Lutte des classes 08/01/2012 à 16h11

Argentine : à Buenos Aires, la guerre du tango est déclarée

Claude Mary | Journaliste

(De Buenos Aires) Printemps à Buenos Aires. Quartier central d’Almagro, une camionnette se met de travers et bloque la rue, quelques musiciens dressent une estrade et commencent les essais de sono. Un flic s’interpose, mais face à leur détermination et à celle du public, finit par rebrousser chemin. Lucas, violoniste du groupe Amores Tangos, rappelle :

« Nous avions demandé l’autorisation de la mairie de jouer et danser sur la rue ; sans réponse, nous avions décidé que notre festival de tango aurait lieu coûte que coûte. »

Le groupe Amores Tangos

Depuis plusieurs mois, c’est un bras de fer entre la mairie de Buenos Aires et de jeunes musiciens qui bataillent pour ramener le tango dans la rue, à l’air libre, sur les places, les esplanades, au cœur des quartiers.

Un mouvement pas vraiment du goût de la mairie qui, sous couvert de sécurité, exige que les groupes payent des assurances exorbitantes, multiplie les contrôles dans les bars et cafés-concert de quartiers et interdit les milongas (bals populaires) en plein air.

Objectif non avoué du maire de la ville : privilégier le tango « for export », celui des « dîners-show » qui jalonnent tout circuit touristique. Pas moins de onze boîtes à tango (3000 touristes par soir) avec présentation bilingue anglais-espagnol proposent des soirées luxueuses bien rôdées : dîner aux chandelles, champagne à flots, orchestres au répertoire classique et revue de danseurs en tenue d’apparat : jupes fendues et hypertalons aiguilles pour les femmes, costume noir, chaussures bicolores et chapeau à la Carlos Gardel pour les hommes.

Prévoir un minimum de 150 euros pour une soirée où le spectacle dansé tient davantage de la performance acrobatique que du tango populaire qui s’est forgé il y a plus d’un siècle dans les quartiers d’immigrants.

En rébellion contre le tangopostale

« On l’appelle le tangopostale, l’image du couple en arabesque devant l’obélisque » assure Pablo Bernaba. En maillot de foot du club de Boca Jrs et longs cheveux noirs, ce bandonéoniste fondateur du Quintet Noir explique que les « boîtes à tango vendent un tango qui n’existe plus, qui est hors de la réalité. »


Pablo Bernaba du « Quinteto Negro de la Boca » (Carlos A. Zito)

Dans le quartier le plus authentique de Buenos Aires, il vient de lancer une école populaire, gratuite et ouverte à tous. C’est à La Boca, dans le sud de la capitale, là où les migrants génois du siècle dernier ont bâti leurs premières maisons en tôle ondulée aux couleurs vives. Le quartier côtoie le Riachuelo, un cours d’eau livré à l’énorme pollution des usines environnantes.

L’école qui démarre dans une de ces barraques transformée en café-concert, à deux pas d’une voie ferrée à l’abandon, est parrainée par le grand historien de l’anarchisme argentin, Osvaldo Bayer, également auteur de plusieurs tangos libertaires.

« Nous voulons déplacer le tango vers d’autres lieux ; que les gens qui n’ont pas accès aux spectacles en centre-ville, les enfants, se familiarisent, par la danse, la musique. »

Sillonnée de jour par les touristes, « La Boca reste une sorte de bulle, encore peu fréquentée le soir », note Pablo. Son groupe joue aussi dans les « villas » – les bidonvilles argentins – une musique qui reflète « d’autres valeurs esthético-politiques, celles d’une culture nationale et régionale (du Rio de la Plata). Aujourd’hui, il y a une réelle volonté de recherche dans des racines historiques de la culture ».


Le festival de tango indépendant d’Almagro (Carlos A. Zito)

Interdictions masquées

Sous la houlette de Mauricio Macri – coalition de droite, réélu en juillet dernier – la mairie semble pourtant plus intéressée par la vitrine que représentent quelques artistes consacrés et par le tangopostale que par un réel encouragement à l’égard de jeunes artistes dont l’éclosion en dix ans est spectaculaire.

Ainsi le festival indépendant de la Boca s’est vu interdire une milonga nocturne avec orchestres en plein air. Au cours des derniers mois, de nombreux café-concerts où se produisent les jeunes goupes ont été fermés pour mise aux normes.

A chaque fois, l’argument avancé est la sécurité mais presque tous les musiciens considèrent que les fermetures sont injustifiées, voire sont des prétextes pour récolter des amendes, et s’ingénient à trouver des parades.

Toujours dans le très cosmopolite quartier d’Almagro, suite à des contrôles, le bar Sanata a dû plusieurs fois fermer la grande salle où sont programmés trois concerts chaque soir. C’est pourtant sept jour sur sept, le point de rendez-vous de nombreux musiciens et chanteurs en herbe de tango. Pablo Bernaba raconte :

« Nous avons quand même joué, au premier étage et retransmis sur écran dans la salle ! »


Le bar Sanata (Carlos A. Zito)

En août 2010, lors de la présentation du Festival mondial de Tango, le maire de Buenos Aires n’a pas hésité à présenter le tango comme « notre soja urbain ». Manière de dire un …produit commercial comme un autre, et surtout très rentable.

Le festival officiel attire près de 400 000 participants dont beaucoup d’étrangers et les bénéfices se chiffrent en millions de pesos. La ville reconnaît que le tango, inscrit depuis 2009 au patrimoine immatériel de l’humanité par l’Unesco, est un « axe essentiel de la stratégie culturelle ». Mais au fil des ans, le festival officiel a été de plus en plus centralisé dans un immense parc d’expositions, très impersonnel, alors que la ville offre d’innombrables salles de spectacles plus conviviales et plus ouvertes aux habitants.

Ancrage identitaire

Elsa est une géographe française et prépare un doctorat sur le tango et ses espaces à Buenos Aires.

« Après la crise majeure de 2001, la ville a vu naître une nouvelle génération de tangueros. C’est un pays et une musique qui renaissent de leurs cendres, à la recherche d’une identité pour se reconstruire. Et le tango est un grand acteur de cette reconstruction. Ici, les publicistes de la mairie ont très vite saisi comment identifier la ville et le genre musical, jusque dans le logo, Tango Ciudad . »

Et pourtant, Pauline Nogues, pianiste et compositrice française installée depuis 2007 en Argentine affirme :

« Nous ne sommes pas devenus plus importants depuis cette date. S’il y a changement, il vient de nous, des musiciens, c’est tout. »

L’Orquestra Tipica Imperial

Formée au Conservatoire de Toulouse, elle a monté son propre orchestre qui joue dans le quartier de San Telmo :

« Notre orchestre est autogéré, tout ce qu’on gagne est reversé dans un fond pour payer les frais d’enregistrement des CD, le loyer de la salle où nous jouons. Nous n’avons aucun appui officiel et nous distribuons nous-mêmes la publicité dans la rue, juste avant le concert. »

Refusant d’être cantonnés dans un circuit standardisé, ces musiciens se vivent comme des acteurs sociaux. Lucas s’enflamme :

« Pour moi, un musicien est en partie artiste et en partie politique. »

Emporté dans ce tourbillon musical universalisé par Astor Piazzola, il s’est formé « en jouant avec d’autres musiciens ». Tout s’est s’enchaîné avec un trio en Europe, une tournée avec une grande compagnie de tango. Inspiré par Django Reinhardt et Stéphane Grappelli, il est devenu l’âme vive de plusieurs groupes de la capitale.

« Aujourd’hui, c’est une période intense de création ; nous lançons des cycles de concerts, des unions d’orchestres et des festivals indépendants. »

Comme la plupart des musiciens, Lucas estime que la mairie de Buenos Aires multiplie les obstacles aux espaces de concerts, comme la nouvelle interdiction d’occuper les rues. Destinée à couper court à toute protestation sociale, la mesure s’applique ainsi indirectement aux festivals de quartiers. Les jeunes formations manquent d’encouragement et c’est aussi un vrai casse-tête administratif pour obtenir l’homologation d’un lieu.


La une de la revue Tinta Roja

Sans subventions, les groupes s’organisent dans d’anciens hangars ou entrepôts, des lieux moins codifiés et plus ouverts, à l’image du théâtre-école Orlando Goñi (quartier San Cristobal) constitué en coopérative : cours ouverts à tous, dont 60 % revient au prof.

Issue de cette pépinière d’artistes et éditrice de la revue de tango « Tinta Roja », Vanina Steiner vient de relever le défi d’une édition « papier » en couleur. En forme de manifeste du tango des indignés, elle écrit :

« Le tango n’est pas seulement une musique et une danse, c’est un phénomène culturel et social plus profond, enraciné dans l’identité collective d’un peuple. »

Aller plus loin
  • 16752 visites
  • 13 réactions
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  • licia
    licia
    de-ci de-là
    • Posté à 16h25 le 08/01/2012
    • Internaute 118601
      de-ci de-là

    Pablico prem’s...
    Mais avec un pseudo tel que le vôtre, vous devez savoir danser le tango ?
    Vous m’invitez ?

    PS : je passais par là, j’ai eu de la chance : -)

    • Edward Silverhands
      Edward Silverhands répond à licia
      Annihilateur de doutes, (...)
      • Posté à 18h14 le 08/01/2012
      • 177780
        Annihilateur de doutes, (...)

      Et moi qui ne sait pas danser .., à part avec les mots ..

      J’aurais adoré mais possible que ça aurait été inadapté, en fait, le contexte ne le permet pas, l’heure n’est pas à la fête.

      Lien

      • licia
        licia répond à Edward Silverhands
        de-ci de-là
        • Posté à 18h50 le 08/01/2012
        • Internaute 118601
          de-ci de-là

        Détrompez vous, la danse, la fête permettent souvent de tout oublier le temps de la durée.
        Et puis, le Tango, ca se danse à deux.

    • Cannibal Ferox-
      Cannibal Ferox- répond à licia
      mangeur de chouineur
      • Posté à 22h01 le 08/01/2012
      • Internaute 159072
        mangeur de chouineur

      Il en est encore au one step.

  • Lemmy_Nothor
    Lemmy_Nothor
    Aintgonnaworkformaggiesfarm
    • Posté à 18h38 le 08/01/2012
    • Internaute 12434
      Aintgonnaworkformaggiesfarm

    ...

  • caro
    caro
    délinquante avérée
    • Posté à 19h16 le 08/01/2012
    • Internaute 6484
      délinquante avérée

    (photo de Wikipedia)
    le maire ne veut peut être pas rappeler que le tango s’est surtout développé dans les bordels du début du 20e, avec l’arrivée massive d’immigrants, quand il y avait si peu de femmes que les hommes dansaient entre eux !

    Il aurait honte de son histoire ? le tango de salon est arrivé plus tard, détourné pas la bonne société européenne avant de retourner en Argentine.

    Le maire perpétue cette lutte entre les tangos et son argument sur « la sécurité » est d’une banalité droitière universelle

    • anini
      anini répond à caro
      terrienne de souche !
      • Posté à 21h10 le 08/01/2012
      • Internaute 51759
        terrienne de souche !

      Tout comme le rébétiko en Grèce déclassé par la « bonne société » mais resté une musique symbole de lutte aux yeux du peuple et que j’adore !
      Tout comme le fado portugais , le tango argentin et le bandonéon !
      Le transformer en « soja » réservé aux visiteurs friqués ,quelle honte !

  • zygzornifle
    zygzornifle
    Poussière d'étoiles
    • Posté à 20h24 le 08/01/2012
    • Internaute 160367
      Poussière d'étoiles

    Argentine : à Buenos Aires, la guerre du tango est déclarée

    Quelle planète de merde ou ne peux plus rien faire hormis de payer
    a se demander s’il n’y a pas des duo Sarkozy Guéant partout

  • mipo
    • Posté à 21h27 le 08/01/2012
    • Internaute 36658

    Ça fait plaisir de la bonne musique dans la rue et sur les places. Félicitations à tous ces jeunes talents. J’espère que des journalistes de télé et de radio les ferons connaître pour les soutenir et pourquoi pas ? Peut-être que nous aussi sur nos places du sud nous pourrions les écouter et danser ?

  • Cannibal Ferox-
    Cannibal Ferox-
    mangeur de chouineur
    • Posté à 21h58 le 08/01/2012
    • Internaute 159072
      mangeur de chouineur

    Les temps sont dul ; -)

  • Blue_tail_fly
    Blue_tail_fly
    Dans l'Air du Taon
    • Posté à 22h32 le 08/01/2012
    • Internaute 123618
      Dans l'Air du Taon

    L’amour.

  • Sacha_49
    Sacha_49
    pro du bilboquet
    • Posté à 19h26 le 09/01/2012
    • Internaute 33469
      pro du bilboquet

    Que pelotudos ! ! ! ;) Alors qu’à Mendoza, la vie est belle en ce moment, bien qu’un peu chaude.

  • Nicotine
    • Posté à 23h07 le 11/01/2012
    • Internaute 1972

    Tout est relatif : l’Energie du tangueros est égale à la Masse d’emmerdes qu’il a à Buenos A. multipliée par la vitesse du boeing low cost qui l’expatrie en europe. Là, le galérien exotique se transforme en mercenaire et forme des élèves à la toque qui, deux ans plus tard, ouvrent leurs propres écoles.
    - Pabloooooooo, reviens ! ! on a les mêmes à la maison ! ! ! !

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