Youssoupha : « Le rap, la plus belle chose que j'ai rencontrée en France »
Pour Youssoupha, après le fantasme du retour en Afrique et le rap de rue, l’avenir se joue en France, là où son fils grandit. Rencontre.
En arrivant à Osny (95) à l’âge de 10 ans, Youssoupha n’a qu’une idée en tête : « La France, les études, la réussite. »
Mais le rêve vacille : une enfance entre l’école et les potes incarcérés, un petit paquet de diplômes mais toujours pas d’emploi. Un parcours parfois amer aujourd’hui gravé dans ses disques de rap, une passion devenue un job par défaut qui lui aura permis de s’inventer une trajectoire imprévue mais qui n’a pour autant pas éteint le feu.
« Personne ne guérit de son enfance », rappait le Malien Oxmo Puccino en 1997. C’est cette colère impassible qui filtre aujourd’hui à travers ses grands yeux fixes et son parler calme. Une rancœur contre le rêve qui n’était qu’un rêve, en dépit de la détente qui berce sa vie d’aujourd’hui. Cette amertume rentrée qui préside à toute écriture rap, qui propulse sans y penser ces mots un peu hauts qui lui ont valu les foudres du journaliste Eric Zemmour, pourfendeur de ces verbes dont il ne saisit ni l’emphase, le réalisme déviant ou les grammaires blessées.
Une campagne électorale qui le « crispe »
Une attitude qui le garde de devenir tout à fait ce que certains journalistes voudraient voir en lui : un rappeur à leur image, un lascar avec des diplômes, un banlieusard qui sait parler.
Approché par un candidat à la présidentielle dont il taira le nom, « parce que je ne suis pas à l’aise avec ça », il n’est de toutes façons pas homme à faire des ronds de jambes, à danser parce qu’il faut danser, sidéré par une campagne électorale qui le « crispe, qui n’est que succession de petites phrases, de piques, de gimmicks médiatiques, d’accumulations de petites crottes de nez qui ne touchent jamais au fond, à la vie des gens ».
Mais il y a plus. Au-delà des coups d’éclat et des chiffres de vente – qui se portent très bien –, Youssoupha raconte autre chose. Du gamin déçu à l’étudiant qui méprise la galère, du rêve d’un retour au pays à la naissance d’un enfant qui le retient ici pour toujours, sa discographie fonctionne comme un témoignage de ce chemin qu’empruntent des milliers d’Africains.
A l’occasion de la sortie de l’énigmatique « Noir D**** », il regarde en arrière. La réalité qu’il raconte ici n’est pas celle d’une star du rap, plutôt celle d’un jeune immigré qui a réussi à s’en tirer en sortant des disques. Le rêve n’est jamais qu’un rêve, avec lequel on s’arrange.
Rue89 : Votre disque est parcouru par la peur de perdre votre identité africaine, par l’obsession de vos racines…
Youssoupha : C’est quelque chose qui me travaille. Dans l’album je dis : « J’ai tant négligé l’Afrique, que j’ai du devenir un peu babtou. » C’est une manière ironique, pour moi qui suis identifié dans le milieu rap comme un Africain, le « lyriciste bantou » aux textes empreints de références de blédard, de dire que finalement je ne suis pas si blédard que ça.
Dans le fond, je suis beaucoup plus d’ici que de là-bas. J’ai passé mon adolescence en France, j’y ai terminé mes études, ai sorti des disques, eu un enfant… Petit à petit, certaines choses s’effacent. Ce qui ne veut pas dire que je n’accepte pas mon intégration française, mais je cherche aussi à m’accrocher à des racines qui me sont chères, qui sont mon histoire. C’est mon parcours, je ne veux rien en oublier.
Est-il difficile de concilier cette mémoire avec le mode de vie que vous avez en France ?
On peut se dire que c’est difficile, mais je me dis aussi que c’est le flot de la vie, que c’est aussi le résultat de choix. Je reconnais que ça me rend un peu nostalgique, mélancolique…
Cela m’avait d’ailleurs beaucoup frustré, lorsque je repartais au bled après avoir vécu quelques années en France, de voir qu’on me considérait plus comme un Européen que comme un Africain. J’ai eu du mal à l’accepter mais c’est ainsi : ma réalité est beaucoup plus française.
Ce n’est pas un mal ni un bien, c’est juste la vie. Je suis attaché à mes racines, mais quand je regarde mon fils, qui est né ici, la France c’est sa réalité à lui. C’est donc d’autant plus la mienne.
Votre enfance en Afrique donne à vos textes sur le sujet un caractère réaliste, nuancé. Le rap français se complait parfois dans une vision idyllique de la « terre mère »…
Ceux qui n’y ont pas vécu sont peut être plus dans ce fantasme d’un eldorado. Le fait d’y être né et d’y retourner m’empêche de tomber dans une analyse simpliste du type : la France c’est Babylone, et l’Afrique c’est la terre mère, le berceau des ancêtres.
1979 : naissance à Kinshasa
1990 : arrivée en France
2005 : sortie du street-CD Eternel Recommencement
2007 : sortie du premier album, « A chaque frère »
2009 : sortie de l’album « Sur les chemins du retour »
2009 : plainte du journaliste Eric Zemmour pour « injure publique » suite à la parution du morceau « A force de le dire »
2011 : Youssoupha et son producteur, condamnés par le tribunal correctionnel de Paris, interjettent appel.
2012 : sortie du troisième album « Noir D**** »
C’est beaucoup plus complexe que ça. Ce serait faire insulte aux Africains que je connais, qui ont vraiment du mal à joindre les deux bouts, que de dire que c’est génial de vivre là-bas.
Dans « Noir Désir », je parle de ça : du bidonville de Kinshasa où j’ai grandi [Kigoma, ndlr], qui est très loin d’être un paradis. De la même manière, je ne m’interdis pas de renvoyer à ceux qui veulent venir en France qu’ici c’est aussi très compliqué.
A quoi ressemble votre Afrique ?
La vie n’y est pas facile, même si c’est la maison, là où j’ai grandi. La maison de ma grand-mère n’a plus l’électricité depuis trois ans, il y a des travaux d’évacuation d’eau depuis plus d’un an.
On va chercher de l’eau à 30 ou 40 minutes de marche, alors qu’on est en plein Kinshasa, ce n’est pas du tout un village ! Quand j’y vais, au bout de trois semaines, je pète un peu les plombs, ce n’est vraiment pas facile.
A quoi ressemblait la France que vous imaginiez avant votre arrivée ?
A la série « Maguy “, avec Rosy Varte, que je regardais beaucoup ! J’imaginais qu’on allait vivre dans un super pavillon. Je suis venu avec des idées reçues, comme tous ceux qui entreprennent ce voyage, à savoir que la France est un eldorado, parce que c’est ainsi qu’on nous l’a vendue.
Et surtout, je venais avec l’idée du retour, de repartir un jour. Mais comme beaucoup, je suis resté vivre en France. Malgré tout, cette idée ne m’a jamais totalement quittée…
Nous y reviendrons. Comment avez-vous trouvé la France à votre arrivée ?
Ma tante, chez qui je vivais, habitait un foyer à Osny (Val-d’Oise), un endroit particulièrement délabré, et ce cadre a été un choc.
Il était difficile d’avancer, même à l’école. Ma tante était dépassée par le système scolaire et j’ai dû me battre seul, notamment quant à mes choix d’orientation. Je me souviens de rapports compliqués avec l’administration, de la stigmatisation liée à la couleur de peau à l’école. Je me souviens des huissiers, des expulsions que nous avons vécues lorsque l’on habitait à Cergy.
Lorsque l’on manque d’argent, des frères dérapent, on assiste à l’incarcération des membres de la famille. On arrive dans un pays où on veut vivre au moins ce que nous renvoie la télé, un modèle de vie et une certaine idée de l’égalité mais on réalise qu’on en est loin. C’est frustrant, on dérape, on se fait prendre. On a aussi notre part de responsabilité, bien entendu, mais je le dis pour que les gens comprennent combien, cette jeunesse a été très complexe.
Est-ce que, lorsque l’on a 15 ans et que l’on vit cela, on se dit qu’on aurait mieux fait de rester au Congo ?
Bien entendu, on se demande si on n’y a pas perdu au change. Le rap, est la plus belle chose que j’ai rencontrée en France, j’en ai fait ma vie et je m’en sors bien. Mais sans cela, est-ce que je serais resté ? Ce n’est pas sûr.
Quand on a 15 ans, qu’on est enfermé dans sa cité, c’est facile d’avoir ce genre de réaction. Au-delà, si jamais ça ne marche pas pour toi en France, si ça ne colle pas avec tes projets, ce n’est pas une mauvaise idée en soi de retourner au Congo.
La France n’est pas une fin en soi, l’Afrique non plus, d’ailleurs. Je ne crois plus, comme j’ai pu le croire, que nous sommes des Africains finis, des Français finis, des Américains finis... Au contraire, on fait partie d’une génération qui peut considérer le monde comme un terrain de jeu.
Je connais des gens qui viennent du Gabon, qui ont étudié en France, qui vivent au Canada et sont très heureux ; des Asiatiques et qui ont trouvé leur bonheur en Picardie. Il est important de comprendre ce choix. Sarcelle n’est pas une fin, Kinshasa non plus. Et New York non plus !
Comment le rap est-il apparu dans votre vie ?
Par hasard. A mon arrivée, je n’avais qu’une idée en tête : les études. Je voulais rentabiliser mes diplômes, c’était l’objectif que ma famille avait fixé. Et puis ça se passait bien, donc je voulais poursuivre. Je faisais du rap à côté, mais ça restait une passion. Après ma maîtrise à la Sorbonne, avant de rentrer dans le monde du travail, j’ai voulu laisser une trace dans cette musique, pour le geste en quelque sorte.
Cela correspond à une époque où j’ai eu beaucoup de mal à trouver un travail. Je me destinais au journalisme ou à la communication, mais, pendant deux années, j’étais surtout au chômage et je l’ai très mal vécu.
Parallèlement, j’ai sorti mon projet rap, sans prétention, sans label, sans marketing, et ça a marché. Je ne regrette pas, mais le fait de n’avoir pu récolter le fruit de mes diplômes m’a frustré. C’est ainsi qu’on m’avait vendu la France : ‘C’est dur, mais il y a un moyen d’intégration infaillible : les études.’
Ça n’a pas été le cas pour moi et j’en ai gardé une petite amertume.
Malgré tout, la France a été le creuset de votre réussite. Vous y avez enregistré des disques, eu du succès, gagné de l’argent… Comment votre rap rend-il compte cette évolution ?
Il évolue au même rythme que moi. Je ne fais plus ce que l’on appelle du ‘ rap de rue ’, parce que je ne traîne plus dans la rue. Je serais un menteur de prétendre le contraire, d’en adopter la posture. Les cages d’escalier où l’on fait tourner un joint, ce n’est plus ma réalité.
D’ailleurs, je n’ai jamais eu envie de faire un enfant quand je vivais là bas. Ce n’est venu que lorsque j’ai commencé à vivre dans un endroit plus calme, dans le Val-de-Marne. Le fait de devenir père m’a aussi bouleversé à cette époque et mes textes le reflètent.
Je dis : ‘ Avant je cherchais à être en place, maintenant je cherche des places en crèche.’ Ma réalité, c’est des tétines et des nounous, c’est plus des galères au commissariat. Tout cela apparaît dans mes textes, je ne joue pas à être quelqu’un d’autre.
Cela me rappelle une rime de votre deuxième album : ‘ J’reprends le métro pour retrouver l’inspi(ration) d’il y a cinq ans ’. Vous êtes vous à ce point éloigné ?
Ce que l’on vit lorsque arrive le succès n’est pas toujours compatible avec l’art. C’est très vrai dans le rap. Les taxis, la vie en studio, les labels, les soirées, tout cela te déconnecte de ton quotidien et de celui des gens qui t’écoutent. Le rap est censé rendre compte d’une expérience sociale régulière que je n’avais plus suite au succès de mon premier album.
Le carcan professionnel de la musique m’en avait coupé. J’ai fini par m’y retrouver en faisant des tournées : après les concerts, on traîne dans la salle, on parle au public, c’est un contact précieux. C’est pourquoi je dis : ‘ Beaucoup de choses ont changé quand j’ai vu mon public en concert.’ C’est une phrase simple, mais qui est chargée de tout ça.
Vous avez une rime sur le fait d’avoir quitté le ‘ quartier ’. Qu’est-ce que cela représente ?
Quand la musique a marché, j’ai eu la chance d’habiter dans un quartier plus ‘cosy’, ce qui était un objectif pour moi car je n’ai jamais trouvé glorieux de vivre dans un endroit délabré où les conditions de vie sont difficiles, où la pression policière est constante...
C’est un palier de passé, un cap de franchi. Je me sens à l’abri d’une certaine forme de misère, mais ça ne suffit pas. Les gens me disent souvent qu’il ne faut pas critiquer la France, que ce n’est pas si mal. Bien sûr, mais on ne peut pas dire cela à des gens qui vivent à La Courneuve, à Montfermeil. Il faut pouvoir les regarder en face.
La situation de certains quartiers en France est intolérable, c’est un manque de respect pour ceux qu’on laisse vivre là. Je refuse de chanter la gloire, de cautionner ce modèle. Je ne demande pas mieux que de parler de choses positives, mais ça me hérisse, et c’est ça le rap. Ça me met très mal à l’aise ; même si je suis heureux, je ne suis pas satisfait.
Il y a quelques années, vous avez rappé : ‘ Qu’est-ce qui me retient en France à part le rap français ?’ Tout à l’heure vous parliez du retour en Afrique qui ne vous a pas quitté. Où en êtes-vous ?
D’abord, je ne veux pas être mal compris : nourrir ce rêve n’est pas un rejet de la France. En France, j’ai grandi, j’ai réussi, et je vis d’excellentes choses ; je suis d’ici, quoi.
Mais aujourd’hui, il y a aussi mon fils. Il a 3 ans, il est français. Je ne peux pas lui vendre mes racines ou lui demander de rendre compte de son histoire Africaine, car il n’en a pas l’expérience. Il ne connaît pas Kinshasa, il ne connaît pas Kigoma. L’Afrique sera peut-être pour lui un truc abstrait, le pays de son père, de son grand-père, comme quand on est gamin.
J’ai une anecdote à ce sujet : je n’ai jamais pensé à acheter une maison en France, parce que j’ai longtemps considéré que j’allais repartir, d’une manière un peu nébuleuse. Je pense plutôt à Kinshasa, qui est mon point de départ et que j’ai toujours considéré comme mon point de chute.
Mais maintenant qu’il y a mon fils, ce n’est plus aussi simple. Je vais peut-être acheter aussi ici, parce qu’il peut très bien me dire : ‘ Je veux pas aller là-bas.’ Je ne peux pas lui ôter ce droit ; son pays, c’est la France. Jamais il n’éprouvera la vie de la même manière que moi. Il aura la sienne et je dois lui donner le droit de choisir. Et ce choix, pour lui, commence en France.
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impasse
impasse
Même si sa musique n’est pas tasse de thé, l’interview est chouette et le discours du bonhomme intelligent. Merci pour ce papier !
Si l’auteur a envie d’interviewer un autre chanteur, je ne peux que lui conseiller d’entrer en contact (façon de parler) avec « l’artiste pansexuel » qui rôde pas loin…




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