Lire et faire l'amour 12/02/2012 à 13h34

Gary Shteyngart : un livre pour mieux penser l'après-livre

Hubert Artus | Rue89

« En Amérique, on s’est complètement arrêté de lire », nous dit-il. Pourtant, il écrit des romans en général assez épais. Et il est devenu un auteur coté aux Etats-Unis, où il peut se permettre d’inviter Jay McInerney sur le teaser de son dernier livre. Un dernier opus qui est une comédie grinçante sur… la fin du livre. La fin du monde, donc, pour un écrivain.

Trailer américain pour « Super triste histoire d’amour »

« Il » s’appelle Gary Shteyngart. Né en Russie en 1972, il est devenu citoyen américain à sept ans après que sa famille a émigré, en fin de guerre froide, au paradis capitaliste.

Rencontré avec « Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes Russes » (2005), revu avec le jubilatoire « Absurdistan » (2008), on le retrouve cette année avec une « Super triste histoire d’amour ».

Dystopie jubilatoire

Ici, très peu de gens lisent des livres. Parmi eux : Lenny Abramov, un new-yorkais de trente-neuf ans, fils d’immigrés juifs soviétiques – soit le double de l’auteur. Il travaille « dans l’économie créative ».

L’homme est un littéraire : il tient plus que tout au « Mur de livres » qu’il a érigé chez lui, au top duquel on trouve « L’insoutenable légèreté de l’être » de Milan Kundera.

A part lui, presque tout le monde trouve que les livres c’est vieux, que ça n’est utile qu’à caler des portes, voire que ça pue : des scènes hilarantes… et grinçantes.

Lenny Abramov, donc, tombe raide d’Eunice Park, 24 ans, une jeune Américaine d’origine coréenne, qui pour sa part ne croit qu’aux communications modernes et au shopping. Quand Lenny lui lit un passage de Kundera, elle panique. Malgré tout, ils s’aimeront, et vivront ensemble – avant un dysfonctionnement que nous ne révélerons pas. Cette romance est certes trop superficielle, mais ce qui compte vient après.


La couverture de « Super triste histoire d’amour »

« Super triste histoire d’amour » est bâti sur deux narrations qui alternent : d’une part le journal intime de Lenny, d’autre part les échanges d’Eunice avec ses « amis » sur le réseau social GlobAdo.

A la langue littéraire du premier fait face le langage très cru, très cul et surtout très LOL de la seconde.

La grande trouvaille : l’apparät

La triste et drôle histoire d’amour a lieu dans un pays qui a chuté : les USA ont perdu tout attribut de superpuissance et le dollar est indexé sur le yuan.

Mais dans le futur proche ici présenté, tout le monde est arrimé à une sorte de smartphone ultradéveloppé : l’apparät. Le gouvernement oblige chaque citoyen, ainsi pisté, à l’avoir constamment sur lui. Une puce, qui est aussi un radar, sert à scanner les individus avec qui vous voulez « verbaler ». Ils sont jugés sur place, classés selon leur potentiel financier, leur taux de cholestérol, ainsi que le degré de masculinité ou le « taux de baisabilité ».

L’outil qui vous connecte non à un réseau social, mais à sa face obscure et paroxystique (le contrôle social) : c’est la trouvaille du livre.

De l’utopie numérique…

Le monde de l’apparät, c’est l’univers du déterminisme, du bref (formules courtes, plates) et de l’immédiat. De l’absence de mystère. Dans ce roman, tout passe par la langue : la rencontre, la drague, l’amour, le travail.

Et pourtant, « Super triste histoire d’amour » porte sur la destruction de la langue. Au lieu d’ouvrir un monde, le smartphone de Shteyngart a fini par devenir lui-même un monde, dont il a tôt fait de fixer les frontières. Ces frontières, l’amour de nos deux personnages s’y cognera.

… à la contre-utopie analogique

De ce monde, de cette peur, l’Américain a fait un roman. Un objet littéraire. Pour montrer comment lisent, parlent et vivent ceux qui ne liront que sur tablettes et smartphones.

Comme s’il avait voulu faire la contre-utopie papier du rêve numérique – ou cauchemar, c’est selon. Dans notre entretien, Shteyngart avoue avoir ciblé « le déplacement du monde analogique vers le monde numérique ». Il est parti du constat hyper pessimiste que l’Amérique a totalement arrêté de lire.

Pure peur d’écrivain

Une peur plus grande que les faits, certes, mais une pure peur d’écrivain. Qu’il résume par une anecdote :

« Si les gens veulent lire sur des tablettes, très bien. Mais le problème est que les gens ne lisent que des choses très courtes. J’ai même rencontré un prof de littérature qui m’a demandé d’écrire des ivres plus courts : “Trois cent pages, c’est trop pour conserver mon attention”, me disait-il… »

Russe devenu un Américain typique de la côte Est, Shteyngart écrit sur un futur où il avoue lui-même qu’il ne sait quelle y sera sa place :

« L’écriture existera toujours : on a encore le système universitaire, et des gens enseigneront donc la littérature. Mais je pense que ce sera comme pour la poésie aujourd’hui : lue par les poètes, mais pas par le grand public. »

Infos pratiques
« Super triste histoire d'amour »

Trad. Stéphane Roques, éd. de L'Olivier, 411 p, 24 euros

Dans la vidéo de Rue89, les propos de Gary Shteyngart sont traduits par Cyrielle Ayakatsikas, des Editions de L'Olivier, que nous remercions.

  • 1672 visites
  • 3 réactions
Vous devez être connecté pour commenter : or inscrivez-vous
  • olbiat
    olbiat
    observateur
    • Posté à 23h11 le 12/02/2012
    • Internaute 151221
      observateur

    Par Pitié qu’on nous laisse les vrais livres !

  • scripta manent
    scripta manent
    anarchogaulliste social
    • Posté à 23h46 le 12/02/2012
    • 175612
      anarchogaulliste social

    j ai éssayé de faire chauffer mon café sur ma tablette numérique .impossible, j ai donc jeté cette merde inutile.

  • Kheper
    Kheper
    pppffff
    • Posté à 11h02 le 13/02/2012
    • 181318
      pppffff

    Rappeler moi, un livre c’est l’objet « livre » ou ce qu’il contient ? Je ne vois pas en quoi le support tablette change quoi que ce soit à Tolstoï ou à Proust ! C’est notre mode de vie et la culture superficielle dans laquelle on sombre qui ne donne plus le goût de la lecture. Personnellement, j’ai un eReader Sony grâce auquel j’emporte plus de 300 livres quand je pars en vacances, en weekend, chez mon médecin etc ... Je ne sais pas à l’avance ce que je vais lire et dans le métro ou le bus je lis par petit bout tout les jours. Arrêter avec ce fétichisme ou ces peurs ridicules, ce n’est pas le livre qui disparaît ce sont les lecteurs. Alors lisez, lisez bon sang quelque soit le support, et communiquer votre joie de lire à tout le monde ...