Tribune 29/08/2012 à 11h49

Rentrée littéraire : Amélie Nothomb, tu mériterais une bonne fessée !

Marie m'as-tu-lu | Nathalie Donnadieu, décédée

Tribune

Amélie Nothomb est une fille marrante. Elle cumule certains critères chers à nos cœurs, comme sa « cintrerie » notoire, ou son acceptation joyeuse du ridicule. Ce qui est généralement amusant avec la donzelle, ce sont ses tentatives pour être sexuelle :

« L’écriture fait jouir dans son ventre, dans son sexe, dans son front et dans ses mâchoires. »

« L’extase voluptueuse est le but de l’existence. »

Etc. Etc. Essais désespérés car personne, jamais, ne sera autant antisexe qu’Amélie. Amélie et le cul, c’est IN-COM-PA-TIBLE, à moins d’arriver à se masturber sur le chat botté. Même décorée de couvre-chefs hauts-de-forme ou rouges à lèvres vifs, elle reste pour toujours la mangeuse de moisi. Amélie est l’affreuse sorcière cradingue perchée sur son balai. Abracadabra. Tournicota.

On aimerait l’avoir comme copine (c’est tout)

Elle s’est spécialisée dans le conte, ogres contre jouvencelles (« Mercure »), « Hygiène de l’assassin », puis dans le voyage exotique (« Stupeur et tremblements »), sans doute son meilleur roman. Elle est populaire, sarcastique, et trouve des idées rigolotes, parfois originales, pour raconter ses histoires de fofolles à monstres impuissants.

Elle est elle-même un personnage de roman : fille d’aristocrates belges, elle voyage de continent en continent, parle cinq langues, raconte n’importe quoi et bénéficie d’un succès littéraire complètement irréel si l’on considère la pauvreté basique de ses écrits.


« Barbe bleue » d’Amélie Nothomb, éd. Albin Michel, août 2012 

Bref, elle est marrante, ne fait de mal à personne, et en lien probable avec l’au-delà pour jouir d’un tel engouement. On détesterait soulever ses jupons, mais on aimerait bien l’avoir comme copine

Seulement, si l’on adore le ridicule, on aime peu la bouffonnerie et encore moins le grotesque. Bien que nous considérions sa prose comme de la littérature de gare, nous acceptons la sempiternelle sortie du dernier Nothomb, accouchement aussi régulier qu’une digestion bien fermentée. Nous avons donc lu « Barbe bleue » en vente chez tous les bons marchands de journaux. Halte là, fuyez ou achetez « Union » et « Healthmen » selon vos goûts, c’est plus fourni en mots et sérieusement instructif.

Le pitch de « Barbe bleue », rapido...

Le pitch, au cas ou certains d’entre vous confondraient Barbe-Bleue et Blanche-Neige, ou envisageraient un roman iodé, sombrement métaphorique de la foufoune d’Amélie : Saturnine emménage chez Don Elemirio Nibal y Milcar, milliardaire fort inquiétant car ses huit précédentes colocataires ont disparu.

Fascinée par la splendeur de l’hôtel de maître du VIIe arrondissement et convaincue par le prix dérisoire du loyer, Saturnine la téméraire s’installe et prend rapidement goût au luxe ambiant. Don Elemirio en noble ermite séduisant lui mijote des homards, sert de fins champagnes et une délicieuse conversation.

Seul interdit : ne jamais entrer dans la chambre noire du château, renfermant un terrible secret. Mais Saturnine la finaude va trouver la feinte nécessaire pour y pénétrer sans y laisser sa fraîche peau. Oui je sais vous croulez d’ennui, réveillez-vous ou je vous parle du jaune croûteux préféré d’Amélie. Devinez où le trouver... Dans le livre évidemment, à quoi pensiez-vous ? Car le fantasme du Don du donjon est d’inventer la couleur idéale pour chacune de ses victimes. Une fois la teinte parfaite déterminée, il coud lui-même robes, gants ou jupons, les en revêt puis les zigouille et les photographie décédées mais superbement parées.

Le mélange de coquille d’œuf jaune d’or-caca d’oie clair revient à Saturnine, et je vous laisse analyser seuls, tant je suis lassée, la subtile référence à « Peau d’âne », « Cendrillon » etc., en gros la révélation d’une princesse par l’essayage.

Le reste ? Comme d’hab’ !

On écluse donc les sempiternels rouages nothombiens, monstres à jeunettes, sexe non consommé, mythologie, citations latines et prénoms à la con.. Comme d’hab’.

Amélie est en photo sur la couverture, son hydrocéphalie couverte d’un énorme coquelicot mortifère qui n’est pas sans évoquer le cancer de la gorge du moustachu qui orne vos paquets de clopes. Tentative d’être appétissante, d’accord, on compatit.

169 demi-pages, 16 euros et c’est vraiment écrit super gros. Du vrai je-m’en-foutisme d’autant que les deux tiers se résument à des dialogues nourris d’une philosophie profonde concernant l’existence de Dieu, ou la réciprocité de l’amour. Ça heurte mes oreilles, mais allons-y, je la cite, histoire d’appuyer mon propos si éreinté par tant de vacuité :

« L’amour est une question de foi. La foi est une question de risque. C’est ce que Dieu a fait au Jardin. Il a aimé sa créature au point de ne pas supprimer le risque.
– Logique aberrante.
– Non. Preuve suprême d’estime. L’amour suppose l’estime.
– Donc vous vous considérez comme Dieu ?
– Aimer, c’est accepter d’être Dieu. »

Qu’elle est brillante cette Amélie. C’est qu’elle en a sous son grand chapeau. Encore un petit effort de matière grise, phrase choc au recto :

« La colocataire est la femme idéale. »

Oui, oui, si tu le dis. Le thème du roman qui n’arrive pas à faire la farce est le devoir d’obéissance. Tant que le jardin secret demeure scellé, amour et désir sont infinis. Avec un peu d’effort vous percevrez en latence un fantasme de soumission. Ne commencez pas à visualiser Amélie, ça casse l’effet.

Affligée par la perte du sulfureux

On le répète, elle connaît son latin mais ignore le sens du mot sensualité. On ne peut pas non plus considérer qu’elle sache parler d’amour : trop ancrés dans les fables et légendes, ses romans sont destinés aux asexués narcissiques, traumatisés par le symbole phallique du sapin de Noël. On se tartine une fois encore le mythe « La Belle et la bête », et la banalité du style vite torché est simplette.

Si je ne lui reproche en aucun cas la réappropriation systématique du conte, je suis sincèrement affligée par la perte du sulfureux, l’incapacité émotionnelle et l’omission du surnaturel. Incroyable à quel point c’est propret et bébête. L’historiette est pathétique. Amélie semble désormais aussi douée pour l’imaginaire que pour une partie de jambes en l’air. Humour de cours élémentaire, références littéraires épuisées (Madame de Lafayette, La Rochefoucauld) mots savants ( ordalie, casuistique ). La plus jolie phrase du roman s’inscrit en page de garde :

« Il a été tiré de cet ouvrage trente-cinq exemplaires sur vergé blanc, filigrané, de hollande dont vingt-cinq exemplaires numérotés de 1 à 25 et dix exemplaires, hors commerce ; numérotés de 1 à 10. »

C’est beau, non ?

Je vous raconte la fin

De façon à être certaine que vous n’irez pas au-delà, je vous raconte la fin, allez hop, soyons aussi impertinente qu’Amélie : la jeune héroïne s’esquive, l’éconduit ramène Popol dans son slip et meurt pris à son propre piège. Du début à l’issue, on sent la vieille gamine qui s’esclaffe en surestimant ses capacités, c’est affecté et contrefait. A force de recourir aux symboles, l’allégorie se perd. Trop de facilité tue le génie (retiens cette phrase internaute, elle te consolera de ne pas être célèbre) et n’élude pas la succession de clichés.

Pure fainéantise que ce roman, car l’accessibilité faconde du style tourne à l’eau de boudin parodique de son propre genre. Amélie, on le sait, c’est programmé. Amélie qui régurgite des rengaines déjà chantées, c’est péché. Ça fleure bon le vieux pipi, chimères et fantaisie, les deux blasons d’Amélie, croupissent au fond des cabinets. Amélie, tu mériterais une bonne fessée. Transgression/punition.

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  • The Corpse Grinders
    The Corpse Grinders
    Cannibale Furax
    • Posté à 12h04 le 29/08/2012
    • 183627
      Cannibale Furax

    Pour une décédée, vous avez l’éreintement bien vivace.

  • Deamon7
    Deamon7
    Petit agité
    • Posté à 12h11 le 29/08/2012
    • 49273
      Petit agité

    Amélie et le cul, c’est IN-COM-PA-TIBLE

    Sans me vanter je me suis tapé des cageots bien pires.

  • Frangipane-y-est
    Frangipane-y-est
    Plante verte, rouge et noire.
    • Posté à 12h48 le 29/08/2012
    • Internaute 191696
      Plante verte, rouge et noire.

    Moi, je l’aime bien, Miss Nothomb...J’ai toujours été surprise par ses histoires, et j’aime la richesse de son vocabulaire, que ses détracteurs assimilent à de la branlette intellectuelle...Oui, enfin bon, entre un Musso et un Nothomb, moi, mon choix est vite fait.

    Et je relis toujours « Mercure » ou « Stupeur et Tremblements » avec plaisir. Ce sont de bonnes histoires.

  • Matanapari
    Matanapari répond à Saul
    Woman inside
    • Posté à 13h02 le 29/08/2012
    • 182966
      Woman inside

    Vous devriez essayer la « Métaphysique des tubes », très drôle !

  • cocksure
    cocksure
    ouais
    • Posté à 14h16 le 29/08/2012
    • Internaute 191951
      ouais

    J’opine, Nathalie !
    Et tiens, j’opine un coup de plus !

  • Anthony Boyer
    Anthony Boyer répond à Pouffpouff
    Libraire Téméraire
    • Posté à 14h25 le 29/08/2012
    • Internaute 190787
      Libraire Téméraire

    Les médias vont bien évidemment nous matraquer avec les grands incontournables de la rentrée : Nothomb, Angot, Adam, etc. Et si on causait des romans intéressants. A travers ce podcast de Micro fiction, on a un point de vue intéressant sur les bonnes choses de la rentrée.
    Pour ma part, « A quoi jouent les hommes » de Christophe Donner est très bon, « La table des autres » de Michael Ondaatje également. Louise Erdrich propose, avec « Le jeu des ombres », un portrait d’un couple sur le déclin. « Pike », de Benjamin Whitmer est également très bon, très noir, mais très bon. « Des oiseaux couleur de soufre » de Trojanow et « Bois sauvage » de Jesmyn Ward méritent également un peu de curiosité

  • Bloozed
    Bloozed
    Expat à Pékin
    • Posté à 17h59 le 29/08/2012
    • Internaute 8482
      Expat à Pékin

    Amélie Nothomb a bouleversé ma vie durant six mois, c’est un auteur qui m’a marqué à tout jamais. Laissez moi vous raconter pourquoi. Tout d’abord, je dois me confesser : je suis tombé amoureux. C’était en 2003, en la découvrant via « Mercure » ; et alors que notre idylle se poursuivait avec « Le sabotage amoureux » et « Attentat », je me trouvais transcendé au point que plus rien ne comptait pour moi que de lire tous ses romans. « Les combustibles », « Péplum », « Hygiène de l’assassin », « Stupeur et tremblement », « Les catilinaires », « Métaphysique des tubes », tout y passait, sans conter ceux que je lisais plusieurs fois d’affilé. Je ne plaisante pas ; sans rire, j’ai des frissons rien que de repenser à ces moments intenses ; et je peux même jurer n’être jamais sorti de chez moi à l’époque sans que ma poche ne renferme un des livres sus-cités en cas de fringale. Et puis... et puis il y a eu « Cosmétique de l’ennemi ». Que j’entamais avec entrain. Foudroyante autant qu’imprévue, vint alors l’indigestion : ce nouveau Nothomb ne passait pas. Pensant à une crise passagère, j’attendais : mais c’était bel et bien fini. Huit années ont passé et je ressens toujours un profond dégout à la seule vue du nom de d’Amélie Nothomb en librairie. Me faut-il encore préciser que mes propos n’ont rien d’ironique ni de romancé ? C’est une expérience unique et troublante que je ne comprends pas encore aujourd’hui. Comme si la lecture de ses livres m’avait vidé d’une partie de ma substance, et que cette source en moi s’était soudain tarie. Je ne sais pas ce qui m’est arrivé mais, Amélie, je n’oublierai jamais ce que tu as fait pour moi.

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