On a visité le musée virtuel de Google : l’avis de trois passionnés
Tomber sous le charme de la Joconde, s’extasier devant le piqué de la « Grande Jatte » ou reprendre son souffle dans une galerie du Museum of Modern Arts (MoMA) de New York ? Tout cela sans quitter son fauteuil ? C’est désormais possible grâce à la numérisation de nombreuses œuvres d’art par les équipes de Google.
Le géant du Web veut mettre en ligne, sur le modèle de son Street View, les collections du monde entier. Vaste projet entamé l’année dernière et qui a connu un grand coup d’accélérateur début avril. Déjà 151 musées à portée de clic ! L a geekosphère se pâme. Bientôt, on nous collera des lunettes 3D sur les yeux pour une déambulation plus vraie que nature.
Les caméras à l’œuvre à l’intérieur de la Maison Blanche
Le Google Art Project permet à chacun de composer son propre musée en piochant une salle ici, un tableau-là. L’art à l’ère du zapping. Pour Rue89, un artiste, une historienne de l’art et un déterreur de patrimoine ont accepté de nous guider à travers les couloirs numériques de leur musée idéal.
- Sorbelli : « Cela manque de chair »
- Kramer : « Pas de foule, pas de gardien »
- Denizeau : « Idéal pour les musées deux étoiles »
Alberto Sorbelli ou l’artiste pute. Ce grand gaillard à l’accent italien est connu pour faire le trottoir... dans les musées.
En tenue légère, il arpente les galeries. Postures lascives, clins d’œil racoleurs et réactions effrayés des gardiens. Qui cognent. Tant mieux, le but de ces performances est de réveiller les corps. « Faut vivre, merde. »
Les musées ? Pas vraiment le truc de Sorbelli.
« Ces cathédrales préchant le dogme de la Culture me dégoûtent. Ce sont des lieux morts où l’art étouffe. »
Notre visite virtuelle s’annonce péchue.
Les flirts virtuels se finissent mal en général
On commence devant « Jupiter et Io », au Kunsthistorischen museum à Vienne. Le père des dieux se change en nuage pour séduire la prêtresse sans éveiller les soupçons de sa femme Héra. Etreinte vaporeuse saisie par Le Corrège. Métaphore du « flirt informatique », de la virtualisation du monde.
« C’est Meetic qui rencontre le mythique. »
L’histoire se finit mal. Héra flaire la tromperie, rapplique. Jupiter n’a que le temps de changer Io en génisse. Héra, à qui on ne l’a fait pas, fait sacrifier l’animal. Pas glop.
Triste illustration de la virtualisation de nos vies. Commentaire de Sorbelli (à prononcer avec un accent italien très villa Borghèse) :
« Tout cela manque de chair. La numérisation, c’est bien pour des personnes immobilisés, à l’hosto ou en prison, mais pour les autres c’est comme regarder un porno plutôt que d’avoir une vraie relation sexuelle. Manque l’odeur, la sueur, la bave. C’est de l’informatique, de l’information. Pas une vraie expérience. »
Orgasme devant « La Ronde de nuit »
Sorbelli sait de quoi il parle. Il a déjà éprouvé des chocs physiques dans des musées. Le syndrome de Stendhal : devant une œuvre d’art, certains pissent, vomissent, s’évanouissent… Lui a eu un orgasme. Au Rijskmuseum, à Amsterdam. Il avait 15 ans. Le début de sa passion pour l’esthétique.
« C’était peut-être devant “La Ronde de nuit” de Rembrandt. »
Clapotis sur le clavier. On débarque dans la salle virtuelle. Rapide coup d’œil. Rien. Pas d’orgasme.
« Tu vois, c’est nul en ligne. »
Direction l’Institut d’art de Chicago pour admirer « Grande Jatte » de Georges Seurat. L’oeuvre est numérisée en très haute qualité. Manière d’apprécier la finesse du piqué.
« Seurat est l’un des grands, l’équivalent de Léonard de Vinci. C’est une pop star aux Etats-Unis, mais il est quasi inconnu en France. Son génie fut d’avoir brisé les codes. »
Briser les codes. Etre créatif. Inventif. Une idée vient à l’esprit de Sorbelli :
« Là, pour l’instant, c’est un peu comme si on filmait des livres. C’est idiot. Pl utôt que de rendre virtuel des tableaux existants, pourquoi ne pas créer un musée d’œuvres virtuelles ? Internet permet de nouvelles dispositions artistiques, un peu comme la peinture à l’huile a permis d’ouvrir le champ des possibles. »
Sorbelli cherche un homme
Dernier stop : la galerie d’art de la Nouvelle-Galles du Sud, à Sydney. S’y trouve Diogène, peint par le britannique John Waterhouse.
Ce n’est pas le peintre qui intéresse Sorbelli, mais le sujet. Le cynique dans sa jarre. Il se lève, lit du Nietzsche, s’emballe :
« C’est ça la posture de l’artiste. Ne pas se soucier des codes de bonne conduite ou des règles esthétiques. Ne pas se laisser enfermer pour l’éternité figée dans des musées, physiques ou virtuels. »
Tapinez plutôt. Sorbelli, exclu de l’Ecole des beaux-arts pour ses « provocations », a un dernier conseil pour la route :
« Allez jeter un oeil à la Frick Collection . Ce type s’est entouré de merveilles. Avec le Prado, c’est l’un des rares endroits qui n’a pas que de la merde. »
- Sur Rue89Google Art Project : le musée virtuel, une expérience « froide »
- Sur google.frLe site du Google Art Project
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Pas loin
Pas loin
Lisez à l’occasion le Musée Imaginaire de Malraux... Son optimisme face au flots d’images dans les livres illustrés fait un bien certain.
Pensez que Baudelaire s’extasiait pour Michel-Ange dont il n’avait vu que de sales gravures, reproduites en noir et blanc par on ne sait qui... et qu’il reste un des meilleurs critiques de son temps.
J’aurais aussi envie de vous inciter à étudier la notion d’aura chez Walter Benjamin et ce qu’il fait de la reproduction d’une oeuvre d’art par la technologie.
Au final, cet élitisme qui juge l’émotion par rapport à son authenticité supposée me fait doucement rigoler.
Et transmettre un message reste plus intéressant que de considérer les « vraies » conditions qui permettraient d’en profiter au mieux...




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