Musique en ligne : Spotify, pari (à moitié) réussi
Dans un secteur en crise, le service de streaming est un succès, mais ne répond ni à la question du modèle économique, ni aux critiques de certains professionnels.
Le marché de la musique enregistrée est sinistré (-5,7% en France au premier semestre) : les ventes numériques peinent à compenser le désamour des consommateurs pour le CD (-12%).
Dans ce contexte, l’entreprise d’origine suédoise Spotify, avec 10 millions de membres dans le monde (dont 2,5 millions d’abonnés) et un lancement réussi aux Etats-Unis, veut redonner un second souffle à l’industrie de la musique.
Lancé en Suède en 2008, Spotify est un logiciel qui permet l’écoute légale de plusieurs millions de titres en utilisant Internet mais sans les télécharger (streaming). Il repose sur un système dit « freemium », qui mêle des offres de musique gratuites (mais limitées et avec publicité) et des offres payantes avec plus ou moins de fonctionnalités.
Nombre d’abonnés multiplié par trois
Présente dans une douzaine de pays, l’entreprise suédoise a frappé un grand coup le 14 juillet en se lançant aux Etats-Unis après des mois de rumeurs. Au mois de septembre, Spotify a annoncé son intégration à Facebook, le réseau social aux 700 millions d’utilisateurs.
Ce virage « social » et ce lancement outre-Atlantique semblent avoir porté leurs fruits. Spotify a annoncé il y a quelques jours avoir atteint le nombre de 2,5 millions d’abonnés payants et revendique 10 millions d’utilisateurs actifs dans le monde. L’année dernière, elle en comptait 7 millions au total, dont seulement 250 000 abonnés payants.
De quoi redresser rapidement les résultats financiers de l’entreprise, après une perte de 30,5 millions d’euros en 2010, liée à l’investissement de lancement. Entre-temps, le nombre d’abonnés payants a été multiplié par trois...
Spotify se tourne vers les applications
Spotify a annoncé mercredi une nouvelle évolution dans son service. Les développeurs vont pouvoir enrichir la plateforme en y greffant leurs propres applications musicales. Des médias, comme The Guardian ou Rolling Stone, sont déjà présents sur Spotify, mais les services de recommandation musicale comme Last.fm ou d’agenda de concerts comme SongKick sont également de la partie.
A terme, tous les développeurs pourront le faire, ce qui ouvre la voie à des « appli » d’artistes, de marques, de festivals, mais aussi à d’autres types de services (recommandations personnalisées ou géographiques, intégration de la musique dans toutes sortes de contenus...).
Labels et industrie de la musique plus sceptiques
Selon l’Ifpi [PDF en anglais], Spotify est la deuxième source de revenus digitaux pour l’industrie de la musique, la première étant la plateforme iTunes Store, d’Apple. L’entreprise se targue d’avoir reversé 150 millions de dollars aux ayants droit depuis son lancement il y a trois ans.
Pourtant, le service ne fait pas l’unanimité parmi les professionnels.
Mi-novembre, le distribueur britannique ST Holdings annonçait sa décision de retirer son catalogue de Spotify, soit 200 labels indépendants. Et d’expliquer :
« Bien que ces services permettent de promouvoir notre musique à des millions de personnes, nous avons peur qu’ils ne cannibalisent les revenus des ventes digitales traditionnelles. »
Cette peur de voir l’écoute gratuite se substituer à l’achat constitue le cœur du mécontentement de certains professionnels. Contacté par Rue89, Maxime Péron, manager du label indépendant Underdog Music, explique :
« On nous fait croire que nous avons tout à gagner en venant sur ces plateformes. Certes, nous avons un taux d’audience intéressant et de bons retours, mais cela ne monétise pas nos sorties sur lesquelles nous avons investi. »
« Un énorme déséquilibre » entre l’usage et les revenus
Plus généralement, c’est le modèle du streaming légal (Spotify, Deezer, YouTube...) qui suscite beaucoup de réserves.
Un certain nombre de professionnels, notamment les majors du disque, ont remis le modèle en question en début d’année. Pascal Nègre, le PDG d’Universal Music France, s’y était lui-même collé (avant de réclamer carrément une limitation du temps d’écoute) :
« Il existe un énorme déséquilibre entre l’usage des services de streaming gratuit et les revenus qu’ils génèrent pour financer la création. »
Spotify (en avril) et Deezer (en juin) se sont pliés à la volonté de la profession et ont modifié leurs offres et limité le temps d’écoute pour les utilisateurs de leurs formules gratuites. Ce qui a semblé satisfaire les producteurs mécontents, du moins les plus gros.
Maxime Péron, d’Underdog, voit les services de streaming comme Spotify comme des « radios » et souhaiterait une limitation encore plus importante, à savoir « mettre en écoute un ou deux titres des albums et non plus l’album dans son intégralité. »
Un débat loin d’être tranché
Le phénomène Spotify vient relancer un débat aussi ancien que la musique en ligne. Deux camps s’opposent :
- d’un côté, celui des optimistes, dont fait partie Pascal Bittard, créateur d’Idol, un distributeur spécialisé dans le numérique. Joint par Rue89, il explique :
« C’est faux de dire que les artistes sont moins bien rémunérés avec le streaming, les volumes sont très différents. C’est comme l’achat et la location : la location rapporte beaucoup moins cher mais il y en a beaucoup plus.
Le streaming est un modèle qui marche. Je ne sais pas si on va s’en sortir grâce à ça, mais c’est le modèle le plus prometteur sur le moyen-terme, à nous de ne pas nous laisser faire et défendre notre part de revenus. »
- de l’autre, les pessimistes, qui ne voient pas le streaming comme un modèle pérenne. Romain Germa, du label Makasound, a publié une tribune dans Libération, lors de la fermeture de son label :
« [Deezer, Spotify, YouTube...] ne paient pas la musique. Ou ils la paient selon un modèle qui les arrange. 100 000 écoutes rapporteraient dans les 150 euros. La vérité, c’est que par un tour de magie qui n’a pris que quelques années, la musique enregistrée a perdu toute sa valeur. »
Faire payer ce qui n’a plus de rareté : voilà un défi que Spotify, pas plus que les autres, n’est encore parvenu à relever.
- Sur Rue89Musique : y a pas que Deezer et Spotify dans la vie
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fée
fée
J’ai l’habitude d’écouter la musique sur mon ordinateur. Pour le dernier CD que j’ai acheté, ainsi que ceux qui l’ont précédé, je n’ai pas réussi à les copier sur mon PC. Résultat : j’ai du les télécharger pour pouvoir les écouter ! ! !
(Un comble, tout de même, pour une musique achetée en magasin dans la plus parfaite légalité.)
Tant que les professionnels continueront à chercher des boucs émissaires comme le téléchargement illégal ou les formules du type Spotify ou Deezer pour expliquer leurs piètres résultats, jamais leur situation ne s’améliorera. Ils feraient mieux de se remettre en question et de comprendre que :
1 - Les supports physiques de la musique sont un modèle du passé en voie rapide de disparition.
2 - Les consommateurs ne sont pas des pigeons et comprennent que les prix proposés des albums et des chansons en téléchargement légal, et donc pour lesquels il n’y a plus aucun coût de distribution ou de packaging, sont une arnaque pure et simple.
3 - Les consommateurs veulent pouvoir écouter un album avant de l’acheter. Vu le prix d’un CD, une « mauvaise surprise » ne donne qu’une envie : ne plus jamais acheter de nouvel album (à titre d’exemple, je plains sincèrement les inconscients qui ont acheté la dernière daube de Metallica, « Lulu », sans l’avoir entendu une seule fois au préalable...)
4 - Le succès de Spotify ou de Deezer prouvent que les gens sont encore tout à fait prêt à payer pour écouter de la musique. Ce n’est donc pas à cause de ça que le secteur musical voit son chiffre d’affaires diminuer. La principale raison, sans doute, c’est que dans la part du revenu des ménages dédié au loisir, la musique est maintenant en compétition avec des secteurs qui, tout simplement, n’existait pas auparavant (internet, téléphonie mobile, etc.). Ce revenu n’étant pas illimité, la part consacrée à la musique ne peut que diminuer. Et ce n’est pas le fait de lutter contre le téléchargement illégal ou contre la musique en streaming qui y changera quoi que ce soit.
Si les majors et l’industrie du disque ne prennent pas en compte ces évidences, alors ils mourront, tout simplement. Et je ne pense pas que je serai la seule à penser qu’ils l’auront bien mérité.




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