Utopie 18/01/2012 à 09h08

« Les Années fastes », le roman orwellien de la victoire de la Chine

Pierre Haski | Cofondateur Rue89


« Les Années fastes », de Chen Koonchung, traduit du chinois par Denis Benejam, éd. Grasset, janvier 2012 

Nous sommes en 2013 : la Chine est devenue la première puissance économique mondiale, et bat tous les records dans l’index du bonheur... C’est de la politique fiction, mais attention, ce scénario du roman « Les Années fastes » est sacrément réaliste.

Chen Koonchung, 59 ans, l’auteur de ce livre troublant, est originaire de Hong-Kong, et vit aujourd’hui à Pékin. Pour autant, son livre n’est pas en vente en Chine continentale, et se diffuse sous le manteau et sur le Web.

Ecrit en 2009, son scénario est incroyablement actuel : la Chine, écrit-il, traverse sans encombre la crise financière de 2008-2009, et profite d’une rechute brutale des économies occidentales en 2011 pour devenir la première puissance mondiale, notamment en forçant les Chinois à « acheter chinois »... Ça vous rappelle quelque chose ?

Au passage, après un mois de chaos dans le pays, le Parti communiste chinois renforce sa dictature, et, par un tour de passe-passe qui appartient à l’univers du roman et dont il serait cruel de révéler ici la nature, transforme les Chinois en non-citoyens heureux et amnésiques d’un pays prospère et respecté, entré dans son « âge d’or ».

Une poignée d’irréductibles

Tous, sauf une poignée d’irréductibles, qui tels des Astérix chinois, résistent à ce lavage de cerveau qui fait oublier tous les mauvais souvenirs du passé (le maoïsme, la révolution culturelle, le massacre de Tiananmen...), et refusent cette prospérité qui se paye cher en libertés et en morale.

Ce scénario est d’autant plus troublant qu’il est extrêmement réaliste. Tous les éléments historiques sont bien réels, les références historiques, les lieux, les personnages, les situations. La documentation est impeccable et la toile de fond respectée, ce qui rend la lecture fascinante pour toute personne un peu familière avec la Chine.

Le programme économique est même ingénieux, puisque, dans ce pays où l’épargne est massive, les dirigeants contraignent les Chinois à convertir une partie de leurs économies en achats de produits « made in China » pour relancer l’économie, sous peine de la perdre définitivement. De quoi compenser la perte des marchés d’exportation en chute libre avec l’effondrement de l’Occident...

Et là où commence la politique fiction, on reste dans un scénario orwellien qui est, là encore, du domaine du possible dans les grandes lignes. J’employais le mot « troublant » car il est convaincant : on termine ces pages, et en particulier la longue explication d’un dirigeant du Parti communiste sur la stratégie suivie, en se demandant s’il n’a pas raison, si le modèle capitaliste autoritaire n’est pas en train de gagner à la faveur de l’effondrement de sa version libérale occidentale.

Que pense réellement Chan Koonchung ? Nous lui avons posé la question lors de son passage à Paris en novembre, lors d’une rencontre organisée par Rue89 et le Centre d’études et de recherches internationales (Ceri) de Sciences-Po.

« En 2013, dans mon livre, les dissidents sont marginalisés, mais la plupart des gens sont assez heureux. C’est un paradis artificiel, mais quand vous vivez dans un paradis artificiel pendant un moment, vous oubliez qu’il est artificiel.

Pendant longtemps, les Chinois ont eu le choix entre un bon enfer et un mauvais enfer. Maintenant, le choix est entre un bon enfer et un faux paradis. Si j’étais confronté à ce choix, je choisirais le faux paradis. Vous pouvez vivre bien dans le mensonge.

Si vous regardez vers le passé, vous êtes tout le temps malheureux à mener une bataille perdue contre l’Etat. Il faut apprendre à fermer un peu les yeux et tourner le regard de l’autre côté. Autrement, vous êtes tout le temps malheureux. »

Une vision cynique mais réaliste

Ça peut sembler cynique et pas très glorieux, mais ce marché – moins de liberté, plus de prospérité – correspond peu ou prou au contrat social que les dirigeants chinois proposent à leur peuple, et en particulier à la classe moyenne émergente et aux intellectuels depuis une quinzaine d’années, depuis qu’ils ont surmonté leur grande frousse de Tiananmen en 1989.

Dans la vraie vie, ceux qui s’y refusent sont laminés, à l’image du prix Nobel de la paix Liu Xiaobo, qui croupit en prison, ou d’autres intellectuels dissidents comme Yu Jie qui vient de s’exiler aux Etats-Unis après des pressions et des tortures qu’il a jugées insupportables.

Chen Koonchung respecte ces hommes qu’il décrit comme « courageux », et reconnaît que le mélange de méthode douce et dure contre les dissidents ne marche « pas à 100% »... Pas plus qu’aujourd’hui le Parti communiste n’arrive à contrôler réellement l’opinion publique qui s’exprime sur Internet ou par des manifestations violentes.

Mais sur le fond, l’émergence du modèle de capitalisme autoritaire chinois, concomitant avec un réel affaiblissement du monde occidental présente aux dirigeants de Pékin une réelle opportunité de créer cet « âge d’or » imaginé par l’auteur de fiction.

Chen Koonchung relève que les mentalités ont changé en 2008, l’année des Jeux olympiques de Pékin ET de la crise des subprimes.

« Les gens ont commencé à se demander : et si l’Occident n’était pas aussi fort que nous le pensions... Et si la “voie chinoise” était la meilleure, elle a aussi ses bons côtés. »

« La Chine de demain, qui existe déjà »

Dans sa préface à l’édition française du livre, la sinologue britannique Julia Lowell analyse :

« Dans “Les Années fastes”, Chan Koonchung décrit la Chine, de demain qui, par certains aspects, existe déjà. Une Chine dans laquelle un Parti communiste dictatorial parvient à éviter la crise économique mondiale – qui a affaibli l’Occident libéral et démocratique – tout en renforçant l’attrait et le prestige du modèle autoritaire chinois, permettant ainsi au pays de retrouver la place qu’il occupait au centre du monde économique, politique et culturel, statut qu’il avait perdu au début de l’époque moderne.

Une Chine dans laquelle la majorité de la population urbaine – en dépit de la répression exercée par le Parti, sa corruption, son implacable censure de l’Histoire et des médias – semble satisfaite de ce statu quo qui offre la prospérité économique sans libertés politiques. Une Chine dans laquelle la plupart des voix discordantes ont été marginalisées ou converties. »

Vous avez dit fiction ? Ce livre est éclairant sur la dimension psychologique de la période actuelle, dans laquelle la crise financière en Occident, et l’émergence de la puissance chinoise, façonnent une nouvelle vision du monde. La fiction le dit à sa manière, sans doute aussi bien qu’un essai.

Infos pratiques
Les années fastes

Par Chen Koonchung, traduit du chinois par Denis Benejam, préface de Julia Lowell, éd. Grasset, 415 pp., 20€.

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  • Caniveau89
    • Posté à 09h48 le 18/01/2012
    • Internaute 26147

    « Si vous regardez vers le passé, vous êtes tout le temps malheureux à mener une bataille perdue.... Il faut apprendre à fermer un peu les yeux et tourner le regard de l’autre côté. Autrement, vous êtes tout le temps malheureux ». « 

    C’est un peu comme le rachat à 100 % de rue89 par un grand capitaliste : avec les millions d’euros reçus, Haski & co doivent apprendre à fermer les yeux sur leur indépendance et à tourner le regard vers le Nouvel Obs !

    C’est d’ailleurs bien parti !
    L’indépendance garantie a vite tourné à une collaboration intense - pour ne pas dire soumission...
    En plus des bannières flamboyantes de renvoi vers la maison mère (justifiées pour des raisons de régie publicitaire mais pas aussi importantes chez les “partenaires” du groupe !), les citations de papiers du Nouvel Obs apparaissent (du jamais vu antérieurement sur rue89 qui ne se galvaudait pas avec ce type de support...).
    Le meilleur moment fut la perte du triple A vendredi dernier, signalée par une bannière imposante en tête de gondole sur rue89, avec un bouton “lire l’information” qui renvoyait directement à un article du Nouvel Obs ! Curieusement, cette magnifique entente disparut après quelques heures : il ne fut plus question de la notation de la France, et l’on jeta la maison mère avec l’eau du bain...

    Tous nos voeux de bonheur et regardez bien du bon côté, celui de Bon Papa Perdriel et de ses propriétés - vous connaitrez “le bon chemin” !

    • lonesome
      lonesome répond à Caniveau89
      un parmi tant d'autres
      • Posté à 10h25 le 18/01/2012
      • Internaute 165032
        un parmi tant d'autres

      Ah, ah caniveau qui encense l’ancien rue89 (...) « du jamais vu antérieurement sur rue89 qui ne se galvaudait pas avec ce type de support. »
      Pathétique de connerie.
      quant à vous votre collaboration et soumission à l’émergence de la bêtise n’est plus à démontrer.

    • Pierre Haski
      Pierre Haski répond à Caniveau89
      Auteur(e) de l'article Cofondateur Rue89
      • Posté à 12h01 le 18/01/2012
        éditeur
      • Journaliste 9
        Cofondateur

      Je pourrais vous dépublier vu que vous êtes totalement hors sujet, mais votre commentaire est tellement caricatural, à l’image de votre pseudo, je le laisse pour amuser la galerie. Bon troll !

  • Schrödinger
    Schrödinger
    Poli et gentil. Très rue89.
    • Posté à 10h00 le 18/01/2012
    • Internaute 41709
      Poli et gentil. Très rue89.

    M.Haski... Pensez vous sincèrement que cette belle fable au déroulement linéaire comme une nouille chinoise ait une chance de devenir réalité ?

    N’oublions pas que le capitalisme et la production infinie de biens modifient l’environnement et que le retour de bâton sera à la mesure des déprédations commises...

    Comment par exemple continuer à se répandre au même rythme sans arbres ni eau potable ?

  • Wasabih
    Wasabih
    Etudiant
    • Posté à 10h58 le 18/01/2012
    • 176927
      Etudiant

    Une poignée d’irréductibles... Croyez-moi ou non, en Chine, la propagande n’est pas aussi efficace qu’ailleurs. Je pense que même aux Etats-Unis, elle l’est plus.
    Si le scénario du triomphe économique est parfaitement réalisable, un pays uni sous une même idéologie l’est beaucoup moins. J’y crois autant qu’au régime communiste chinois, qui n’a de communiste que son droit absolu sur la propriété et les citoyens, et même cela n’a pas grand chose à voir avec le communisme...

    A part cela, ce livre a l’air très intéressant et je ne tarderai pas à l’acheter.

  • nitchy
    nitchy
    écrivain
    • Posté à 12h38 le 18/01/2012
    • Internaute 83589
      écrivain

    J’espère quant à moi que le modèle néo-autoritariste chinois montrera bientôt ses limites, sans quoi son prestige auprès de nos élites de droite comme de gauche (souvenons-nous de Ségolène Royal faisant l’éloge de la rapidité de la justice chinoise...) ne fera que s’accroître.

    Quand on voit l’effet des « top-models » étrangers sur la libido de nos politiciens et intellectuels - qui ont successivement ou concomitamment adulé le modèle américain, le suédois, le japonais, et à présent l’allemand pour Sarko, le vénézuélien pour Mélenchon et le ladakho-sanskari pour les Verts... - on ne peut que craindre la perspective d’une épidémie meurtrière de « sinomania ».

    Espérons seulement que, butant sur ses propres contradictions, la Chine ne sombrera pas dans le chaos. Le peuple chinois mérite vraiment mieux.

  • Yvon
    Yvon
    marié
    • Posté à 22h33 le 18/01/2012
    • Internaute 22452
      marié

    Qui peut prévoir ce que sera la Chine de demain...A tous les faux prophètes et autres journaleux qui annonçaient le printemps de jasmin , qui prédisaient des bouleversements et qui sont restés dans leurs délires..et pas dans la réalité, il faut dire encore une fois que la civilisation chinoise continuera à développer son pays et son peuple...que les nouvelles richesses profitent quand même à des millions de gens..et que les dirigeants qui sont avant tout Chinois, restent soucieux de préserver l’unité et l’indépendance de leur nation.Ils se rappellent tout le mal que leur ont fait les envahisseurs occidentaux ou japonais. Ils ont raison de se méfier de l’ultralibéralisme et autre capitalisme qui ne produisent que guerres et pauvreté. Il y a toujours une solution....chinoise bien sûr.

  • Yvon
    Yvon
    marié
    • Posté à 14h30 le 19/01/2012
    • Internaute 22452
      marié

    Heureusement qu’il y a eu Maozedong et le pcc pour sauver la Chine ! Je regarde sur Arte « Shanghai, les années folles » . Je vois les concessions étrangères des pays occidentaux dans lesquelles seuls les Chinois bien habillés et travaillant ! pour les étrangers sont autorisés à entrer. Le commentaire m’apprend que les Anglais ont imposé avec leurs canonnières la consommation de l’opium pour éviter de payer les produits chinois en or. Résultat un effroyable fléau de consommation de drogue, 100 000 fumeurs d’opium sur 3 millions d’habitants, fléau interdit par l’empereur mais aussi par la SDN en 1919...mais rien ne change. Puis lorsque l’opium est interdit...ce sont les trafics et les triades qui enlèvent et rançonnent les femmes. c’est la collusion complète entre les étrangers et la mafia chinoise.Oui je regarde vers le passé car il est vrai, prouvé , et plus on gratte plus on voit comment se sont comportés les 8 pays occidentaux : Angleterre, France, Allemagne, Etats-Unis, Portugal, Italie, Hollande, Japon...On voit maintenant les troupes de Tchang Kai chek massacrer les « communistes » avec l’aide des Anglais et des Français. L’indépendance en 1949 a été une très bonne chose pour la Chine.Chen Koonchung devrait regarder sur Arte cette émission, il n’y a pas que les jeunes Chinois qui ignorent le passé de la Chine.