Lecture pour tous 03/08/2012 à 11h39

Camus, Céline, Perec, Prévert : quand la télé prenait le temps d’écouter


On garde bien en mémoire les Bukowski ivres d’« Apostrophes », les écarts littéraires d’un « Droit de réponse »... Pourtant, c’est à la fin des années 50 que se situe à mes yeux l’un des patrimoines les plus uniques des paroles d’écrivains : « Lectures pour tous ».

L’émission transpire de l’audacieuse ambition de l’éducation par le cathodique. Les vies minuscules filmées par le petit écran, les récits plutôt, que les écrivains, les poètes, les anthropologues, les politiques, les peintres en font, touchent au sublime. Illuminatifs pour certains, excitants de processus littéraires pour d’autres, les entretiens menés par deux des journalistes de « 5 colonnes à la une » restent des témoignages uniques de la littérature.

Août 1955 : magique. La poésie ricanante de Prévert, ses dessins aussi. Une lecture hallucinée de « La Pluie et le beau temps ».

Jacques Prévert parle de son recueil « La Pluie et le beau temps »

Dans « Lectures pour tous », en août 1955

Juillet 1957 : agité, les mains crispées comme un faux vieillard, Louis-Ferdinand Céline s’apitoie, agite les phrases, bute, répète, recasse, radote puis se lance sur la finesse des chiennes... sur l’abattage des bêtes raffinées, à propos « D’un château l’autre ».

Louis-Ferdinand Céline à propos « D’un château l’autre »

Dans « Lectures pour tous » en juillet 1957

Janvier 1959 : Albert Camus adapte « Les Possédés ». Il explique pourquoi il a choisi ce livre de Dostoïevski, un livre prophétique et d’actualité dont le thème est le nihilisme, préoccupation qu’il partage avec l’écrivain russe.

Albert Camus à propos des « Possédés » de Dostoïevski

Dans « Lectures pour tous » en janvier 1959

Octobre 1964 : sur « Le Cru et le cuit », Claude Lévi-Strauss livre dix minutes d’une limpide pédagogie. Les questions sont rares et la parole du chercheur prolixe. Une interview comme une leçon où l’anthropologue s’explique sur le mythe comme « super langage », la transformation de la nourriture et le feu humain.

Claude Lévi-Strauss à propos du « Cru et le cuit »

Dans « Lectures pour tous » en octobre 1964

Mai 1959 : émission d’ouverture à tous les types d’écriture, de littérature, « Lectures pour tous » offre la première interview d’Henry Miller pour une télévision. Entre Dieu et l’obscénité, à propos de « Big sur et les oranges de Jérôme Bosch ».

Henri Miller à propos de « Big sur et les oranges de Jérôme Bosch »

Dans « Lectures pour tous » en mai 1959

Octobre 1965 : le jeune Georges Perec s’explique sur l’intrigue et son processus d’écriture, sur ses personnages sans psychologie, reproductibles. Entourés de ces « Choses ».

Georges Perec à propos des « Choses »

Dans « Lectures pour tous » en octobre 1965

Juin 1964 : dans un plan de plus en plus serré sur son visage, que tout traverse, Man Ray revient sur Dada. Rien que l’écrivain. C’est l’une des spécificités de « Lectures pour tous » : l’interviewer (Pierre Desgraupes ici) disparaît quasiment, avec une caméra qui capte l’invité dans son corps, dans ses mouvements.

Man Ray sur Dada

Dans « Lectures pour tous » juin 1964

Novembre 1964 : Jorge Luis Borges, l’écrivain aveuglé, « ce très lent crépuscule » comme il dit, revient sur son œuvre.

Jorge Luis Borges revient sur son œuvre

Dans « Lectures pour tous » en novembre 1964

 

 

 

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  • Racaille la Rouge
    • Posté à 12h01 le 03/08/2012
    • 174747
      zig-zag

    Maintenant les animateurs pensent qu’ils sont des stars,ont un avis sur tout,le pompon étant avec canal+ ou quant vous avez un invité(c’est d’autant plus frustrant que l’invité est intéressant) qui a 2 mn entre 2 rubriques sans intérêts et 2 plages de pub.Seule la radio a conservé cette qualité d’écoute.

    • alangaja
      alangaja répond à Racaille la Rouge
      éthiopique
      • Posté à 12h14 le 03/08/2012
      • Internaute 93690
        éthiopique

      tout à fait. de toute manière je pense que la télé est sans doute le pire médium pour faire passer de la réflexion. la concurrence des images et du son, les changements de plan, tout cela nuit au développement de la pensée.

      • Anthony Boyer
        Anthony Boyer répond à alangaja
        Libraire Téméraire
        • Posté à 21h57 le 03/08/2012
        • Internaute 190787
          Libraire Téméraire

        Bien d’accord avec toi, la télévision me semble peu appropriée pour traiter de littérature. Et si les émissions sur la question ne sont pas légion, elles peinent toutefois à fasciner. La radio, selon moi, me semble bien mieux indiquée.

    • A déménagé le 24-12-2012
      • Posté à 23h38 le 03/08/2012
      • Internaute 154051
        non connue

      La télévision n’est que le reflet de la société. Il s’agit pour elle de diffuser des programmes susceptibles de capter le temps de cerveau disponible pour les publicitaires. Aujourd’hui la télévision est devenue nocive pour la santé mentale et physique des citoyens.
      Au Etats-Unis, des bureaux d’avocats intentent des « class actions » au motif que les chaînes de télévision, vendent un produits dont elles connaissent la nocivité en jouant sur des facteurs qui favorisent l’addiction. Par exemple, on sait que la télévision perturbe l’acquisition du language chez les tout-petits.
      En bonne logique, on ne devrait pas mettre un enfant jusqu’à 6 ans devant le poste. Mais malheureusement, beaucoup de parents regarde la télévision avec leur enfant de moins de 6 ans ou les mettent devant le poste pour avoir la paix durant un temps donné.
      Dans les années 50 la télévision était destinée aux adultes 1 heure par jours. Aujourd’hui dans un foyer typique en France elle est allumée 6 heures quotidiennement. Et à moins d’avoir toutes les chaînes du cable, d’être abonné à un programme de télévision afin de pouvoir choisir un programme intélligent, 95% du temps c’est de la daube !
      Espérer qu’un programme exceptionnel fera une différence c’est comme espérer que vous pouvez manger des frites et des plats en sauce toute la semaine et ensuite diminuer votre taux de mauvais cholestérol avec une simple fleur de brocoli le dimanche soir...

  • zinzolin09
    zinzolin09
    Mauvais esprit
    • Posté à 13h34 le 03/08/2012
    • Internaute 70144
      Mauvais esprit

    On se rend compte du décalage lorsqu’on regarde une vidéo d’une émission de France Inter, par exemple.
    L’invité est au centre de l’affaire, on le laisse (la plupart du temps et avec la plupart des journalistes) parler...
    Rien à voir avec les moulins à paroles cathodiques (devrait-on dire LCD, maintenant ?) qui ne laissent pas l’interviewé en placer une... il ne manquerait plus qu’il dise quelque chose qui déplairait au Président ou aux publicitaires...

  • ARAMIS2
    ARAMIS2
    militant associatif romancier
    • Posté à 14h48 le 03/08/2012
    • Internaute 49272
      militant associatif romancier

    On a même l’impression que, désormais, les tenants de la « catodie orthodoxe » ne sont plus là sur le petit écran, que pour mettre en scène leur seul petit monde superficiel. Ce ne sont plus des faisans, mais de paons. ARAMIS

    Lien

  • setori
    setori
    retraité
    • Posté à 15h36 le 03/08/2012
    • Internaute 43503
      retraité

    Très heureux d’avoir pu « revivre » ces moments de LECTURES pour TOUS que je suivais avec assiduité dans ces temps bénis où les « maître » étaient foison ! Par exemple revoir CELINE (en cravate s’il vous plait !) se plaindre que les gens devenaient « lourds » .Que dirait-il aujourd’hui .Et ces auteurs -CAMUS,PERREC- trop vite disparus ! Mais cette émission avait aussi pour vertu de nous faire connaître les « penseurs » étrangers .Max -Pol FOUCHET en étant leur porte-parole habituel . Au travers ces temps écoulés ,je mesure combien notre époque me parait « banalisée »,« forma-tisée » ,« plate » manquant sérieusement de densité .La technique ayant tout phagocyté ,reste peu de place à l’imagination créatrice ,à la curiosité intellectuelle pure .Oui ,comme le « prédisait BRASSENS ,on est tombé » bien bas ,bien bas »...

    • Anthony Boyer
      Anthony Boyer répond à setori
      Libraire Téméraire
      • Posté à 21h54 le 03/08/2012
      • Internaute 190787
        Libraire Téméraire

      Brassens est également délicieux à réécouter, que ce soit via la Radioscopie de l’ami Chancel qui lui était consacrée ou encore via un disque intitulé ’Ainsi parlait Georges Brassens ». D’un autre côté, le site l’Ina comporte de nombreuses choses très intéressantes sur lui. Les Radioscopies proposent également de réécouter certains artistes comme Brel ou Dali, cependant, les trouver n’est pas vraiment une sinécure.

      • setori
        setori répond à Anthony Boyer
        retraité
        • Posté à 12h01 le 04/08/2012
        • Internaute 43503
          retraité

        Avant c’était pas mieux ,c’était différent .Pour ceux qui comme moi ont vécu ces années là en étant déjà adultes ,il faut reconnaître que dans bien des domaines il y avait ce que l’on a coutume d’appeler des « pointures » ! Et c’était du profond,du dense ,du « pensé » .J’attribue ces changements intervenus à l’omniprésence de la « technique » au sens large ,et par voie de conséquence ,au recul des sciences humaines.Ça n’empêche pas les gens de vivre ,ils ont simplement moins de temps pour « penser »,pour se cultiver......

         
        • kodiak
          kodiak répond à setori
          myope
          • Posté à 14h56 le 04/08/2012
          • Internaute 148655
            myope

          « Penser, se cultiver ? C’est pour les faibles ! » - Aphorisme de la toute fin du second millénaire - début du 3ème.

          (phrase relevée - gravée sur le chambranle des ruines des toilettes de la maison de la Radio de Paris - par Jimmy Corroyeur, archéo-anthropologue. 876 mois après le grand Big Boum.

        1 autres commentaires
  • Anthony Boyer
    Anthony Boyer
    Libraire Téméraire
    • Posté à 21h42 le 03/08/2012
    • Internaute 190787
      Libraire Téméraire

    Sans vouloir jouer les nostalgiques de bon aloi et brandir la carte du « C’était mieux avant », notons toutefois que les écrivains de ce temps évoquaient des choses peut-être un brin moins nombrilistes que la grande majorité des écrivains français contemporains, ceux-ci appréciant particulièrement le fait de s’écouter parler, reconnaissons-le. J’ai beau aimer les livres et la littérature de tout mon être, je peine souvent à maintenir mon intérêt devant La grande librairie. Le format audiovisuel n’est peut-être pas bien adapté à cette forme d’expression.
    D’autre part, qui aujourd’hui pour écouter ces voix ? Mais les écouter est-ce que cela suffit encore ? Ne méritent-elles pas quelques instants de méditation ? Réécouter les interventions de Céline via les éditions Frémeaux et associés est délicieux mais, au sein de cette ère de la surcommunication, et de l’infopollution, les considérations littéraires de ce vieil atrabilaire ne récoltent pas plus d’attention qu’un tweet intempestif de la première dame de France. (désolé pour le cliché)
    Celine est impayable, il cherche ses mots, bute sur les phrases. C’est parfois une diction en trois petits points (art dans lequel, est-il utile de le préciser ici, il est le maître absolu). L’entendre raconter, débattre, émettre ses positions sur la littérature ou le travail du texte est assez savoureux.

    PS : notons, à titre anecdotique, que Charles Bukowski revient sur son intervention éméchée sur le plateau d’Apostrophes dans son ouvrage posthume paru en mars de cette année chez 13e note qui s’intitule « Shakespeare n’a jamais fait ça ». Il y évoque également Céline. J’avais rédigé un court papier sur cet inédit via mon blog : Le libraire téméraire

    En tout cas, merci pour cette bien belle sélection d’interview. On en oublierait presque que l’INA met à disposition des petits bijoux de la sorte.

  • Le Gaspésien
    • Posté à 17h47 le 04/08/2012
    • Internaute 119587

    C’est quoi, ce binze. Tous les liens vidéos sont out. Des documents INA ! !

  • Lemmy_Nothor
    Lemmy_Nothor
    Aintgonnaworkformaggiesfarm
    • Posté à 18h12 le 04/08/2012
    • Internaute 12434
      Aintgonnaworkformaggiesfarm

    Et durant la même époque, en amérique, il y avait une émission qui se nommait Le Sel de la Semaine, avec Fernand Séguin. Michel Simon, Goscinny, Jean Rostand, Henry Miller, Tati, enfin.....allez fouiller dans les archives, y’a des merveilles.

    Sel de la Semaine

  • pecu
    pecu
    retraité
    • Posté à 17h33 le 05/08/2012
    • Internaute 140471
      retraité

    Nostalgie quand tu nous tiens.... Mais à cette époque où le tube cathodique était balbutiant et l’écran pas encore plasma, les vrais détenteurs du pouvoir n’avaient pas encore mesuré tout le bénéfice qu’ils pouvaient retirer de l’étrange lucarne. Ils ont rattrapé le temps perdu pour faire de ce médium un formidable instrument de formatage des esprits. Pour preuve, je me contenterai d’un exemple tout simple. Pour booster la vente de certains produits, la grande distribution ne met pas en avant telle ou telle qualité mais se contente d’apposer une affichette : « Vu à la télé ». Tout est dit. Alors Camus, Prévert ou Céline, tout cela n’est pas très « vendeur », coco, comme disent les hommes de l’art. N’encombrons pas inutilement les cervelles avec des interrogations anxiogènes sur le sens de la vie. Le but du jeu est de vendre un max de soda ou de pop corn, merde !

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