Sa mère. Elle le pousse, elle l’engueule, elle l’accompagne partout. « Il n’y avait aucun moyen que j’échoue », confie-il aujourd’hui, presque dépité.

En Ukraine, dans les années 1990, le sport professionnel, c’est un espoir de s’en sortir pour les familles modestes. A se demander si Sergei aimait vraiment la danse ou si, à la manière des enfants « forcés » du tennis (les sœurs Williams), il a été trimballé un peu contre son gré.

Les contacts avec ses parents – divorcés, remariés, redivorcés – sont rares. « Il a conservé les souvenirs de ma sévérité », se lamente sa mère. Mais la persévérance maternelle a payé : Sergei n’a que 13 ans quand il s’envole pour Londres. La première fois qu’il a découvert les dortoirs de son école, l’ado s’est cru à Poudlard, l’école de Harry Potter.

Il progresse rapidement, peut-être trop vite. A 17 ans, il intègre le prestigieux Royal Ballet. A 19 ans, il est propulsé premier danseur.

« L’artiste en moi mourait à petit feu »

Le danseur émerveille par sa souplesse, sa présence sur scène, son charisme : il interprète les plus grands rôles. L’homme, lui, inquiète par son caractère instable, ses sautes d’humeur, son je-m’en-foutisme, ses besoins de solitude, ses trips à la kétamine. Il sort beaucoup, fait la fête.

Sergei Polunin et Lauren Cuthbertson dans « La Belle au bois dormant »

Classe le matin, entraînement l’après-midi, représentation le soir. Sergei se sent prisonnier d’un rythme qui ne lui convient plus. La discipline, les règles, la constance, ça l’ennuie. Lui, il n’aime que la scène. Le reste du temps, il se sent « enfermé » au Royal Ballet. A la BBC, il explique qu’il avait « besoin de se détruire » avant de pouvoir évoluer à nouveau :

« Dans un certain sens, j’avais l’impression que l’artiste en moi mourait à petit feu. Que je ne donnais pas le meilleur de moi-même, que je ne montrais pas ma créativité intérieure comme j’aurais pu, comme j’aurais dû. Et quand on ne se sent pas libre... »

Avant, lui d’autres stars de la danse ont claqué des portes prestigieuses pour des raisons similaires. En novembre dernier, c’est le couple Natalia Osipova et Ivan Vasiliev, partenaires sur scène et à la vie, qui quittait le Bolchoï de Moscou pour rejoindre le Théâtre Mikhailovski, à Saint-Pétersbourg. Moins de prestige, plus de liberté créative.

En Russie, la paix retrouvée

Après son départ de la capitale britannique, Sergei a participé à quelques manifestations, a voyagé un peu, a rencontré des gens. La nuit après sa démission, il a reçu des centaines de coups de fil, de SMS, de propositions. Il a finalement trouvé refuge auprès d’Igor Zelensky, le directeur du Théâtre Stanislavski à Moscou. Enfin l’équilibre.

Il a repris goût à la danse. Finis les excès, les longues nuits, les retards, la coke. Il a redécouvert le travail et la passion, « la faim de danser ». Mais l’aventure sera de courte durée. Sergei a les idées bien arrêtées, et il a déjà prévenu son monde : il quittera la scène à 26 ans.

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  • Ianeak
    Ianeak
    escapiste
    • Posté à 15h06 le 13/09/2012
    • Internaute 104544
      escapiste

    instable ? Face à cette machine à broyer institutionnelle des grands corps de ballet, je le trouve très sain, moi.

  • alberich
    alberich
    fumiste
    • Posté à 15h10 le 13/09/2012
    • Internaute 84604
      fumiste

    Personnellement je trouve son style particulièrement convenu et inintéressant et même de la mollesse dans le jeu.

    Maintenant que la disciple de fer de l’école de la danse soit l’enfer d’une enfance que tout le monde ne peut supporter n’est pas neuf. Ce sont les plus grands qui y survivent.

    • cartesi1
      cartesi1 répond à alberich
      pHD student
      • Posté à 15h55 le 13/09/2012
      • 182555
        pHD student

      Les plus grands ... ou les plus cinglés. Qui plus ait, les danseurs comme ça se retrouvent souvent avec de sérieux problèmes de santé. L’humain n’est pas fait pour supporter une telle torture surtout pour donner des spectacles où viennent des gens riches qui veulent s’acheter une culture ou se sentir fort à regarder du vrai « art ».

      Il y a quelque chose de malsain et de destructeur dans la recherche de la perfection dans un domaine particulier et ceci est un grand mal très occidental qui en a fait sombrer plus d’un.

      Enfin bon c’est mon avis. Allez, je retourne à ma guitare m’entraîner pour travailler ma dextérité.

      • and we are still wild
        and we are still wild répond à cartesi1
        parresiaste
        • Posté à 17h51 le 13/09/2012
        • Internaute 190961
          parresiaste

        Un grand mal je ne sais pas.

        C’est aussi cette recherche d’absolu qui a donné des oeuvres sublimes.

        Le dépassement de soi un peu masochiste très occidental c’est vrai a ses bons et mauvais côtés.

        Mais la souffrance de travail de danse classique semble terrible.

         
        • Bad Lieutenant
          Bad Lieutenant répond à and we are still wild
          Bisounours de combat
          • Posté à 11h00 le 14/09/2012
          • Internaute 190065
            Bisounours de combat

          « Le dépassement de soi un peu masochiste très occidental »

          En effet...

        1 autres commentaires
      • We want a shrubbery
        We want a shrubbery répond à cartesi1
        Fonctionnaire à chat. Ni!
        • Posté à 11h50 le 14/09/2012
        • Internaute 100046
          Fonctionnaire à chat. Ni!

        « Les plus grands ... ou les plus cinglés », ou les deux, comme Nijinsky.

        « Il y a quelque chose de malsain et de destructeur dans la recherche de la perfection dans un domaine particulier et ceci est un grand mal très occidental qui en a fait sombrer plus d’un. » Oui mais c’est dans notre culture, justement, alors pas touche !

  • michel 13
    • Posté à 18h19 le 13/09/2012
    • Internaute 49378

    Bravo à cet homme qui a su se respecter pour garder ses enthousiasmes en cassant le moule dans lequel il étouffait.
    Il veut enrichir sa vie et vivre le meilleur de lui-même, il mérite tout notre respect.

  • Bad Lieutenant
    Bad Lieutenant
    Bisounours de combat
    • Posté à 10h59 le 14/09/2012
    • Internaute 190065
      Bisounours de combat

    Vous nous faites chier avec votre the economist, aller donc vivre en Angleterre pour voir si le monde de merde qu’ils prônent pour la majorité d’entre nous vous convient hein...

    Comment peut-on manquer à ce point d’imagination qu’il soit nécessaire de piquer des « idées » à ce torchon ? ? ?

  • We want a shrubbery
    We want a shrubbery
    Fonctionnaire à chat. Ni!
    • Posté à 11h46 le 14/09/2012
    • Internaute 100046
      Fonctionnaire à chat. Ni!

    Sexy, je trouve ! (mais comme danseur je ne le connais pas.

    Depuis quand les danseurs hommes font-ils des pointes ?

  • Guardo
    Guardo
    Etudiant
    • Posté à 16h22 le 14/09/2012
    • Internaute 136938
      Etudiant

    Quelque soit le domaine... en sport, en Littérature, en Cuisine ( souvenez-vous de Robert Loiseau.. ), chez les scientifiques ou encore en Politique, pour atteindre le firmament il faut que votre travail devienne votre vie, que ce soit votre passion première à laquelle vous vous donnez sans aucune retenue.

    Alors forcément, cela ne donne pas toujours des personnes très équilibrées... Alcoolisme, drogue, coureur de jupons, consommateur de prostituées j’en passe et des meilleurs, les médias encensent toujours ces personnes sans raison non pas que leur talent ne le mérite pas mais ils s’obstinent à leur brosser par-dessus une image de « genre idéal “ dégoulinant de miel qui personnellement la nausée etl qui fait d’autant plus mal lorsque le vernis se fissure publiquement !

    Si on a pas la carapace pour supporter le prix de l’excellence, mieux vaut se retirer comme il le fait pour éviter d’y perdre son âme ( voire la vie !) mais si il ne reste plus d’institutions où l’exigence reste supérieure à la moyenne alors adieu les prodiges et les performances d’exception...

    Le niveau scolaire et la culture générale s’est effondrée partout de par le monde... résultat des courses, il n’existe plus de grand écrivains et on en est réduit à lire des Classiques.
    Voulez-vous que ce soit le cas de la danse où les amateurs regarderont des vielles cassettes ?

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