Swissinfo 28/06/2012 à 11h44

La Suisse naturalise Rousseau pour son 300e anniversaire

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Frédéric Burnand | Correspondant à Genève de swissinfo.ch

Ce 28 juin marque le point d’orgue des célébrations du philosophe genevois, dont la Suisse est la principale initiatrice. Une reconnaissance officielle tardive, mais naturelle, tant l’auteur de La Nouvelle Héloïse a contribué à façonner l’image de marque du pays.

Ce n’est pas encore Woodstock. Mais les manifestations organisées pour l’anniversaire de Jean-Jacques Rousseau, né le 28 juin 1712, témoignent, par leur ampleur et leur diversité même, du vif intérêt que suscite encore ce Genevois du XVIIIème siècle.

Yvette Jaggi, ancienne responsable de l’agence de promotion culturelle Pro Helvetia et grande lectrice du philosophe, se réjouit :

« Le personnage et son œuvre tiennent. Qui d’autre aurait pu donner lieu à une diversité pareille d’événements culturels. Cela montre que les gens veulent en être »

Autre passionné, le journaliste et ancien directeur de la télévision suisse francophone Guillaume Chenevière souligne :

« C’est la première fois que la Suisse de façon générale revendique Rousseau comme partie de son patrimoine. Les ambassades ont créé des événements Rousseau un peu partout dans le monde. C’est pour moi une surprise. »

Ce que confirme à Paris Tanguy L’Aminot, chargé de recherche au CNRS, fondateur de la revue Etudes Jean-Jacques Rousseau, dans le hors-série que Le Monde consacre à Jean-Jacques Rousseau, le subversif :

« C’est un produit suisse ; en 2007, Genève a lancé un appel pour être le fédérateur des célébrations du tricentenaire. Cela arrange tout le monde, les Français en premier ».

Ultime geste de reconnaissance helvétique, le ministère des affaires étrangères (DFAE) fait paraître ce 28 juin une plaquette sur Rousseau et la Suisse.

Dans sa préface, le chef du DFAE Didier Burkhalter écrit :

« Chicané de son vivant par les Suisses et les Français, qui se réclament aujourd’hui de son héritage, Jean-Jacques Rousseau se révèle, 300 ans après sa naissance, comme un précurseur de la Suisse moderne, qui brille avant tout par sa créativité et par son esprit innovateur. »

La construction d’un mythe

Cette reconnaissance officielle de la Suisse peut sembler tardive, tant Rousseau a popularisé l’image de la Suisse au XVIIIème siècle dans l’Europe entière, en particulier avec son best-seller Julie ou La Nouvelle Héloïse (1761).

Dans la lettre XXIII de ce roman épistolaire, Rousseau brosse, par exemple, un tableau idyllique des montagnards valaisans. L’historien et journaliste valaisan Gérard Delaloye rappelle :

« Il raconte que l’argent est fort rare en Valais, mais que c’est pour cela que les habitants sont à leur aise car les denrées y sont importantes et les travaux des champs un plaisir ».

La réalité est pourtant moins rose, souligne Gérard Delaloye :

« Pendant tout l’Ancien régime, les familles paysannes envoyaient leurs enfants se faire massacrer sur les champs de bataille d’Europe contre monnaie sonnante et trébuchante. »

Dans sa correspondance avec Charles François de Montmorency, l’un de ses protecteurs, Rousseau précise sa vision de la Suisse :

« La Suisse entière est comme une grande ville divisée en treize quartiers, dont les uns sont sur les vallées, d’autres sur les coteaux, d’autres sur les montagnes (…) On ne croit plus parcourir des déserts quand on trouve des clochers parmi les sapins, des troupeaux sur les rochers, des manufactures dans des précipices, des ateliers sur les torrents. »

En dépeignant ainsi la Confédération des XIII cantons (1481-1789, dont Genève ne faisait pas partie), Rousseau reflète et renforce même un engouement naissant en Europe pour le petit pays alpin.

A partir du XVIIIème siècle, la Suisse devient en effet une destination très courue, comme le souligne Le voyage en Suisse, une anthologie composée par Claude Reichler et Roland Ruffieux (Robert Laffont, 1998).

« Après 1760, la Suisse fait partie des lieux que l’on visite (…) Genève, le lac Léman, l’Oberland bernois, le lac de Zurich et celui des Quatre-Cantons devinrent des lieux célèbres (…) De 1780 à 1840 environ, ce fut comme un délire. Les écrivains, les peintres, les musiciens, les nobles qui avaient retrouvé leur fortune, les bourgeois enrichis, tous vinrent en Suisse ».

Cet attrait pour les cimes helvétiques a permis à une industrie du tourisme de se développer tout au long du XIXème siècle. Toujours plus industrielle, la Suisse se drape alors en Suisse éternelle. Et réinvente son folklore pour servir aux touristes une image traditionnelle et idyllique du pays.

Et ce, comme le rappelle Gérard Delaloye, en réussissant des prouesses technologiques pour construire hôtels et chemins de fer en pleine montagne.

Parole au peuple

« En réalité, la Suisse a très peu pris à Rousseau. Elle l’a même beaucoup et longtemps ignoré. C’est plutôt Rousseau qui a beaucoup pris à la Suisse et qui la considère comme un modèle », souligne Guillaume Chenevière.

« Jean-Jacques a eu cette vision de la Suisse comme l’endroit au monde où on avait le mieux marié la nature sauvage et l’activité humaine. Selon Rousseau, la Suisse est une grande ville si bien organisée que les forêts, les précipices et les champs entourent de manière harmonieuse les maisons et les fabriques », déclare encore l’auteur de Rousseau, Une histoire genevoise, (Labor et Fides, 2012).

Mais l’exaltation de la nature n’est pas la seule raison pour laquelle Rousseau se passionne pour la Suisse. Le Genevois passe une partie de son enfance dans le quartier populaire de Saint-Gervais où son père horloger tient son atelier, « dans un milieu de militants contestataires épris de leurs droits. Cela a eu une importance décisive dans l’élaboration de son œuvre », écrit Tanguy L’Aminot.

Ce que confirme Guillaume Chenevière : « Rousseau a été très influencé par l’organisation politique de Genève et sa “stadtgemeinde” (assemblée de ville) calquée sur le modèle helvétique des “Landsgemeinde ” (assemblée de campagne), une organisation qui fait du citoyen le souverain suprême.

C’est donc sans grande difficulté que l’auteur le plus cité dans le Manifeste du parti communiste de Marx et Engels, dixit Yvette Yaggi, se retrouve célébré par le milliardaire et chantre de la démocratie directe helvétique Christoph Blocher.

Sur l’Ile Saint-Pierre, le tribun de l’UDC (droite nationaliste) organise en effet en 2001 et à ses frais une représentation du Devin du village, une pastorale entre bergers et bergères célébrant une Suisse idéalisée, comme le raconte Gérard Delaloye dans Aux sources de l’esprit suisse - De Rousseau à Blocher (l’Aire, 2004).

“La terre n’est à personne”

Le philosophe des Lumières s’en retrouve-il pour autant “ momifié ” par tant d’hommages et de récupérations ? Certainement pas, répond Christian Delécraz, commissaire de l’exposition “C’est de l’homme que j’ai à parler. Rousseau et l’inégalité” organisée par le Musée d’ethnographie de Genève.

En ces temps où les inégalités se creusent à nouveau, où les puissances tentent de s’accaparer terres et ressources naturelles, quel propos plus actuel, souligne Christian Delécraz, que cette sentence de Rousseau : “Les fruits sont à tous, la terre est à personne.”

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SwissInfo
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  • Matanapari
    Matanapari
    Woman inside
    • Posté à 12h25 le 28/06/2012
    • 182966
      Woman inside

    Il y a eu un doc sur Rousseau sur Arte, je n’ai pas pu le voir en entier, la vie d’un oisif en quête de reconnaissance, bien au chaud chez « maman », ça m’a vite énervé.
    Ses textes ne sont que les images d’un poisson pilote gravitant autour de la bourgeoisie.
    Ce n’est pas ma vision d’une philosophie qui grandis l’homme.
    Les Suisse peuvent se l’accaparer, je leur laisse volontiers.

    • jck
      jck répond à Matanapari
      • Posté à 00h58 le 29/06/2012
      • Internaute 27688

      « Rousseau est par excellence, l’homme que l’on discute sans le connaître. »

  • Eusèbe
    Eusèbe
    jamais le temps de tout faire
    • Posté à 12h24 le 28/06/2012
    • Internaute 158922
      jamais le temps de tout faire

    La rapidité suisse....

  • pablico
    pablico
    Co-NOBEL de la Paix
    • Posté à 13h34 le 28/06/2012
    • Internaute 14278
      Co-NOBEL de la Paix

    quoi ?
    un autre expatrié financier post mortem ! !

    l’Europe est foutue ! !

  • la choukette
    la choukette
    libre penseur si possible
    • Posté à 15h03 le 28/06/2012
    • Internaute 90914
      libre penseur si possible

    « La construction d’un mythe » et sa destruction aussi :

    « les noirs sont aussi singuliers de caractère que de couleur »

    « Je suis persuadé que nous ne connaissons d’hommes que les Européens »

    J J Rousseau

    bon a coté de Montesquieu ça reste gentillet c’est certain :

    « on ne peut se mettre dans l’idée que dieu qui est un être sage ait mis une âme bonne dans un corps tout noir... “

    ah qu’est ce qu’on rigole avec vos idoles ! ! ! !

    • Kaliayev
      Kaliayev répond à la choukette
      Riendutoutiste de gauche
      • Posté à 16h47 le 28/06/2012
      • 181345
        Riendutoutiste de gauche

      Paraît même qu’il a pas inventé l’avion, ni la mécanique quantique ... quel nul, décidément.
      Plus sérieusement, si tu permets, ton commentaire n’a pas beaucoup de sens : il faut remettre les citations dans leur contexte, et surtout leur époque. Ca n’excuse pas l’esclavage, certes, on aime ou on n’aime pas, mais on peut difficilement en vouloir à quelqu’un de ne pas avoir 300 ans d’avance (je dis bien 300, parce qu’aujourd’hui encore, des gens pensent exactement ce que vous citez de Rousseau ou Montesquieu). Tout le monde ne peut pas être visionnaire ou en avance sur son temps.
      M’enfin, tu libre-penses peut-être que Galilee était un naze qui pensait que Jupiter n’avait que 4 satellites ...

      • la choukette
        la choukette répond à Kaliayev
        libre penseur si possible
        • Posté à 18h14 le 28/06/2012
        • Internaute 90914
          libre penseur si possible

        je penses surtout que vous manquez d’humour,

        le but c’est pas de cracher sur Rousseau juste de tempérer l’engouement,

        l’oeuvre de Céline est plus que respectable et Dieudonné reste l’un des meilleurs comique français,

        et on aura beau couvrir de fleur la mémoire de Thierry Roland, ca ne retire en rien ces propos ultra racistes.

        vous comprenez mieux ?

         
        • Kaliayev
          Kaliayev répond à la choukette
          Riendutoutiste de gauche
          • Posté à 19h13 le 28/06/2012
          • 181345
            Riendutoutiste de gauche

          Au temps pour moi ... (et chapeau pour les trois exemples : -p )

        1 autres commentaires
    • patoche999
      patoche999 répond à la choukette
      professeur de guitare
      • Posté à 21h13 le 28/06/2012
      • Expert 171862
        professeur de guitare

      Toute une époque ma brave dame, ou mon brave monsieur.

  • Nadia Aouassi
    Nadia Aouassi
    Employée
    • Posté à 15h36 le 28/06/2012
    • Internaute 68357
      Employée

    « Rousseau revient notre société est devenu folle “.

    • Conventionnel
      Conventionnel répond à Nadia Aouassi
      On ne peut régner innocemment
      • Posté à 13h58 le 29/06/2012
      • Internaute 169038
        On ne peut régner innocemment

      Et tant que tu y es, pourrais-tu passer par le cimetière de Valmondois, pour y prendre l’ami Bescherelle ?

  • redux
    • Posté à 23h34 le 28/06/2012
    • 184283

    Je le maudis,ses idées de contrat social le suisse aurait pu se les garder pour son pays.
    Cela a fait de nous un pays semi communiste , ah si seulement on avait écoute Voltaire !

    • karlM
      karlM répond à redux
      Précaire
      • Posté à 23h43 le 28/06/2012
      • Internaute 21378
        Précaire

      fais toi un tatouage !
      « Un pays bien organisé est celui où un petit nombre fait travailler un grand nombre, est nourri par lui et le gouverne » Voltaire.

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