âme 30/05/2012 à 14h43

Les « Rochers de lettrés » au musée Guimet : au coeur de la culture chinoise

Bertrand Mialaret | Mychinesebooks.com


Affiche de l’expo du musée Guimet

On peut visiter jusqu’au 25 juin, au musée Guimet, à Paris, une belle exposition consacrée aux lettrés chinois, à travers les « rochers de lettrés » et les objets qui constituent leurs « trésors ».

Contrairement à l’Occident, ce sont les pierres plus que le végétal qui jouent un rôle essentiel dans les jardins chinois. Les rochers tourmentés et monumentaux vont dès le VIIe siècle commencer à peupler les cabinets d’études des lettrés sous une forme plus réduite et en les installant sur des socles en bois précieux.

La vogue des « rochers de lettrés » va persister jusqu’à nos jours et devenir l’un des éléments essentiels de l’esprit des lettrés.

Les rochers au cœur des jardins chinois


Œuvre présentée dans l’expo « Rochers de lettrés » (Musée Guimet)

Les premiers jardins étaient en réalité de grands parcs impériaux. Dès la dynastie des Tang (618-907), se développent des jardins privés chez les haut fonctionnaires, les aristocrates et les artistes lettrés et leurs éléments essentiels sont l’eau et la montagne, qui peut être suggérée par des pierres dressées.

Comme le dit Yolaine Escande, calligraphe, directrice de recherche au CNRS, spécialiste des arts graphiques chinois, dans un livre remarquable, « Montagnes et eaux, la culture du Shanshui » (éd. Hermann, 2005) :

« Les rochers jouent un rôle primordial dans le jardin, en étant plus importants encore que les arbres ou les fleurs. Le plus étonnant, c’est que ce sont des rochers bizarres ou étranges, grotesques, qui sont les plus recherchés, en particulier ceux extraits des fonds du lac Tai. Le rocher est considéré comme un catalyseur d’énergie : il est à la fois un capteur de l’énergie cosmique et son retransmetteur… Le rocher n’est pas pour les Chinois un objet, mais un être vivant au même titre que tous les existants de l’univers. »

Elle le rappelait récemment lors d’une conférence au musée, dans le cadre du cycle « La nature des lettrés » préparé par son directeur artistique, Hubert Laot.

L’épisode de Mi Fu (1051-1107), peintre, poète, calligraphe, collectionneur, est caractéristique : dans des habits de cérémonie, il se prosterne devant un rocher et l’appelle « grand frère rocher » ; cela lui coûta son poste de gouverneur.

Le rocher devient l’incarnation de la rectitude du lettré qui ne fait guère de concessions.

Une exposition multiforme


Œuvre présentée dans l’expo « Rochers de lettrés » (Musée Guimet)

Pour Catherine Delacour, commissaire de l’exposition, les pièces, en majorité, proviennent de la collection personnelle d’un lettré, Zeng Xiaojun, dont certaines des œuvres sont également exposées. De magnifiques rochers de lettrés sont accompagnés de peintures évoquant les lettrés chinois et des « trésors » des lettrés : pinceaux et porte-pinceaux, pierres à encre, papier…

On peut regretter l’absence des pains d’encre, qui sont des œuvres d’art et peut-être de quelques panneaux de commentaire. On pourra se reporter sur le sujet à un livre superbe de Lucien X. Polastron , « Le Trésor des Lettrés » (Imprimerie nationale, 2010).

On peut admirer également un écran de table en bois de huanghuali autour d’une plaque de pierre au motif de chien céleste. Mais les plaques de marbre de Dali, ces « pierres de rêve », en écran ou comme élément de mobilier, sont peu présentes alors qu’elles continuent à être découpées et appréciées aujourd’hui. Le mobilier du cabinet de lettré est tout à fait remarquable même si l’on peut préférer le classicisme des meubles Ming exposés au musée de Shanghai.

Les tailles et les formes des « rochers de lettrés » sont variables et classées selon leur provenance. Les pierres de Lingbi (de la province de Anhui), très prisées, aux formes naturelles, ne sont ni coupées ni taillées ; dures, elles produisent un son métallique.

Les pierres du lac Tai sont surtout utilisées dans les jardins, récupérées ou vieillies dans le lac, elles sont ridées, perforées, « transparentes » et donnent une impression de légèreté. Les pierres de Ying dans les provinces du Guandong et du Guanxi sont également célèbres.

L’art et les lettrés


Œuvre présentée dans l’expo « Rochers de lettrés » (Musée Guimet)

Les lettrés sont généralement des fonctionnaires qui ont passé les examens impériaux et ce sont eux qui ont théorisé la pratique des arts : écriture, musique, peinture, poésie. En dehors de ces arts, il n’y a pas de théorie esthétique.

Pierres de lettrés et rochers sont investis des mêmes qualités et répondent aux montagnes et aux grottes dont les entrées sont souvent entourées d’inscriptions sculptées dans la pierre. Montagnes et rochers représentent en fait la force créatrice du monde.

Le chaos originel est simple et brut. C’est l’esthétique du naturel, le refus de l’artifice, qui intéresse le lettré ; le bizarre et parfois le laid sont privilégiés, le beau est souvent considéré comme ornemental.

La pratique des arts permet de prendre du recul, de résister aux pressions du pouvoir et de maintenir son intégrité. Comme l’écrit le grand poète Su Shi (Su Dongpo) (1037-1101) dans « Commémorations » (in « Commentaires », traduit par Stéphane Feuillas, collection Bibliothèque chinoise, Les Belles Letttres, 2010) :

« Rares sont les lettrés qui peuvent respecter l’équité et suivre leurs principes. Ceux qui vivent retirés, à l’aise dans leurs habitudes, ont du mal à en sortir et ceux qui se sont engagés, avides de profit, oublient de rentrer chez eux. »

Infos pratiques
Rochers de lettrés

Musée Guimet, 6, place d'Iéna 75016 Paris. Jusqu'au 25 juin 2012. Entrée : 8€, tarif réduit 6€. Site web : http://www.guimet.fr

 

  • 3701 visites
  • 5 réactions
Vous devez être connecté pour commenter : or Inscription
  • Hurz
    Hurz
    -
    • Posté à 16h01 le 30/05/2012
    • Internaute 110884
      -

    Merci pour cet article, ça change de la dérive de l’Obs89 vers le public de Relent-Garros et l’Euro de foutre.

  • TienTien
    TienTien
    impavide devant les ruines de (...)
    • Posté à 17h38 le 30/05/2012
    • Internaute 86881
      impavide devant les ruines de (...)

    Merci pour cet article qui relève un peu le niveau général souvent trop consacré aux « petites phrases » politiciennes et autres fadaises pseudo sportives.
    Les notices bibliographiques donnent envie de se payer un ou deux beaux ouvrages.

  • Acéphale
    Acéphale
    A l'ouest
    • Posté à 17h46 le 30/05/2012
    • Internaute 62900
      A l'ouest

    Merci beaucoup.

  • licia
    licia
    de-ci de-là
    • Posté à 23h10 le 30/05/2012
    • Internaute 118601
      de-ci de-là

    Un peu d’air pur de temps à autres et se plonger dans d’autres choses que les nouvelles quotidiennes pessimistes habituelles.

  • kodiak
    kodiak
    myope
    • Posté à 09h51 le 31/05/2012
    • Internaute 148655
      myope

    Quel bel article. J’espère que Ma Fillipeti ne va pas s’occuper que de maintenir verrouillées les calamiteuses politiques des services de son ministère. Par pitié fermez les bans. Retour de l’accès - avec un petit filtre à pochetrons à l’entrée - des musées pour les pauvres et les précaires ! Gratuité - ou accès après cotisation symbolique - à TOUS les biens dits culturels par tous les mêmes ci-devants « exclus » ! Et crédits accordés pour constituer des stocks en open-access via internet des productions et évènements à caractère public !

Verbes thématiques