Faire financer son film d'horreur par les internautes, un bon scénario ?
Pour éviter le circuit de production tradi, des réalisateurs s’adressent directement au public. Le cinéma d’horreur français en profite, mais le système reste incertain.
1979, Etats-Unis, Etat du Michigan. Samuel Marshall Raimi, 20 ans, vient d’abandonner la fac pour tourner son premier long métrage, un film d’horreur. La réalisation d’un court métrage, sorte de brouillon de son projet, convainc un canevas restreint d’investisseurs : famille, amis et quelques notables du coin.
Tourné dans des conditions précaires, « Evil Dead » devient culte. Sam Raimi gagne sa place à Hollywood et enchaîne des productions prestigieuses, comme la trilogie « Spider-Man ». Cette « successstory », les jeunes réalisateurs français férus de cinéma de genre la connaissent et l’envient. Mais rares sont ceux pouvant y prétendre, malgré l’exode hollywoodien de certains élus comme Alexandre Aja (« Piranha 3D ») ou Xavier Gens (« Hitman »).
De la débrouille entre potes au « crowd-funding »
Trois décennies après l’exploit de Raimi, la débrouille entre potes et le soutien financier de proches restent la norme pour les aspirants réalisateurs, mais de nouvelles pistes sont à leur disposition pour étayer leur budget.
Propulsées par les réseaux sociaux, les plateformes de « crowd-funding » proposent aux créateurs moyennant un pourcentage (10% en général), de faire financer tout ou une partie de leur projet par les internautes.
Le principe est le même, à quelques nuances près, sur tous les sites de ce genre (Kiss Kiss Bank Bank, Ulule ou Touscoprod) :
Un créateur présente son projet à grand renfort de résumé du script, références et éventuellement storyboards ou photos de repérage. Il choisit ensuite le montant espéré (les sommes peuvent varier de 1 000 à 150 000 euros), et les « retours » réservés aux donateurs selon la somme versée :
- citation au générique,
- envoi du DVD collector du film,
- retours financiers sur les recettes du film...
Le principe est simple : plus on donne, plus on reçoit de contreparties. Du moins en théorie.
Les limites du modèle
Raphaël Rocher a produit « La Horde », film de zombie sorti en 2010, coréalisé par son frangin Benjamin Rocher et le journaliste Yannick Dahan. Pour ce premier film, le Net est d’abord mis à contribution pour trouver, via MySpace, des figurants morts vivants bénévoles. Le bouche-à-oreille fonctionne au sein de la communauté geek française. La participation dépasse leurs espérances.
Une société à peine créée, Motion Sponsor, propose alors aux producteurs de mettre en avant « La Horde » sur son site de crowd-funding.
Objectif : 150 000 euros. Au final, 47 000 euros seront versés par 470 internautes (dont l’auteur de ces lignes qui racontait son expérience de « coproducteur » en 2010 dans Libé), sans qu’un euro ne soit reversé aux producteurs. Pas d’arnaque dans l’histoire : le film n’ayant attiré qu’un peu moins de 60 000 spectateurs, il n’est toujours pas amorti en France.
« On n’a rien touché non plus », assure aujourd’hui Raphaël Rocher, qui ne retentera pas l’expérience pour sa prochaine production. Il pointe deux limites à ce type d’opération :
« Sur l’aspect “accès exclusif aux coulisses de tournage”, les internautes concernés veulent souvent partager avec leurs amis, donc c’est frustrant d’avoir ce genre de barrière. Quant à l’intéressement sur les recettes, ce n’est pas très transparent et le SAV est décevant. »
On confirme : Motion Sponsor n’a envoyé qu’un seul mail aux coproducteurs une fois le film sorti. Le site n’est désormais plus en ligne et son fondateur, Rafik Benhammou, reste injoignable.
Dans la série « déception et conditions louches », la parodie porno des tribulations de DSK, elle aussi ouverte aux contributions des internautes, avait également semé le doute parmi les observateurs du milieu, comme le site Le Tag Parfait.
Plutôt que de miser sur un partage de recettes alambiqué et difficile à vérifier, Raphaël Rocher plébiscite le modèle de « l’ultra pré-commande », autrement dit l’achat anticipé de places de cinéma, DVD et autres produits dérivés.
Ne pas tout miser sur les deniers des fans
Romain Basset est d’accord. A 28 ans, il prépare son premier long métrage, « Fièvre ». Sur Kiss Kiss Bank Bank, ce film fantastique (tourné en avril prochain) annonce un objectif de 5 000 euros.
« Je ne considère pas les internautes comme des coproducteurs », assure-t-il. Des mécènes, alors ?
« Non plus, car ils préachètent quelque chose. Et si le film ne se fait pas, ils sont remboursés. »
Comme la plupart des projets de crowd-funding sérieux, Romain et son équipe ne misent pas tout sur les deniers des fans. Le budget du film (40 000 euros environ) est déjà assuré, notamment par le site spécialisé Oh My Gore qui se lance dans la production.
« Si tu te présentes sans un sou devant les internautes, ça fait pas crédible. Nous, on sait que le film se fera avec ou sans eux, leur argent étant destiné à payer une partie de la post-production, comme la bande-son.
Faire appel aux fans permet avant tout de fédérer une communauté, de générer une attente. »
Romain a choisi de tourner son long métrage en anglais pour ne pas se limiter au marché francophone, qui n’a pas, selon lui, la culture du « direct-to-video » (la production de films uniquement distribués en DVD ou VOD).
En France, ses inspirations en matière de modèle économique sont à chercher du côté du Chat qui fume, une société un temps focalisée sur l’édition de DVD, qui produit aussi des longs métrages inédits en salles, comme « Blackaria », « Ouvert 24/7 » et autre « Last Caress ».
« La France n’a pas la culture du microbudget »
« On s’est dit : quitte à payer plusieurs milliers d’euros pour les droits d’un film en DVD, sachant que le marché de la vidéo se casse la gueule, autant les investir directement dans un tournage », explique Stéphane Bouyer, cofondateur du Chat qui fume (qui travaille à côté pour boucler ses fins de mois).
Ces productions, peu avares en faux sang, ont toutes coûté moins de 10 000 euros :
« La France n’a pas la culture du microbudget. Pour certaines boîtes, produire un film à moins de 100 000 euros, c’est dévalorisant. »
Avis partagé par Romain Basset, pour qui « on ne trouve pas en France de juste milieu entre les films produits pour trois millions d’euros, et ceux produits pour trois fois rien ».
Son bébé, « Fièvre », sera tourné avec juste assez d’argent pour s’offrir une belle image filmée avec une caméra haute définition et un casting professionnel, avec notamment Catriona MacColl, égérie du gore transalpin des années 80 (« Au-delà », « Frayeurs »).
L’équipe technique sera quasi bénévole, avec un contrat de participation : ils seront payés dès que le film gagnera de l’argent. Romain Basset considère l’expérience « petit budget » comme une stratégie exceptionnelle, un « one shot » :
« C’est n’est pas un modèle viable, les gens qui travaillent sur ces films ne peuvent pas vivre à crédit, sans aucune garantie d’être payés si le truc ne marche pas. »
Pendant deux ans, Romain Basset s’était lancé dans un autre projet de long métrage, avec un système de production traditionnel. Il vivait à l’époque grâce à ses droits de chômeur. Puis le couperet est tombé : Canal+ ne voulait pas aider le film en le pré-achetant :
« Et le système d’aides, c’est comme un engrenage : si ça coince à un niveau, c’est compliqué d’obtenir la suite, du CNC [Centre national de la cinématographie, ndlr] aux régions... »
La chaîne cryptée a d’ailleurs créé il y a plus de cinq ans un label destiné aux projets horrifique français, French Frayeurs.
Des films comme « A l’Intérieur », « La Horde », « Martyrs » et « Frontière(s) » font partie de la quinzaine de longs ayant bénéficié de cette attention.
Canal a le sourire... les producteurs, moins
En septembre 2011, le bilan de Manuel Alduy, directeur cinéma du groupe Canal+, était positif :
« Sur la chaîne, ces films ont fait de très bonnes audiences, même comparés à un film français classique de deuxième partie de soirée. »
Alduy rappelle au passage que les films trop explicites sont privés de prime time. :
« Prenez l’exemple de “Captifs” avec Zoé Félix, sorti fin 2010. En salles, il a été vu par 47 000 personnes. Sur Canal, rien qu’en première diffusion, il a réuni 120 000 téléspectateurs, et avec les redifs, on devrait terminer à 350 000. »
Certains réalisateurs renoncent
Chez les créateurs, l’ambiance est plus morose. Alors que beaucoup rêvaient de succès à la « Saw » ou « The Descent », l’accueil en salles est frileux. Certains ont même juré de ne plus toucher au genre : Richard Grandpierre, emblématique producteur du « Pacte des loups » et de « Martyrs », a été échaudé par une série de flops.
Interrogé sur le manque d’une culture du « très petit budget horrifique » en France, Alduy se veut réaliste :
« On pourrait donner un peu moins d’argent à plus de films, mais préacheter un long, c’est s’engager à le diffuser. Or, nos grilles ne sont pas extensibles à l’infini. »
Le succès de « Donoma “, produit pour 150 euros et véritable carton de bouche-à-oreille 2.0, changera peut-être l’image du film ‘fauché mais malin’ en France.
Plus de trente ans après ‘ Evil Dead ’, les nouveaux fers de lance d’un cinéma de genre intelligemment produits avec l’aide du public vont débarquer dans les prochains mois.
‘Iron Sky , avec ses nazis de l’espace, est un projet fou venu de Finlande porté depuis 2008 par une brillante campagne web. The Tunnel , film australien, a bénéficié d’une stratégie similaire avec un sacré retournement de situation : malgré sa mise à disposition légale sur les réseaux peer-to-peer, la major hollywoodienne Paramount s’est engagée à distribuer le film en DVD.
Le genre de happy end ’ qu’on voit rarement dans les films d’horreur... surtout français.
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ουκ ελαβον πολιν, αλλα γαρ (...)
ουκ ελαβον πολιν, αλλα γαρ (...)
« En France, ses inspirations en matière de modèle économique sont à chercher du côté du Chat qui fume, une société un temps focalisée sur l’édition de DVD ».
C’est sûr que le DVD de la perte du triple A, fera pas forcément un blog bustier ... Ou alors, est-ce que je me serais trompé d’article ? On cause pas de Marx et Spencer’s ici ?
Oups !




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