Rencontre 02/04/2012 à 17h04

Russel Banks : « Internet a gommé la frontière réalité-fantasme »

Hubert Artus | Rue89


« Lointain souvenir de la peau » de Russell Banks

En 1995, Russel Banks publiait « Sous le règne de Bone », un portrait de la « zone » urbaine doublé d’une charge contre l’Amérique qui abandonne ses enfants à leur sort.

Paru l’an dernier aux Etats-Unis et la semaine dernière en France, « Lointain souvenir de la peau » dresse le même constat… en pire.

A la zone de Bone ont succédé les bas-fonds du Kid, 21 ans, condamné pour avoir tripoté une mineure rencontrée sur Internet.

Equipé d’un bracelet électronique, il ne peut s’approcher des lieux fréquentés par les enfants, et il lui est interdit de se connecter à Internet.

Il vit avec un iguane prénommé Iggy (la référence est claire), sous le viaduc de Calusa à Miami. Avec lui : violeurs en série, exhibitionnistes, tous sujets à la même condamnation que lui.

Rattrapé par un professeur qui veut en faire un sujet d’étude, le jeune homme va s’extraire tout seul de son crime, et entamer une rédemption impossible.

Audacieux défi que de faire d’un délinquant sexuel un héros romanesque. D’une stupéfiante force visuelle, le nouveau roman de Banks est une variation sur le thème « surveiller et punir », mais aussi le commerce des fantasmes et la recherche de l’identité dans un monde digitalisé.

Rue89 a rencontré le « grand écrivain américain » pour une interview où il dit tout du processus de création du livre, et des difficultés qu’il a rencontrées.

Que représente Internet, pour vous ?

Un outil d’une puissance remarquable pour fournir, récolter, partager et trier des informations. Le Kid, lui, se rend compte, après avoir lu et s’être inspiré de la Genèse, qu’Internet est le serpent du jardin d’Eden, et que la pornographie y est le fruit défendu.

On peut concevoir non seulement Internet, mais cette forme numérisée de rapports entre les êtres humains, comme on conçoit l’alcool, le tabac, les jeux d’argent ou même les drogues : une chose appréciable, puissante, mais très dangereuse.

Il importe d’avoir conscience de ses dangers pour pouvoir l’apprécier et en utiliser le pouvoir. Internet a introduit un bouleversement radical des modes de communication, d’échanges et de relation.

C’est le sens même de mon titre, d’ailleurs. Nous sommes une espèce parmi d’autres chez les primates développés, mais plus que les autres, nous dépendons du contact physique pour communiquer.

Or, Internet élimine tout ça, aplatit toutes les dimensions de la relation. C’est un grand danger, dans la vie quotidienne comme dans la vie érotique.

Jusqu’à, présent, la ligne séparant la réalité du rêve et du fantasme était bien définie, sauf peut-être pour les schizophrènes. A présent, elle a été remplacée par une zone trouble, dont il est peu évident de se rendre compte quand on l’a franchie. Surtout dans le domaine de la pornographie.

Quel en a été votre usage pour ce livre ?

J’y ai puisé énormément d’informations sur les mécanismes judiciaires conçus aux Etats-Unis pour traiter les cas d’abus sexuels, en particulier contre les enfants. Il y a eu ces dernières années une prolifération de ces lois.

Quant à l’histoire qui sous-tend celle du livre, celle d’une communauté d’hommes vivant sous une autoroute en Floride, elle m’est arrivée en lisant le Miami Herald en ligne, comme je le fais depuis quatorze ans. J’y ai lu cet article sur une sorte de campement où vivaient des coupables d’agressions sexuelles, à qui on avait interdit des zones fréquentées par des enfants : exhibitionnistes et coupables de prostitution infantile vivaient parqués sous ce pont.

J’ai lu l’évolution des faits, puis suis allé sur place, depuis Miami Beach où j’habite. Pour sentir et entendre ces lieux, où on vit dans la crasse et le bruit incessant des voitures. J’ai ensuite ajouté des anecdotes réelles, comme celle du fils d’un de mes amis. A 20 ans, il avait eu une relation sexuelle avec une fille de 15 ans, sans voir qu’elle était mineure. Il a été condamné.

Et puis, sur Internet, j’ai regardé et acheté des films pornos, pour voir ce qui était accessible, de quelle nature était ce commerce sur le Web. J’en ai été consommateur. J’ai participé à ce grand secteur de l’économie qu’on appelle pornographie !

Qu’en retirez-vous ?

C’est difficile à dire. Un écrivain suit ses personnages, il va où ils le conduisent. Voit le monde à travers leurs yeux. Je ne crois pas avoir jamais observé le monde à travers les yeux de quelqu’un qui vivait dans un univers aussi sordide que le Kid.

Un autre personnage m’a posé problème : cet avocat qui organise des parties avec des enfants. Lui, j’ai pu décrire son monde, mais pas le voir avec ses yeux. C’est la première fois que ça m’arrivait. Avec lui, j’ai atteint les limites de mon imagination. Pour la première fois de ma carrière.

Que vous inspirent les primaires du Parti républicain, pour le moment ?

Ce n’est pas une source d’inspiration (rire) ! Elle est à certains égards assez surprenante, cette campagne républicaine. Et finalement, j’en suis content : on a quand même l’impression qu’Obama a des chances de gagner les élections, ne serait-ce que par défaut car les républicains lui rendent le jeu facile. Ce qui est fascinant, dans l’évolution récente des campagnes républicaines aux Etats-Unis, ce sont les peurs qu’elles ont révélées. Deux, selon moi, en particulier.

La première leur a tout récemment explosé à la figure : la peur de la sexualité féminine. La droite revient sur la question du contrôle de la contraception, qui finalement n’est rien d’autre qu’une angoisse face au pouvoir des femmes. Il s’agit d’une peur très ancrée dans la culture américaine, qui revient à présent avec une force étonnante.

La seconde peur s’est manifestée il y a quatre ans. L’intensité de la colère dont Obama fut la cible n’est pas qu’une question de désaccord politique : ils ont peur de lui parce qu’il est noir.

Quel bilan faites-vous de la présidence d’Obama ?

Il a pour lui l’amélioration de la situation économique et la volonté de mettre un terme aux guerres en Irak et en Afghanistan. Ce sont ici les deux grandes préoccupations des Américains. La gauche du Parti démocrate lui a fait la critique constante de ne pas être assez progressiste, ce qui est vrai : politiquement, Obama est plutôt à la droite de Bill Clinton.

Personnellement, je ne suis pas d’accord avec plusieurs de ses décisions : le fait de ne pas avoir fermé Guantanamo, de ne pas être revenu sur le Patriot Act, les personnes desquelles il s’est entouré en matière économique.

D’un autre côté, il est très cultivé, très intelligent, patient, et très bon négociateur. Ce n’est que du positif. Ça fait bien longtemps que nous n’avions pas eu un président dont on pouvait dire ça. Personnellement, je n’en ai pas connu un seul qui rassemblait toutes ces qualités. Mais il est vrai qu’il n’est pas très progressiste.

MERCI RIVERAINS ! kafrine
Infos pratiques

« Lointain souvenir de la peau » de Russel Banks - trad. Pierre Furlan - Actes Sud - 450 p - 23.80 euros

Durant notre interview, les propos de l'auteur étaient traduits par Anne-Laure Tissut, traductrice, que nous remercions.

Aller plus loin
  • 10522 visites
  • 15 réactions
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  • tOrDrE L¤RdRe
    tOrDrE L¤RdRe
    VALLSS89
    • Posté à 17h09 le 02/04/2012
    • Internaute 50571
      VALLSS89

    j’avais bien aimé Sous le règne de Bone.
    Triste nouvelle : Harry Crews est mort.

  • inspecteur crouton
    • Posté à 18h12 le 02/04/2012
    • Internaute 118828
      modéré

    « Obama n’est pas un malade mental, ce qui est extrêmement rare dans l’histoire des présidents américains. » (dans les Inrocks)

    .Faut pas lui présenter le nôtre.

  • Pas tripette.
    Pas tripette.
    Si j'aurais su, j'aurais po lu.
    • Posté à 19h23 le 02/04/2012
    • Internaute 117974
      Si j'aurais su, j'aurais po lu.

    Un nouveau Russel Banks est une bonne nouvelle, pour moi du moins, mais je m’étonne toujours comme Sous le règne de Bone est le livre le plus cité de l’auteur. Pas un mauvais livre, ce n’est pas ce que je veux dire, seulement je trouve que le héros Chappie n’a pas la profondeur de Wade Whitehouse dans Affliction ou celle de Owen Brown dans Pourfendeur de nuages. Enfin, chacun ses préférences.

    Bon, en fait le truc que je voulais demander : pas moyen de régler la balance des voix dans l’interview complète ? Parce que là tout se superpose par moment et j n’y comprends que dalle. C’est quand même dommage (et puis un nouveau cornet acoustique ça coûte cher).

    • Nain Glumeux
      Nain Glumeux répond à Pas tripette.
      Nalyseur de proximité.
      • Posté à 20h38 le 02/04/2012
      • Internaute 148099
        Nalyseur de proximité.

      Enfin, chacun ses préférences

      « American Darling », de très loin.

      • Pi.K
        Pi.K répond à Nain Glumeux
        Vilain Parisien
        • Posté à 22h13 le 02/04/2012
        • Internaute 105016
          Vilain Parisien

        Il est magnifique. Pour ma part, je suis « entré » dans l’œuvre de Banks par Continents à la dérive, j’y reste très attaché. De beaux lendemains m’a lui aussi beaucoup marqué, alors qu’il s’inscrit dans un registre totalement différent (il n’a pas la dimension « épopée » qu’on trouve dans Sous le règne de Bone ou American Darling).

        Vivement l’été, que je puisse consacrer un peu de temps aux romans.

         
        • A déménagé le 2 1 2013
          • Posté à 10h29 le 03/04/2012
          • Internaute 108490

          Merci à tous pour ces références !
          Je n’avais encore jamais ouvert un roman de Banks ( enfin, si , mais de Ian : o) ) , et vous me donnez sacrément envie d’y plonger !

        • Nain Glumeux
          Nain Glumeux répond à Pi.K
          Nalyseur de proximité.
          • Posté à 10h45 le 03/04/2012
          • Internaute 148099
            Nalyseur de proximité.

          SI vous avez aimé « American Darling », je me permets, si toutefois vous ne connaitriez pas, de vous signaler Les yeux dans les arbres de Barbara Kingsolver

          • Pi.K
            Pi.K répond à Nain Glumeux
            Vilain Parisien
            • Posté à 10h56 le 03/04/2012
            • Internaute 105016
              Vilain Parisien

            Ah non, je ne connaissais pas ! Merci :) J’espère que j’aurai un peu de temps pour lire cet été...

        3 autres commentaires
  • EdkOb
    • Posté à 00h41 le 03/04/2012
    • Internaute 85736

    De beaux lendemains

    Pas mieux, sauf les romans suivants.

    Merci pour cet article. Il y a des gens qui nous changent. Banks me change.

  • zygzornifle
    zygzornifle
    Poussière d'étoiles
    • Posté à 08h41 le 03/04/2012
    • Internaute 160367
      Poussière d'étoiles

    « Internet a gommé la frontière réalité-fantasme »

  • Résistant89
    Résistant89
    Contre la bien pensance
    • Posté à 08h52 le 03/04/2012
    • 184389
      Contre la bien pensance

    « Internet a gommé la frontière réalité-fantasme » ?

    C’est ce que l’on peut constater en parcourant 89 : le fantasme socialiste se prend pour une réalité.

    Plus dure sera la chute, lors de la réélection !

    • Vivre libre ou mourir
      Vivre libre ou mourir répond à Résistant89
      Europe ? SALOPE !
      • Posté à 09h33 le 03/04/2012
      • 182797
        Europe ? SALOPE !

      Vous savez qu’un résistant résiste face au pouvoir en place ? Vous voulez dire que sarkozy serait de gauche alors ? Puisque vous n’arrêtez pas de dire que vous êtes de droite...

      Votre pseudonyme est une honte, j’espère que les juges vous retrouveront vous aussi...

    • Tin TIMP
      Tin TIMP répond à Résistant89
      La méduse du radeau
      • Posté à 10h20 le 03/04/2012
      • 175744
        La méduse du radeau

      M’enfin, pour une fois que ce site aborde un sujet un tout petit peu intéressant ET de façon pas trop bête, pourquoi vous la ramenez avec votre obsession politique ? Il n’y a pas que les élections dans la vie. Le monde continue de tourner sans que les embrouilles entre droitistes et guauchos n’y changent rien. Trouvez-vous un hobby, mon vieux et foutez nous la paix.

  • Racaille la Rouge
    • Posté à 09h31 le 03/04/2012
    • 174747
      zig-zag

    Ce livres comme tous ceux de R.Banks est saisissant, tous ses livres nous imprégnent et c’est une musique que l’on entends longtemps.

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